Tâche de venir

Par Alexandre Sarranle 5 juillet 2020

Comment est-ce que vous vous représentez la vie d’un chrétien vraiment mûr et solide dans sa foi ? Imaginez quelqu’un qui aurait une vie chrétienne vraiment aboutie, quelqu’un qui pourrait être un exemple pour nous tous—un chrétien vraiment fidèle, quoi ! Sa vie serait comment, elle ressemblerait à quoi, comparée à la vôtre ?

Je ne sais pas vous, mais moi, je me représente parfois ce chrétien vraiment solide et fidèle comme quelqu’un qui a une vie plutôt réussie, à plusieurs niveaux. Il a de bonnes relations avec son entourage, les gens l’admirent sans qu’il ne soit orgueilleux, sa vie de famille est bien ordonnée et ses enfants sont bien élevés, il ne manque de rien matériellement parce que Dieu pourvoit à ses besoins et qu’il a une bonne gestion financière. Il a la joie de son salut, et il a une paix intérieure qui résiste aux épreuves. Si c’est un pasteur, peut-être qu’il a une église importante et rayonnante, et peut-être qu’il a déjà écrit un ou deux livres à succès.

Je pense qu’on a probablement tous tendance, comme ça, à idéaliser la maturité dans la foi. On s’imagine qu’une foi vraiment solide, ça va nous rendre en quelque sorte invulnérables ou intouchables. Le héros de la foi qu’on a théorisé et qu’on aimerait être, c’est quelqu’un de comblé, qui a réussi à conjurer les problèmes de cette vie—à les surmonter ou à les résoudre.

Mais le texte qu’on va voir aujourd’hui a un truc très important à nous dire à ce sujet. Et c’est un passage assez extraordinaire pour plusieurs raisons. D’abord, parce que ce sont les toutes dernières paroles qu’on possède d’un véritable héros de la foi, à savoir l’apôtre Paul. On peut dire que c’est l’épilogue de sa contribution écrite au Nouveau Testament. Ensuite, parce que dans ce passage, l’apôtre Paul fait un bilan très déprimant de son ministère. À bien des égards, on peut dire que son histoire ne finit pas très bien.

Et enfin, parce que dans cet état de faiblesse qui est celui de Paul à la fin de sa vie, emprisonné à Rome, lui qui attend son exécution, il se livre (il se montre tel qu’il est) dans une lettre qui sera lue publiquement. Il expose sa faiblesse à Timothée, le pasteur qu’il a lui-même formé et installé dans son ministère à Éphèse, mais il se livre aussi aux chrétiens de l’église de Timothée, et à toute la postérité du fait de l’inclusion de ce passage dans la Bible !

Et pour moi, il y a une phrase dans ce passage qui résume bien la teneur pathétique de cette conclusion de l’enseignement et de la vie de l’apôtre Paul, une phrase qu’il va dire deux fois : « Tâche de venir ». Littéralement : « Efforce-toi de venir rapidement », comme si Paul disait : « Je te supplie de venir, cher Timothée, mon enfant dans la foi. » Paul est dans un tel état de faiblesse qu’il désire surtout la présence et le soutien de son jeune disciple et ami.

Mais il n’y a pas que ça dans ce passage, comme on va le voir. Et la leçon qu’on va tirer de tout ça pour nous aujourd’hui, c’est que la maturité chrétienne, ce n’est pas avoir une vie extérieurement réussie mais avoir une vie intérieurement centrée sur Christ.

Chrétien et seul

La première chose sur laquelle je veux attirer votre attention dans ce passage, c’est la façon dont Paul exprime sa solitude. On peut être chrétien et fidèle, et seul. Et Paul parle ouvertement de sa solitude à la fin de sa vie.

Démas l’a abandonné « par amour pour le siècle présent » (v. 10). Démas avait été un collaborateur de Paul. Il était resté auprès de lui lorsque Paul avait été emprisonné une première fois à Rome (cf. Col 4.14 ; Phm 24). On ne sait pas ce qui a motivé exactement Démas lorsqu’il a abandonné Paul, mais peut-être qu’il a cherché à satisfaire une ambition personnelle. Il s’est peut-être dit que son lien avec Paul pouvait nuire au développement de son propre ministère. Ou peut-être qu’il a tout simplement abandonné la foi.

