Apprendre à se lamenter

Par Alexandre Sarranle 13 septembre 2020

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de craquer ? Un trop-plein de stress, de contrariété, de frustration, et vous vous êtes effondré. Une douleur trop grande—physique ou émotionnelle, une angoisse qui vous a submergé, une crise de panique ou de colère, et votre système nerveux a saturé. Vous avez peut-être éclaté en sanglots, vous avez peut-être crié, vous êtes peut-être même tombé dans les pommes ! Ou peut-être que vous avez donné un coup de poing dans le mur, vous avez laissé échapper des paroles vulgaires ou blessantes, peut-être même que vous avez songé à vous faire du mal.

Trop, c’est trop. Quand notre organisme n’arrive plus à gérer les assauts du stress, il disjoncte. Ça vous est déjà arrivé ? Peut-être pas de manière très spectaculaire. Ou peut-être pas encore. Mais en tout cas, on peut tous imaginer combien il peut être difficile pour un être humain normalement constitué de supporter une accumulation d’agressions nerveuses—tant sur le plan physique qu’émotionnel ou psychique. Une surcharge de souffrance, et on craque.

Qu’est-ce qu’on devrait penser de ça ? Est-ce que la foi y change quelque chose, ou devrait y changer quelque chose ? Est-ce qu’un bon chrétien ne devrait jamais craquer ?

C’est la question qui est soulevée dans le texte qu’on va lire dans un instant. Et c’est un des chapitres les plus noirs de toute la Bible. Si noir qu’un des commentateurs que j’ai lus cette semaine, raconte que le dimanche où il a prêché sur ce passage, il avait préféré qu’il n’y ait pas de chants dans le culte. Ça lui semblait approprié à l’expression de la douleur et du désarroi de l’auteur.

Alors on n’a pas suivi cet exemple aujourd’hui, et on a eu des chants, mais quoi qu’il en soit, il y a des tourments psychologiques profonds qu’on doit percevoir dans ce texte. C’est la suite de l’histoire de Job, et la semaine dernière, on s’était arrêté à la fin du 2ème chapitre, où Job, un homme parfaitement fidèle à Dieu, a été incroyablement affligé, il a tout perdu, y compris ses enfants et sa santé, et il est maintenant isolé, enfermé dans sa souffrance, et pratiquement déshumanisé. Des amis lui rendent visite, mais ils ne trouvent pas un seul mot à lui dire, et pendant sept jours ils se tiennent à côté de lui, dans le silence.

Mais maintenant, Job, qui est demeuré fidèle à Dieu jusqu’ici, va prendre la parole. Et l’auteur veut qu’on se dise : « OK, Job, le juste, va rompre le silence ! Il est demeuré ferme dans son intégrité ; qu’est-ce qu’il va dire ? Qu’est-ce qu’il va exprimer ? »

Et la suite devrait nous toucher profondément. Parce qu’on va découvrir l’homme le plus intègre de la terre qui se lamente en des termes incroyablement violents. On est censé être bousculé, en fait. On est censé se dire : « Mais attends… est-ce que Job a le droit de dire des choses pareilles ? Est-ce qu’il est encore en train d’être fidèle à Dieu, là ? » Et le texte ne nous donne pas explicitement la réponse—en tout cas pas encore. Mais ce que fait le texte en tout cas, c’est qu’il nous donne un compagnon dans notre douleur.

On est censé se dire : « Ouah, je ne sais pas si c’est juste, ce qu’il fait, là, Job, mais je vois en tout cas que ça peut arriver aux plus fidèles d’entre nous. » Et ce constat devrait nous rassurer. Il arrive aux gens fidèles de se lamenter, et même de se lamenter à l’extrême.

Et ce qu’on va découvrir aujourd’hui, c’est que ce n’est pas une mauvaise chose, en fait, de se lamenter. Rappelez-vous que les amis de Job étaient venus littéralement pour « le plaindre » (2.11), mais qu’ils n’ont pas trouvé les mots. Job, lui, va trouver les mots pour se plaindre. Et ses paroles vont nous montrer que les croyants fidèles et mûrs ne sont pas des stoïciens—des gens qui auraient développé une insensibilité au malheur ! Ce sont des gens vrais, qui peuvent, et même qui devraient, manifester leur peine et leur fragilité quand ils souffrent.

