Quelqu'un de bien placé

Par Alexandre Sarranle 26 juillet 2020

Tout le monde a entendu parler de Jésus. Un personnage historique important ! Mais qu’est-ce qu’il peut faire pour moi aujourd’hui ? Comment la vie d’un homme qui a vécu il y a près de 2000 ans peut-elle me concerner ? Même si Jésus a eu une influence sans égale dans l’histoire de l’humanité, pourquoi serait-il en mesure de faire quoi que ce soit de plus dans ma vie que, disons, Aristote, Jules César, Martin Luther, John Lennon, ou François Mitterrand ?

D’un côté, on a des non-croyants qui ne voient pas du tout pourquoi ils devraient se sentir concernés par la vie de cet homme qui a vécu bien loin d’ici, il y a bien longtemps. Mais d’un autre côté, on a des chrétiens qui, parfois, ne mesurent pas non plus le lien véritable qu’ils ont, ou qu’ils sont censés avoir, avec Jésus. On a des chrétiens dont le rapport à Christ ressemble au rapport des gaullistes à De Gaulle, ou des bouddhistes au premier Bouddha. Alors que d’après la Bible, le lien entre les chrétiens et Jésus correspond à beaucoup, beaucoup, beaucoup plus que ça.

Dans le texte que nous allons lire et étudier, ce que l’auteur veut, effectivement, c’est que nous nous sentions concernés au plus haut point par la vie et l’œuvre de Jésus-Christ de Nazareth, et que nous comprenions que Jésus est idéalement placé pour résoudre le problème le plus profond de tout être humain, y compris le nôtre à nous qui vivons pratiquement deux millénaires plus tard. Dans ce texte, qui sert d’introduction au ministère public de Jésus (c’est le début proprement dit de sa « vie » et de son « œuvre »), Luc veut que nous considérions le héros de son récit, et que nous nous disions dès le départ : « Ce Jésus, j’ai besoin de lui ».

Jésus : fils de Dieu (v. 21-22)

La première chose que nous rapporte Luc dans ce texte, c’est le moment où la filiation divine de Jésus est déclarée publiquement et solennellement. Que se passe-t-il ? Jésus prie après avoir été baptisé, et Luc insiste sur plusieurs choses spectaculaires : le ciel s’ouvre, l’Esprit-Saint descend sous forme de colombe, et une voix vient du ciel.

Pour Luc, il s’agit clairement d’une cérémonie, quelque chose de solennel, de visible, d’audible, qui est censé communiquer quelque chose aux observateurs. C’est précisément le moment où Jésus s’apprête à démarrer son ministère public, et il est déclaré publiquement par Dieu comme étant son fils. C’est une forme de reconnaissance, comme lorsqu’un enfant est légalement reconnu par son père, afin d’établir une filiation légale, avec tous les droits et devoirs que cela comporte. Les quatre Évangiles rapportent cet événement, ce qui montre combien il est important.

Ce qu’on a ici, c’est une manifestation spectaculaire de la Trinité. Luc présente Jésus au démarrage de son ministère public comme étant le Fils éternel de Dieu, afin de conditionner le regard que le lecteur va porter sur le reste de l’histoire.

Peut-être que vous avez déjà eu, dans votre entourage, le fils d’une célébrité : le fils d’un sportif ou d’un chanteur très connu, ou bien le fils d’un homme politique ou le fils d’un riche homme d’affaires. Peut-être cette personne en question était-elle un de vos camarades de classe à l’école ou à l’université. Vous avez sympathisé un peu, sans connaître son lignage prestigieux ! Mais un jour, vous allumez la télévision (ou vous ouvrez le journal) et voilà qu’apparaît votre camarade de classe en compagnie de son père que le monde entier connaît ! Je peux imaginer que ce que vous aurez vu ce jour-là à la télévision ou dans le journal va conditionner désormais le regard que vous porterez sur ce jeune homme.

C’est intéressant de voir que la simple filiation d’une personne change le regard que l’on porte sur elle. Il y a quelques années, on a appris dans les faits divers que quatre jeunes avaient été interpellés par la Brigade Anti-Criminalité vers 3h du matin, pour vandalisme dans les rues de Paris. J’aurais aimé être là pour voir l’expression sur le visage des policiers lorsqu’ils se sont rendu compte que parmi ces quatre jeunes, il y avait le fils de Ségolène Royal et de François Hollande !

