La logique de l'incarnation

Par Jonah Haddadle 2 décembre 2018

Ça m’a pris plusieurs semaines pour préparer ce discours improvisé. Aujourd’hui, je voudrais vous donner des conseils gratuits qui coûtent cher : l’histoire nous apprend que nous ne pouvons rien apprendre de l’histoire. Et n’oubliez pas que ce que je dis est toujours sincère même quand je ne suis pas sérieux. En fait, je n’ai pas dit la plupart de ce que j’ai dit. Mais ce n’est grave parce qu’aujourd’hui nous allons parler de la logique.

Alors, nous sommes naturellement opposés aux contradictions logiques et cela, pour de bonnes raisons. Quand on se fait prendre dans un raisonnement contradictoire, on perd son argument (ou on le compromet, dans le meilleur des cas). Quand on se fait prendre dans une contradiction d’ordre moral, ou par rapport à sa vision du monde, on perd en crédibilité.

En plus, dans le raisonnement humain, l’astuce la plus efficace pour découvrir si un concept est vrai et cohérent consiste à tester le concept pour voir s’il contient des contradictions logiques, et si ce concept peut être vécu et s’il peut tenir la route. Personne ne veut se faire prendre dans une contradiction. Qu’elles soient flagrantes ou subtiles, les contradictions se révèlent absurdes : Un grand nain… Un tortionnaire tendre et doux… Un cercle carré… Un panneau qui pointe à droite mais qui dit « Serrez à gauche »… Un athée qui prie… Un dentiste qui nie l’existence des dents…

Et peut-être la pire de toutes les contradictions logiques, un système de croyance fondée sur la foi en quelqu’un qui est à la fois cent-pourcent homme et cent-pourcent Dieu. Pour beaucoup de gens la vie de Jésus est la contradiction logique par excellence. Jésus : éternel et temporel en même temps ? Créateur et création en même temps ? Divin et humain en même temps ? Omnipotent et faible en même temps ? Sans limite et limité en même temps ? Une nature divine plus une nature humaine en une seule personne ? Mon œil !

Les réflexions sur l’incarnation ont créé des débats, ont suscité des hérésies, ont frustré des étudiants en théologie et ont entraîné des difficultés importantes pour chaque génération de chrétiens depuis l’époque des apôtres. La doctrine de l’incarnation qui relie l’homme et Dieu en une union hypostatique de deux natures nous semble paradoxale, pour ne pas dire ridicule. Pour beaucoup de gens, c’est une incohérence. De toutes les absurdités imaginables, ça c’est sûrement la pire. Mais peut-être que ce n’est pas si absurde ou incohérent que ça. Je dirais plutôt que de toutes les réponses possibles à nos besoins spirituels, l’incarnation de Dieu en Jésus est la meilleure (et même la seule réponse). En fait, je voudrais vous montrer par une étude de Colossiens chapitre 1, que l’incarnation de Dieu en Jésus n’est pas si absurde qu’on le pense.

Puisque nous sommes dans la saison de l’Avent (qui veut dire « arrivée », ou « avènement »), cette saison qui anticipe et qui célèbre la venue de Jésus dans le monde, je voudrais vous encourager avec cette bonne nouvelle, et vous parler aujourd’hui de la logique de l’incarnation (de la logique de l’Avent).

Selon Colossiens chapitre 1, versets 15-23, le paradoxe de l’incarnation est la seule solution au paradoxe de la condition humaine.

La première chose que je voudrais vous montrer est que le récit biblique contient des concepts profonds, et même difficiles, mais pas contradictoires. Colossiens 1 ne présente pas une contradiction, mais un paradoxe, et il y a une grosse différence entre les deux.

Une contradiction, c’est quand on affirme deux propositions qui ne sont pas nécessairement vraies et qui ne peuvent pas être réconciliées. Par exemple, j’existe et je n’existe pas. Il est vrai que tout ce que je dis est faux, etc.

En revanche, un paradoxe, c’est quand on affirme deux vérités qui sont toutes les deux manifestes, mais qui se réconcilient difficilement. Par exemple, Jésus a deux natures mais il est une seule personne. La doctrine de l’incarnation (comme on la voit dans Colossiens) relève plus de quelque chose de paradoxal que de contradictoire.