Crescens n’est plus là non plus, ni Tite (v. 10). Tychique est parti pour Éphèse (v. 12), sans doute parce que c’est lui qui a été chargé par Paul d’apporter cette lettre, justement, à Timothée et à son église. Éraste n’est plus avec Paul parce qu’il est resté à Corinthe (v. 20). Et Trophime est tombé malade et il a dû rester à Milet. Paul n’a pratiquement plus personne autour de lui. Il n’y a que Luc qui reste auprès de Paul (v. 11).

Vous sentez la solitude de Paul ? Il ajoute au verset 16 qu’il a comparu une première fois devant un tribunal romain, sans doute pour une audition préliminaire suite à son arrestation ; mais à cette occasion, personne ne s’est tenu à ses côtés, personne ne l’a soutenu. Au contraire, « tous l’ont abandonné ». Le grand apôtre Paul, après ses différents voyages missionnaires en Asie mineure et autour de la Méditerranée, lui qui a amené tant de personnes à la foi et qui a implanté des églises : « Dans ma première défense, personne ne m’a assisté… » Quelle souffrance, quelle solitude !

Vous imaginez ? Peut-être qu’il vous est déjà arrivé quelque chose de similaire, en fait. Vous vous vous êtes donné sans compter à quelqu’un, peut-être à un ami ou à un groupe d’amis. Vous avez dépensé du temps, de l’énergie, peut-être de l’argent pour aider à un projet commun, ou tout simplement pour rendre service. Bien sûr, c’était sans rien attendre en retour, juste par amitié ou par solidarité. Mais quelque temps plus tard, c’est à votre tour d’être dans le besoin… et là, plus personne ! « Ah oui, vraiment, je suis désolé pour ton déménagement, mais ce jour-là je ne peux pas, j’ai aqua-poney ! »

On peut imaginer la déception et le sentiment de solitude. « Désolé Paul, je sais que c’est le jour de ton audition devant le tribunal romain, mais je ne peux pas être là, j’ai aqua-poney. J’ai le siècle présent qui m’attend. J’ai d’autres occupations. J’ai plus important à faire. » Paul vient juste de dire, dans sa lettre : « Me voici offert en libation, le moment de mon départ approche, j’ai achevé la course (v. 6-7)… et tous m’ont abandonné, Luc est seul avec moi (v. 11, 16) ». Paul est fidèle et seul.

Et parmi nous aujourd’hui, il y en a peut-être qui se sentent seul. Tu te sens seul dans ton travail, peut-être, parce que tu n’as pas vraiment d’affinités avec tes collègues, ou parce que tu as été marginalisé parce que tu ne rentrais pas dans le moule. C’est peut-être à cause de ta foi, ou tout simplement à cause de ta personnalité. Tu travailles consciencieusement pour ton employeur et pour ton équipe, mais tu n’es pas soutenu.

Ou bien tu te sens seul à l’école, parce que tes camarades de classe n’ont pas tes valeurs, et certains te regardent de travers parce que tu vas à l’église le dimanche. Tu ne leur as rien fait de mal mais tu es quand même socialement isolé. Ou bien tu te sens seul dans ta famille, parce que tu as des centres d’intérêt très particuliers, et même tes parents sont trop occupés pour vraiment chercher à te connaître et à te comprendre.

Peut-être que tu te sens seul dans ton mariage. Depuis plusieurs années, une espèce de routine morose s’est installée dans ton couple. Vous vivez ensemble et vous fonctionnez ensemble, mais tu n’as plus l’impression d’être vraiment intime et complice avec ton mari ou ta femme. Et tu as l’impression que tous les efforts que tu as pu faire pour que ton couple progresse et s’épanouisse, notamment dans la foi, ont été à sens unique, et sont restés lettre morte.

Peut-être même que tu te sens seul dans ton église. Tu t’es beaucoup donné en service aux autres, tu t’es investi dans les projets de l’église, tu as dépensé du temps et de l’argent, tu t’es rendu disponible quand on avait besoin de toi… mais tu as été déçu et blessé, parce que quand ça a été ton tour d’avoir besoin des autres… tout le monde avait aqua-poney ! Et le pasteur lui-même n’a pas été à la hauteur et ne s’est pas tenu à tes côtés.