De la même façon dans le texte, c’est seulement maintenant que Jésus a trente ans et qu’il est sur le point de démarrer son ministère public que l’on découvre sa filiation prestigieuse ! C’est le moment où Dieu le Père, par le Saint-Esprit, révèle clairement, publiquement, officiellement, solennellement que Jésus est son Fils bien-aimé.

Jésus, ce n’est pas n’importe qui : le but de Luc (comme d’ailleurs des autres évangélistes qui eux aussi rapportent cet épisode au début de leur récit) est de nous faire prendre conscience du rang illustre de Jésus pour que nous ayons ce petit moment de recul et de silence admiratif. Luc veut conditionner le regard que nous portons sur Jésus, au moment où l’on s’apprête à découvrir son œuvre. Il veut que nous nous rendions compte que Jésus est très différent de tout autre prophète, pour ne pas dire de tout autre être humain : nous avons sous nos yeux le fils même de Dieu, objet de son affection particulière, celui qui est oint du Saint-Esprit.

Cette manifestation de la Trinité (une manifestation bien réelle et sensible) nous oblige à nous poser une question : si Dieu lui-même, Créateur du ciel et de la terre, a publiquement reconnu Jésus comme son Fils, si la filiation divine de Jésus a ainsi été établie légalement, ne pensez-vous pas que la vie et l’œuvre de Jésus méritent notre plus grande attention ? Si le Fils éternel de Dieu a vraiment vécu parmi les hommes, qu’est-ce qui pourrait être plus important que de s’intéresser à ce qu’il a dit et fait ? C’est cela l’effet que Luc veut avoir sur ses lecteurs.

Mais juste après ces deux versets, Luc va faire quelque chose de très étonnant.

Jésus : fils de l’homme (v. 23-38)

C’est précisément ici que Luc choisit d’insérer la généalogie de Jésus. Matthieu avait choisi de le faire au moment de la naissance de Jésus, mais Luc choisit de le faire au moment du baptême de Jésus et du commencement de son ministère.

C’est très étonnant, parce que Luc vient juste de rapporter cette déclaration solennelle de Dieu le Père : « Tu es mon Fils bien-aimé », et au verset suivant, il écrit : « Jésus était, comme on le pensait, fils de Joseph ». En fait, nous avons ici, en grec, les deux seules apparitions du mot « fils » dans tout le passage. Le reste de la généalogie est présenté comme un énorme nom de famille : « fils de Joseph, d’Héli, de Matthath, de Lévi, de Melki », etc.

C’est intéressant, parce qu’on voit que Luc, juste après avoir montré la filiation divine de Jésus, a voulu montrer sa filiation humaine. Et de la même façon que la filiation divine de Jésus est assurée légalement par une déclaration solennelle de Dieu, la filiation humaine de Jésus est elle aussi assurée légalement par son nom de famille. « Il était, comme on le pensait, fils de Joseph », autrement dit : « il était légalement reconnu comme étant le fils de Joseph », bien que Luc, dans les deux premiers chapitres de l’Évangile, nous ait clairement expliqué que Jésus était bel et bien né d’une femme vierge !

Et Luc fait remonter toute la généalogie de Jésus jusqu’au premier homme, Adam, lui-même ayant été créé par Dieu. On voit bien que Luc, qui a d’abord affirmé la filiation divine de Jésus, veut maintenant nous faire comprendre qu’en même temps, Jésus est bel et bien un des nôtres. Il n’est pas un extra-terrestre. Il est Dieu, certes, mais réellement incarné. Il est pleinement Dieu, et pleinement homme en même temps.

Imaginez que vous soyez un syndicaliste au sein d’une entreprise. Le moment vient d’élire votre délégué syndical. Parmi les candidats qui se présentent, vous allez évidemment chercher à choisir quelqu’un qui saura gagner la faveur de l’employeur, mais pas seulement ! Vous voudrez aussi élire quelqu’un qui saura pleinement vous représenter. Cette disposition, en France, est d’ailleurs garantie par une loi parue en 2008 pour ce qui concerne les entreprises de plus de 50 employés : personne ne peut devenir délégué syndical s’il n’a pas une certaine ancienneté dans l’entreprise, et surtout, s’il n’a pas prouvé sa représentativité préalablement à l’élection.