Mais avant d’examiner plus en détail le texte de Colossiens 1, je voudrais vous rassurer que malgré le thème et le contenu difficile de ce message, l’idée générale est très simple : le paradoxe de l’incarnation est la seule solution au paradoxe de la condition humaine. Autrement dit, l’incarnation (la venue de Jésus parmi nous) est une bonne nouvelle. La réponse à notre condition faite à la fois de noblesse et de misère se trouve dans la venue de Dieu parmi les êtres humains. Derrière tous les mots théologiques compliqués, derrière la théologie de l’union hypostatique, il y a une vérité très simple : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. Et donc, je n’ai que deux points aujourd’hui : d’abord, Jésus a deux natures en une seule personne, comme la Bible l’affirme, et ensuite, Jésus est la seule possibilité logique pour répondre à nos besoins spirituels, comme la Bible l’affirme aussi.

Jésus a deux natures en une seule personne

Examinons donc le paradoxe de l’incarnation dans le texte de Colossiens 1.

Certaines caractéristiques de Jésus dans ce texte pointent vers sa divinité, d’autres vers son humanité, et encore d’autres vers les deux ensemble. En reprenant le texte (les versets 15 à 20 en particulier), on observe ceci : Jésus est l’image de Dieu, selon le verset 15. C’est-à-dire que Jésus manifeste et représente le caractère et les vertus du Dieu invisible. Il rend visible à notre connaissance la réalité de Dieu. En plus, Jésus est créateur et il est avant la création. Il est Seigneur de la création et il est celui qui maintient la création. Il est porteur des attributs et du caractère de Dieu. Toutes ces choses pointent vers la divinité de Jésus dans ce texte. L’apôtre Paul est en train de défendre l’idée qu’il a mise en avant au début de cette épitre : le fait qu’on peut mettre notre foi et notre espérance en Jésus, puisqu’il est plus qu’un homme ; il est le Seigneur et Créateur de la vie.

Mais le texte affirme aussi que Jésus est un être avec un corps physique créé (au verset 18), et qui est mort et ressuscité, ce qui pointe vers son humanité. En plus, l’apôtre Paul affirme au verset 22 que la nature divine et la nature humaine de Jésus sont rassemblées, ce qui souligne la réconciliation de l’homme avec Dieu à travers la double nature de Jésus.

Ce que dit l’apôtre Paul dans ces versets n’est pas juste un petit texte obscur et ésotérique. Le Nouveau Testament dans son ensemble affirme la double nature de Jésus. Le Nouveau Testament affirme à la fois l’humanité et la divinité de Jésus. Jésus est né (Lc 2). Il a fait l’expérience des limitations humaines (Mt 4 et Jn 4). Il a été tenté par le péché (Mt 4). Il a grandi en connaissance de la volonté morale de Dieu (Hé 5). Il a subi la souffrance et la mort (Mc 15). Mais il est aussi Dieu (Jn 1 et Ph 2). Il est Seigneur et Créateur (Jn 10, Rm 9, etc.) Je ne cite que quelques petits exemples. La Bible affirme les deux natures de Jésus en expliquant que les deux sont nécessaires pour le projet de salut que Dieu a conçu dès avant la création du monde.

La Bible nous enseigne ce qu’on appelle l’union hypostatique, du grec « hypostasis », qui veut dire une union de substances. Jésus contient toutes les caractéristiques et les qualités qui constituent un être humain, et toutes les caractéristiques et les qualités de Dieu, parfaitement réunies en une seule personne. La nature divine appartient essentiellement à Jésus, le Logos divin, qui, à l’incarnation, a pris sur lui la nature humaine. Le divin esprit du Logos, de Dieu, l’esprit archétype de l’humanité, s’est joint à l’homme. Comme ça, Jésus est tout ce qui est Dieu, et tout ce que l’homme devrait être.