Il y a plein de raisons pour lesquelles on peut se sentir seul et abandonné dans la vie. Pour tout vous dire, le sentiment de solitude est un sentiment qui m’est très familier personnellement. Mais ce que ce texte nous dit, c’est que cette solitude douloureuse n’est pas contradictoire avec la foi. Tu n’es pas un mauvais chrétien parce que tu te sens seul. Ce n’est pas le fait d’être seul ou de te sentir seul qui fait de toi un mauvais chrétien.

Ça ne fait pas de toi un bon chrétien non plus, ni un chrétien tout court, bien sûr ! Mais de manière assez ironique, on peut dire que quand on est seul… on est en bonne compagnie ! On est en compagnie de Paul. On est en compagnie de gens qui ont vraiment la foi et qui souffrent comme nous. On est en compagnie de Jésus-Christ, l’homme parfait, qui lui-même a été abandonné de tous ses disciples au moment où il avait le plus besoin de leur soutien. Ce n’est pas parce que tu es seul que tu es en échec dans ta foi !

Chrétien et fragile

Donc on peut être chrétien et fidèle, et seul. De plus, et deuxièmement, on peut être chrétien et fidèle, et fragile. J’ai attiré votre attention sur la solitude de Paul dans le texte, mais regardez aussi comment il exprime sa propre fragilité. Non seulement les gens l’ont abandonné, mais en plus, il y en a qui lui font du mal. Alexandre le forgeron, notamment, qui lui a fait « beaucoup de mal » (v. 14). Il s’est « fortement opposé » à ses paroles, c’est-à-dire à son travail d’apôtre. Timothée lui-même doit se « garder » de lui (v. 15).

Rendez-vous compte : Paul exprime ce conflit et cette blessure dans une lettre publique. Il pourrait sûrement en dire beaucoup plus sur Alexandre, dénoncer ses péchés particuliers, expliquer pourquoi il est si dangereux pour la cause de l’évangile, mais ce n’est pas ça qui intéresse Paul. Tout ce qu’il a voulu dire, c’est qu’Alexandre lui a fait beaucoup de mal. Paul veut que les gens sachent qu’on lui a fait du mal. Point.

C’est comme si votre pasteur vous lisait son rapport moral lors d’une assemblée générale, pour faire le bilan de l’année écoulée, et qu’il vous dise : « Voilà, je ne vais pas entrer dans les détails, mais telle personne m’a causé bien du souci. Je veux que vous le sachiez tout simplement pour comprendre que j’ai souffert. Le but n’est pas que vous sachiez tout ce qui s’est passé, mais seulement l’effet de cette adversité dans ma vie. » De la même façon, Paul ne cherche pas à accabler ou à vilipender Alexandre, à le lyncher publiquement, mais seulement à témoigner de sa souffrance à lui.

Paul n’est pas en train de régler des comptes, mais il est tout simplement en train d’exprimer sa propre fragilité, en tant que croyant fatigué et meurtri. Il l’exprime aussi dans sa demande adressée à Timothée : « Tâche de venir au plus tôt vers moi » (v. 9). Il lui dit aussi d’apporter son manteau et ses livres—c’est tellement touchant, non ? Le grand apôtre Paul est en train de languir dans sa prison… Il a peur d’avoir froid parce que l’hiver approche, et donc il faut absolument que Timothée arrive avant les premières gelées (v. 21). Ses livres lui manquent, surtout les parchemins (vraisemblablement les écrits les plus anciens, parce que plus durables que les rouleaux en papyrus, donc probablement des textes de l’Ancien Testament). Paul est littéralement en train de dire : « Apporte-moi des vêtements chauds et ma Bible. »

Vous sentez la fragilité de Paul ? Il veut aussi que Timothée vienne avec Marc (v. 11). Marc, c’est celui que Paul n’avait pas voulu prendre avec lui lors d’un voyage missionnaire (Ac 15.38, cf. Ac 13.13), et qui avait été au cœur d’un profond désaccord entre Paul et Barnabas bien des années auparavant. Il y a des souvenirs douloureux attachés à Marc, mais Paul a besoin de lui. Avec le passage du temps, l’accumulation d’une expérience souvent douloureuse, les épreuves, la fatigue, la désertion de beaucoup de collaborateurs, dans sa fragilité, maintenant Paul relativise le reste.