Eh bien dans le texte, Luc insère la généalogie de Jésus à cet endroit précis pour nous prouver que Jésus, en quelque sorte, constitue pour nous le délégué syndical idéal ! Il est proche du patron, et il est proche de nous en même temps.

D’abord, Luc a voulu nous faire reculer d’admiration devant Jésus, le Fils de Dieu ; maintenant il veut nous « aspirer » de nouveau auprès de lui en nous montrant que ce personnage illustre, est aussi, tout simplement, un des nôtres. C’est quelqu’un « bien de chez nous », comme on dit. Son existence s’inscrit légalement dans une généalogie humaine remontant jusqu’au premier homme, comme la généalogie de chacun d’entre nous ici ce matin.

Juste après la manifestation spectaculaire de la Trinité, maintenant cette preuve généalogique de la filiation bien humaine de Jésus nous oblige donc à nous poser une question : si Dieu le Fils a été fait pleinement homme, si légalement il n’est pas juste le fils de Dieu mais aussi le fils de Joseph et d’Adam, ne pensez-vous pas que Jésus soit idéalement placé pour représenter n’importe quel être humain auprès de Dieu ?

Luc nous place donc devant quelqu’un d’extraordinaire. Il veut qu’on s’intéresse à sa vie et à son œuvre, et il veut qu’on se sente concerné par sa vie et par son œuvre. Ce qui nous amène à la question la plus importante : qu’est-ce qu’il a fait, et qu’est-ce qu’il peut faire pour nous ?

Jésus : frère des croyants (v. 38)

Mais avant d’en venir à cette question, je voudrais faire une remarque. Dans tout ce passage, Luc nous parle de la filiation de Jésus d’un point de vue légal et non pas biologique ou naturel. Jésus n’est pas génétiquement le fils de Dieu. Jésus n’est pas non plus génétiquement le fils de Joseph. Le fait que Luc parle du lignage de Jésus d’un point de vue légal, autant par rapport à sa filiation divine que par rapport à sa filiation humaine, explique pourquoi il y a des différences notables entre la généalogie de Luc et celle de Matthieu.

Matthieu a dressé le lignage essentiellement naturel de Jésus, insistant sur le fait qu’un tel a « engendré » un tel, d’Abraham jusqu’à Jésus, et en prenant même le soin de préciser que Jésus a été engendré par Marie, l’épouse de Joseph, et non pas par Joseph lui-même. Luc quant à lui s’intéresse au lignage légal, et il faut savoir que d’après la loi de l’Ancien Testament, il était tout-à-fait possible d’être engendré par un homme tout en portant le nom de famille d’un autre homme.

En effet, lorsqu’un homme marié mourrait sans avoir eu de fils, le frère ou le cousin le plus proche du mari défunt était censé épouser la veuve, et le fils premier-né de cette union était censé porter non pas le nom du nouveau mari mais celui du mari qui était décédé (Dt 25.5-10). Cette disposition de la loi de Moïse montre qu’aux yeux de Dieu, il y a quelque chose qui prime sur le lignage naturel : c’est le lignage légal. Ainsi, celui qui est né d’une telle union reçoit l’héritage de son père défunt et non pas de son père biologique.

Luc, donc, nous parle du lignage légal de Jésus, en passant par le fils du Roi David appelé Nathan, au lieu de passer, comme Matthieu, par Salomon, ce qui correspondrait au lignage naturel (en suivant Julius Africanus et Eusèbe de Césarée, IIIe et IVe siècles).

Pourquoi cette remarque est-elle importante ? Elle est importante parce qu’elle révèle que notre hérédité a une dimension légale aux yeux de Dieu, qui surpasse la dimension naturelle ou biologique.

En faisant remonter la généalogie de Jésus jusqu’au premier homme, Luc nous renvoie vers l’héritage que nous avons reçu d’Adam qui nous représentait légalement lorsqu’il a choisi l’indépendance de Dieu et lorsqu’il a précipité tout le genre humain dans les conséquences désastreuses du péché. Nous n’existions pas biologiquement, mais Dieu nous impute quand même la désobéissance d’Adam à cause du lien légal qui nous unit à lui. Nous vivons donc tous séparés de Dieu depuis notre conception, et c’est là notre problème le plus fondamental. C’est ce problème, précisément, que Luc a soulevé dans la première partie de ce chapitre, avec la venue de Jean-Baptiste qui « prêchait le baptême de repentance pour le pardon des péchés » (v. 3).