Alors, ce que j’affirme ici, c’est ce que la Bible et ce que l’Église chrétienne affirment aussi. Jésus est complètement homme et complètement Dieu. Je suis conscient que je n’ai pas expliqué comment cette réalité biblique et historique pouvait se résoudre logiquement. Mais mon but ici n’est pas de vous donner une solution logique à cette difficulté. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas de solution. En revanche, je voudrais vous rassurer en vous disant qu’on peut vivre avec ce paradoxe, et qu’en plus, on peut célébrer ce paradoxe qui est une bonne nouvelle pour nous. Et la raison pour laquelle on peut vivre avec ce paradoxe présenté dans les versets 15-20 de Colossiens 1, c’est que nous vivons chaque jour avec plein d’autres paradoxes qui ne nous posent pas de problème.

Quelques exemples : le paradoxe d’Achille affirme que le mouvement est impossible bien qu’il est possible. Pourquoi ? Parce que pour parcourir n’importe quelle distance, il faut en premier parcourir la moitié de cette distance, et avant de parcourir cette moitié, il y a une autre moitié à parcourir, et ainsi de suite ad infinitum. Mathématiquement, le mouvement entre deux points est impossible, mais évidemment, on le fait tout le temps. Voilà un paradoxe avec lequel on vit sans problème.

Il y a aussi le paradoxe du libre-arbitre. On est contrôlé par son environnement, par sa chimie corporelle, par son éducation, par ses tendances psychologiques naturelles, par toutes sortes d’influences sociales, et par plein d’autres éléments sur lesquels on n’a aucun pouvoir, mais malgré le fait que notre volonté est complètement soumise à des facteurs qui nous sont externes, on a bien l’impression d’être libre et responsable de nos actions. On est libre et pas libre en même temps. Voilà un autre paradoxe avec lequel on vit sans problème.

Il y a aussi le paradoxe du scepticisme. On sait qu’il y a un monde extérieur à nous qui contient des objets et des gens, mais on ne peut pas prouver que cette réalité apparente n’est pas une fausse réalité imposée par un génie cruel. Si vous avez vu le film The Matrix vous comprenez le problème que je décris. Encore une fois, c’est un paradoxe que personne n’a résolu, mais avec lequel il faut bien vivre.

Et n’oubliez pas les paradoxes qu’on pourrait appeler des paradoxes moraux. C’est la deuxième guerre mondiale et vous cachez une famille juive dans votre maison. Les nazis frappent à la porte. Mentir est immoral, mais on ment pour des raisons morales afin de protéger les Juifs qui se cachent dans le grenier. Paradoxe. Dans la guerre, on tue pour sauver des vies. Paradoxe.

Et mon paradoxe préféré, la bureaucratie française. Il faut une adresse valide pour obtenir une carte de séjour pour rester en France, mais il faut une carte de séjour valide pour obtenir une adresse. Il faut un rendez-vous pour renouveler les documents, mais la seule manière d’obtenir un rendez-vous et de venir sans rendez-vous. Je suis désolé, mais j’en ai vu, des choses !

Ce que je veux dire tout simplement, c’est que nous vivons confortablement, sans aucun problème, chaque jour de notre vie, avec tous ces paradoxes et même une centaine d’autres, sans jamais nous poser de question. Je propose donc que le paradoxe de l’incarnation soit quelque chose avec lequel on puisse vivre aussi. Mais pas avec réticence et hésitation. En fait, le paradoxe de l’incarnation est une bonne nouvelle que nous devrions accueillir dans la joie. Le paradoxe de l’incarnation est la seule solution au paradoxe de la condition humaine.

Jésus est la seule possibilité logique qui puisse répondre à nos besoins spirituels

Regardez encore le texte de Colossiens chapitre 1. Les versets 21-23 nous montrent que le paradoxe de l’incarnation n’est pas un problème, mais une solution. Le langage de ce texte parle fort : nous étions étrangers, et même ennemis de Dieu à cause de notre condition de rébellion contre Dieu et à cause de notre orgueil. Le verset 21 nous dit que nos pensées et nos œuvres mauvaises témoignent contre nous. Et en fait, c’est là que le texte explique la raison pour laquelle Dieu s’est joint à l’homme dans une union hypostatique. L’incarnation était la seule solution à notre éloignement et à notre aliénation de Dieu. Selon le verset 22, l’homme et Dieu sont réconciliés par celui qui est à la fois homme et Dieu.