Enfin on sent dans les dernières paroles de Paul son besoin d’affection. Il mentionne plusieurs frères et sœurs par leur nom pour transmettre leurs salutations à Timothée. Paul est attaché à ces personnes, et il pense à elles dans la solitude de son emprisonnement. Enfin, il dit : « Que le Seigneur soit avec ton esprit ! Que la grâce soit avec vous ! » (v. 22). C’est une façon de dire, tout simplement : « Je pense à vous, je prie pour vous, vous me manquez ! ». (D’ailleurs, l’emploi du pronom personnel vous indique clairement que Paul s’attendait à ce que sa lettre soit lue publiquement.)

L’apôtre Paul, en fin de course, se montre dans sa fragilité. Il me fait penser à un survivant, qui aurait traversé de terribles épreuves. Un de mes enfants m’a raconté récemment l’histoire d’une femme allemande qui était la seule survivante d’un accident d’avion au-dessus de la jungle péruvienne en 1971. Elle a fait une chute de 3200m, attachée à son siège, puis s’est retrouvée perdue dans la jungle avec une fracture de la clavicule et des bleus et des coupures. Elle a suivi un cours d’eau pendant 9 jours, sans dormir, et avec des blessures qui s’infectaient terriblement. Finalement elle a été retrouvée par des bûcherons.

Il n’était plus question d’avoir honte de sa fragilité à ce moment-là, vous comprenez ? Elle devait s’en ficher un peu d’être mal coiffée ! Elle ne devait désirer que des choses assez simples, finalement : qu’on s’occupe d’elle, qu’on la nourrisse, et qu’elle puisse revoir son père. Et regardez Paul dans notre texte. Qu’on le voie dans sa fragilité, ce n’est pas grave. Tout ce qu’il souhaite, c’est revoir Timothée, récupérer son manteau, et qu’on lui apporte sa Bible. Ce sont des besoins assez élémentaires. Paul est fidèle… et fragile.

Et toi aujourd’hui, tu es peut-être fragile à ton tour. Tu es peut-être abattu. Tu as traversé des choses difficiles, ou tu es en train de les traverser. Tu as peut-être été trahi ou déçu par une personne dont tu étais proche. Ou tu as été dans un conflit avec quelqu’un, peut-être même avec un autre chrétien. Tu as été blessé, et aujourd’hui cette blessure continue de te faire mal.

Ou tu as peut-être vécu un véritable traumatisme : un deuil, une maladie, un accident, un licenciement, une agression verbale, physique ou sexuelle. Tu es peut-être meurtri à l’intérieur. Tu as peut-être des crises d’angoisse. Tu as peut-être une profonde tristesse qui ne te lâche pas. Tu es fragile émotionnellement ou psychologiquement.

Ou bien tu t’es peut-être dépensé sans compter pour les autres (peut-être pour un parent malade, pour tes enfants, pour ton église) et aujourd’hui, tu te sens vide et épuisé. Tu es tout simplement sur les rotules et à bout de forces ! Tu mesures douloureusement tes besoins matériels et affectifs. Un besoin de vacances, de repos, de répit, d’amitié, d’amour, de reconnaissance, de consolation, ou de soutien moral.

Écoute bien : ta fragilité n’est pas contradictoire avec la foi. Tu n’es pas un mauvais chrétien parce que tu es fragile. Le grand apôtre Paul était fragile au moment où il s’apprêtait à recevoir la « couronne de justice » (cf. v. 8). Et Jésus lui-même, l’être humain parfait, a été « saisi de tristesse et d’angoisse » dans le jardin de Gethsémané (Mt 26.37) lorsqu’il s’apprêtait à souffrir aux mains de ses bourreaux. Ce n’est pas parce que tu es faible, fragile, fatigué, vulnérable, nécessiteux, que tu es en échec dans ta foi !

Chrétien et confiant

Mais ce passage n’est pas que misérabiliste ! C’est vrai que si les dernières paroles qu’on a de l’apôtre Paul révèlent une grande vulnérabilité chez Paul, c’est que Dieu a voulu nous montrer qu’un grand héros de la foi pouvait achever la course dans la solitude et la fragilité. Et donc que la maturité chrétienne, ce n’est pas forcément avoir une vie extérieurement réussie. On doit réviser l’image qu’on se fait de la maturité dans la foi.