Adam a agi comme un délégué syndical légitimement nommé, mais qui a complètement gâché la relation des employés avec le patron. Luc nous place donc bel et bien devant le besoin d’un représentant légal bien meilleur, capable de restaurer cette relation. Et maintenant, il présente Jésus comme étant le Fils bien-aimé du patron, et en même temps un employé exactement comme nous, à l’exception du péché.

Luc nous parle donc du statut légal de Jésus pour nous montrer qu’il est idéalement placé pour résoudre légalement le problème qui nous sépare de Dieu.

Et il est intéressant de remarquer que juste après cette généalogie où Luc suggère un parallèle entre Jésus et Adam, Jésus va lui-même être tenté dans le désert, exactement comme le fut Adam dans le jardin d’Éden. Sauf que Jésus va réussir ce test, puis revenir à Nazareth rempli de la puissance de l’Esprit (4.14) et proclamer dans la synagogue cette parole du prophète Ésaïe :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ; pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année de grâce du Seigneur. » (4.18-19)

Cette grâce de Dieu, il l’a acquise au prix de son propre sang innocent, qui a coulé sur la croix au profit de tous ceux qui se confient en lui.

Adam a donc été notre représentant légal, entraînant sur nous les conséquences de sa désobéissance. Mais Luc nous prépare ici à reconnaître le fait que Jésus est idéalement placé pour être le représentant légal, lui aussi, de tous ceux qui veulent se confier en lui, entraînant sur les croyants les conséquences de sa parfaite obéissance et de son parfait sacrifice, c’est-à-dire le pardon de nos fautes, notre justification aux yeux de Dieu, et notre propre adoption par le Père.

Jésus est donc présenté ici comme étant à la fois légalement le Fils de Dieu et légalement le Fils de l’homme, afin de devenir légalement le frère des croyants, et que les croyants deviennent légalement les enfants de Dieu. Ainsi l’apôtre Paul écrit que si nous avons placé notre entière confiance en Jésus, nous avons « reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Rm 8.15).

Alors qu’est-ce que Jésus-Christ de Nazareth peut faire pour moi aujourd’hui ? Comment la vie d’un homme qui a vécu il y a près de 2000 ans peut-elle me concerner ? Eh bien on a vu dans ce texte combien Jésus était idéalement placé pour résoudre le problème le plus fondamental de tout être humain, et ce problème, c’est celui de sa séparation d’avec Dieu.

Comment la vie et l’œuvre de Jésus peut-elle changer quoi que ce soit à ma vie, pratiquement deux millénaires plus tard ? Par le moyen de la foi, la vie et l’œuvre de Jésus changent notre position légale aux yeux de Dieu ; elles changent notre hérédité légale, pour ainsi dire, faisant de nous les héritiers non plus d’Adam notre père à tous, mais de Dieu le Père de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

Le croyant n’est plus destiné à hériter du juste jugement de ses péchés, mais par la foi, en vertu de son union avec Jésus le Fils de Dieu, il est destiné à « un héritage qui ne peut ni se corrompre, ni se souiller, ni se flétrir et qui vous est réservé dans les cieux » (1 Pi 1.4).

Ce que Jésus a le potentiel de faire dans votre vie, malgré la distance qui vous sépare de lui géographiquement et historiquement, est proprement unique et réel. Est-ce que vous le connaissez personnellement ? Est-ce que votre vie lui a été entièrement cédée ? Est-ce que vous vous sentez plus chrétien que riche ou pauvre, que français ou brésilien, que marié ou célibataire, que descendant d’huguenot ou de collabo ?

Est-ce que vous avez pris le temps, et est-ce que vous prenez le temps, de considérer le héros des Évangiles (en fait, le héros de toute la Bible !), et cette contemplation du Messie vous pousse-t-elle à vous lever chaque matin en vous disant : « Ce Jésus, j’ai besoin de lui » ?

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