Et donc, le texte de Colossiens 1 nous dit dans un premier temps que Jésus est l’homme-Dieu, et dans un deuxième temps pourquoi Jésus est l’homme-Dieu. Ici, Jésus est la seule possibilité logique qui puisse répondre à nos besoins spirituels. Et je vous explique comment ça se fait.

Seul Dieu dans sa perfection peut satisfaire aux exigences moralement parfaites de Dieu. Seul Dieu est sans péché, ce qui veut dire que pour être sans péché, Jésus doit être Dieu. La solution doit être adaptée au problème. La défense doit être au moins aussi puissante que l’attaque pour résister. Dans la coupe du monde de foot, l’année passée, la France n’a pas envoyé un groupe d’enfants pour répondre aux meilleurs joueurs des autres nations du monde. Ils ont envoyé les stars. La solution doit être adaptée au problème. Dieu n’a pas envoyé son équipe de benjamins. Il est venu lui-même. Seul un être infini peut annuler une dette infinie. Seul un Dieu moralement parfait peut répondre à la condition des hommes qui sont moralement imparfaits. Seul Dieu peut réconcilier l’homme et Dieu. Seul Dieu, qui est saint et sans reproche peut rendre les hommes sans reproche. Seul le Créateur peut réparer la création. Seul le Tout-puissant peut sauver le tout-faible.

Mais en même temps, seul un homme peut payer la dette accumulée par d’autres hommes. C’est pourquoi les sacrifices d’animaux n’étaient pas suffisants pour payer la dette du péché contre Dieu, comme nous le dit Hébreux, chapitre 10. Pour être juste, si l’homme est coupable devant Dieu, c’est l’homme qui doit être puni. Si l’homme doit quelque chose, c’est l’homme qui doit payer.

Imaginez que vous deviez une dette de plusieurs milliers d’euros et que vous n’ayez pas assez d’argent pour la payer. Comment résoudre ce problème ? En fait, c’est facile. Vous fouillez dans le placard pour trouver les billets d’argent qui se trouvent dans votre vieux jeu de Monopoly, et vous les donnez au créancier. Voilà. Problem solved. Mais ça, ce n’est pas une vraie solution. On ne peut pas utiliser de l’argent du Monopoly pour payer une vraie dette. Et de la même manière, on ne pas envoyer un faux homme, un pseudo-homme pour payer la punition des vrais hommes. Il faut un être humain authentique.

Le texte de Colossiens 1, nous rappelle que Jésus, l’homme-Dieu, n’est pas juste une solution possible à la condition des hommes. Il est la seule solution.

Le paradoxe de l’incarnation est la seule solution au paradoxe de la condition humaine. L’union hypostatique n’est pas une abstraction ésotérique sur laquelle les théologiens aiment méditer pour le plaisir. C’est une bonne nouvelle pour tous.

Nous louons un Dieu qui, à travers l’incarnation, peut s’identifier avec nous en tant qu’homme. Jésus comprend nos tentations. Il comprend nos difficultés parce qu’il a connu la tentation et les difficultés dans sa vie. Il sait en quoi consistent la fragilité, la peur et la solitude. Le paradoxe de l’incarnation est une bonne nouvelle puisque le Créateur est devenu créature, le Roi de l’univers est devenu serviteur, le Tout-puissant est devenu un faible enfant. Le Seigneur des seigneurs vous trouve si précieux, si j’ose dire, qu’il est devenu comme vous afin d’offrir sa vie en rançon pour vous délivrer.

L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ n’est pas juste une belle histoire à raconter pendant la saison de l’Avent, c’est en fait la seule histoire qui compte. L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ n’est pas juste une solution parmi d’autres qui peut offrir le salut aux hommes, c’est la seule possibilité logique qui puisse vous restaurer, vous réconcilier avec Dieu, et faire de vous un être humain complet. L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ est un paradoxe d’amour et de grâce qui nous sauve du paradoxe de notre condition humaine caractérisée par le désespoir et la ruine.

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