En se livrant de cette manière dans ses dernières paroles, Paul est donc en train d’obliger ses lecteurs à un certain réalisme concernant la vie chrétienne. Et un réalisme concernant notamment la vocation pastorale : puisque l’apôtre Paul lui-même termine la course seul et fragile, peut-être que le pasteur Timothée lui aussi est susceptible de connaître ce genre de solitude et de fragilité. Et les chrétiens de son église doivent être sensibles à cette réalité. La fidélité de leur pasteur ne l’immunise pas contre ce genre de souffrance. Et inversement, ce genre de souffrance ne signifie pas que leur pasteur n’est pas fidèle.

Mais heureusement, ce passage ne constitue pas seulement un rappel douloureux à la réalité ! On n’est pas que de misérables vermisseaux destinés à souffrir en attendant la mort ! Il y a aussi dans ce passage matière à être encouragés et joyeux ! Parce que Paul, en ayant exprimé sa solitude et sa fragilité, exprime aussi une grande confiance et une grande assurance.

Regardez surtout les versets 17 et 18. Paul vient de souligner sa solitude, en disant que personne ne l’avait assisté (v. 16)—c’est-à-dire que personne ne s’était tenu à ses côtés, que personne n’avait été avec lui—mais tout de suite après : « Le Seigneur m’a assisté » (v. 17) ! De même, Paul a souligné sa fragilité, mais il ajoute : « Le Seigneur m’a fortifié » !

Donc il y a une double réalité chez Paul : d’une part, les circonstances extérieures de sa vie sont assez misérables et il en souffre pour de vrai, mais d’autre part, il tient bon et il est consolé, parce que le Seigneur est auprès de lui et le soutient. Et bien sûr, le Seigneur n’est pas présent physiquement auprès de lui, c’est une réalité spirituelle, intérieure. Donc extérieurement c’est dur, mais intérieurement ça va ! On peut donc être chrétien et seul, et fragile… et confiant quand même !

Ça me fait penser un peu à un agent de police qui aurait infiltré un cartel extrêmement violent et dangereux. On voit ça des fois dans les films et les séries TV. On se fait du souci pour l’agent de police qui se retrouve isolé au milieu de tous ces meurtriers sans vergogne. On se dit : si ça tourne mal, il est fichu ! Il est seul et vulnérable. Mais ! En fait, on ne se fait pas trop de souci pour lui, et lui non plus n’est pas trop inquiet. Pourquoi ? Parce qu’il est relié par une petite oreillette invisible au quartier général de la police et à toute la puissance armée de ses collègues qui sont cachés dans trois camionnettes banalisées, juste au coin de la rue.

Seul et fragile, peut-être, mais confiant ! Et l’apôtre Paul, c’est un peu la même chose. Il est seul et fragile dans un environnement hostile, mais il est confiant, parce qu’il est relié en permanence, par une voie de communication invisible, au quartier général des armées célestes, et même à la salle du trône de Dieu ! Le Seigneur est « à sa disposition », pour ainsi dire, pour l’assister, le fortifier, l’encourager, le délivrer, et le recueillir le moment venu dans son royaume céleste !

La question, c’est : comment ? Comment en pratique, le Seigneur a-t-il assisté Paul dans sa solitude, et comment est-ce qu’il l’a fortifié dans sa fragilité ? Et comment est-ce qu’il peut faire ça pour nous aujourd’hui ? La réponse est très simple, en fait. C’est quelque chose qui se passe réellement en nous quand on est convaincu de l’évangile.

Écoutez bien. L’apôtre Paul sait que les humains, par nature, ont un cœur enclin au mal, ils sont moralement coupables, et ils sont séparés de Dieu. Ils sont, pour le coup, plongés dans une véritable solitude existentielle et une véritable fragilité existentielle ! C’est la position par défaut des humains, pourrait-on dire. On est seul et on va mourir. On est livré à nous-mêmes ! Personne ne peut vraiment nous comprendre, vraiment nous connaître, et vraiment nous sauver. Sauf Dieu (Lc 18.27).

Et l’évangile, c’est justement cette « bonne nouvelle » : Dieu nous permet de nous approcher de lui par Jésus, qui est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14.6). Jésus a payé de son sang, sur la croix, le prix de notre réconciliation avec Dieu. Il a supporté notre culpabilité morale à notre place—il a été « fait péché pour nous » (cf. 2 Co 5.21)—afin que sa justice nous soit attribuée en échange, par pure grâce, par le moyen de la foi.

Et donc pourquoi c’est important ? C’est important, parce que ça veut dire que si tu es croyant aujourd’hui, si ta confiance est en Jésus (si tu es centré sur lui), alors quelles que soient les circonstances que tu traverses ici-bas, quelles que soient extérieurement ta solitude et ta fragilité, il y a une autre réalité qui a été établie une fois pour toutes, c’est ton statut devant Dieu. Et c’est un statut (une position) extraordinairement favorable !

Tu es extérieurement seul et fragile, oui mais ta relation a été rétablie avec Dieu. Tu es extérieurement seul et fragile, oui mais tu es aimé de Dieu. Tu es extérieurement seul et fragile, oui mais Dieu a déversé son Saint-Esprit dans ton cœur, et il demeure en toi et avec toi perpétuellement. Ce n’est pas un esprit de crainte, mais un esprit d’adoption, qui te fait appeler Dieu ton papa (cf. Rm 8.15). Tu es extérieurement seul et fragile, oui mais tu as été scellé pour le paradis (cf. Ép 1.13-14).

Quelle bonne nouvelle, quel évangile ! Et Paul est convaincu de cet évangile, donc il fait l’expérience intérieurement de l’assistance du Seigneur, et il est fortifié. Il est convaincu de l’évangile, ce qui veut dire qu’il croit aux promesses de l’évangile. Il croit notamment que « toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8.28) et donc il voit même dans les circonstances difficiles qu’il traverse l’accomplissement du dessein de Dieu qui agit souverainement par sa bonne providence (v. 17). Sa conviction produit sa consolation, son encouragement et sa joie, parce qu’il croit de tout son cœur que sa vie ne se résume pas aux circonstances extérieures qu’il traverse, si pénibles soient-elles.

Paul est un chrétien fidèle, et seul, et fragile, et confiant. Et donc qu’est-ce qu’on peut tirer de tout ça pour nous aujourd’hui ? On peut déjà voir dans l’exemple de Paul un véritable exemple de maturité dans la foi. Être un chrétien solide et fidèle, ça ressemble à ça. Ce n’est pas quelqu’un d’invulnérable ou d’intouchable. Ce n’est pas quelqu’un qui a réussi à conjurer les problèmes de cette vie. Ce n’est pas quelqu’un de populaire, entouré de plein d’amis, pasteur d’une grande église. C’est un pauvre homme qui languit dans une prison.

Mais ce qui fait toute la différence, c’est la relation de cet homme à Christ. La maturité chrétienne, ce n’est pas avoir une vie extérieurement réussie mais avoir une vie intérieurement centrée sur Christ. On pourrait le dire encore autrement : ce ne sont pas les circonstances de ta vie qui révèlent la qualité de ta foi, mais c’est l’objet de ta foi qui en révèle la qualité. C’est-à-dire ce sur quoi ta vie est centrée.

Paul nous a livré une sorte de témoignage, dans ce passage. Comme s’il nous disait : « Regardez, moi Paul, je suis seul et fragile, mais Christ me soutient et me suffit, parce que c’est lui l’objet de ma foi ». Paul veut que Timothée, et les chrétiens de son église, tournent leur attention vers Christ. Il veut que leur vie soit centrée sur Christ plutôt qu’ils se laissent abattre, paralyser et vaincre par les circonstances, si pénibles soient-elles.

À notre tour, le Seigneur nous assistera, et nous fortifiera, dans la mesure où nous serons profondément convaincus de l’évangile. Il faut qu’on médite sur les promesses que Dieu nous fait si on est en Christ. Et pour ça, il faut s’y investir. On peut échanger avec des amis chrétiens, on peut lire la Bible, prier, assister fidèlement à un groupe de maison, constituer un groupe de croissance avec un autre chrétien, venir chaque dimanche au culte, lire des livres chrétiens de qualité, demander au pasteur un entretien ou une visite…

Finalement, si tu as une vie chrétienne plutôt ordinaire parce que tu fais usage de ces nombreux moyens de grâce ordinaires que Dieu a mis à ta disposition, alors… regarde-toi dans la glace ! Tu es un héros de la foi ! Tu es en compagnie de Paul, et de Timothée, et de tout plein d’autres chrétiens anonymes pour la plupart, qui n’ont pas forcément une vie extérieurement très réussie, mais qui ont une vie intérieurement centrée sur Christ !

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