1/ Quand le malheur surpasse le bonheur (v. 1-10)

Il est noir, ce texte, n’est-ce pas ? Il y a trois choses qui se passent dans ce passage. D’abord, Job fait le bilan de son existence, et il estime que le malheur a surpassé le bonheur. Les afflictions qui se sont abattues sur lui ont gâché sa vie. Il a tellement souffert, et il souffre encore tellement, que sa vie n’en n’a pas valu le coût ; et c’est le sens de ce qu’il dit aux versets 1-10. Il n’y a pas eu une joie dans le cours de son existence qui ne soit maintenant noyée (engloutie, asphyxiée) dans le malheur qui est le sien.

C’est la raison pour laquelle Job estime qu’il aurait mieux valu qu’il n’existât jamais. Et donc il maudit le jour de sa naissance (v. 1). Littéralement, il le « rejette », il le « dédaigne », il le « méprise ». Il pense au jour de sa naissance, et normalement, c’est un jour heureux, c’est un jour où tout le monde se réjouit. Un bébé est né, quelle joie ! On est reconnaissant de l’apparition de la vie, et on fait des fêtes d’anniversaire pour cette raison.

Mais Job méprise ce jour, parce que ça a été le début d’une vie qui le conduirait jusqu’aux souffrances de maintenant, et ces souffrances ont complètement annulé toute joie qu’il a pu y avoir au début. Job aimerait que Dieu lui-même efface ce jour de l’histoire (v. 4), que les ténèbres et l’ombre de la mort « réclament » même ce jour—littéralement, le « rachètent ».

Et pendant qu’il y pense, Job se dit : « Non, en fait, il y a même une joie qui a précédé ma naissance. C’était la joie de ma conception ! Ça non plus, ça ne valait pas le coup. J’aurais préféré qu’il n’y ait pas d’acte conjugal ce soir-là, qu’il n’y ait pas de cri de joie dans la chambre à coucher de mes parents, et que le ventre de ma mère soit resté fermé plutôt qu’il n’accueille la semence qui m’a fait exister. » (v. 6-10)

« Ce jour ! [Le jour de ma naissance.] Qu’il soit donc ténèbres ! » (v. 4) Et même : « Cette nuit ! [La nuit de ma conception.] Que l’obscurité s’en empare ! » (v. 6) Vous voyez la logique de la déprime de Job ? Il remonte le temps, et il dit qu’il n’y a rien, depuis les tout débuts de son existence, qui ne vaille les souffrances qu’il endure aujourd’hui. Dans sa vie, le malheur surpasse le bonheur, et le jeu n’en vaut pas la chandelle !

Job fait ce constat amer, et il s’imagine réécrire l’histoire différemment. Une histoire où ses parents ne se rencontrent pas, où ils ne se marient pas, et où ils n’auront jamais de petit bébé appelé Job… et donc où Job ne fera jamais l’expérience de toute cette souffrance.

J’ai vu un film récemment où des gens arrivent à développer une technologie qui permet d’agir à rebours du temps. C’est un peu compliqué, mais ils découvrent qu’ils ne peuvent pas faire quelque chose à rebours qui ne se passe pas aussi à l’endroit. Donc, bien qu’ils arrivent à inverser le déroulement de l’histoire, en quelque sorte, ils ne peuvent pas pour autant changer l’histoire. « Ce qui s’est passé, s’est passé », dit un des personnages.

Et donc Job fait le même constat, en se lamentant. C’est un constat amer ! Même s’il remonte le temps dans son imagination, « ce qui s’est passé, s’est passé ».

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’être dans une situation malheureuse, et de vous dire : « Si seulement je pouvais changer telle ou telle chose qui s’est passée… Je n’en serais pas là aujourd’hui… » ? Si j’avais pris un autre chemin, si j’avais choisi un autre travail, si j’avais saisi cette opportunité qui s’était présentée… Si j’avais eu d’autres parents, si j’étais né dans un autre pays, à une autre époque, si j’avais rencontré cette personne plus tôt, ou pas du tout… Si j’avais travaillé plus sérieusement à l’école, si j’avais épousé quelqu’un d’autre… Si j’étais arrivé cinq minutes plus tôt, ou cinq minutes plus tard…

Maudit soit le passé, parce qu’il m’a amené jusqu’ici, et il n’a pas « caché la peine à mes regards », dirait Job. Si les choses avaient été différentes, je ne souffrirais pas comme ça aujourd’hui. Mais ce qui s’est passé, s’est passé.

Ce que Job est en train de faire, tout simplement, c’est qu’il déplore à voix haute sa situation. Il se plaint. Et il n’y a rien dans le texte qui nous indique qu’en faisant ça, il fait quelque chose de mal. En fait, c’est même le contraire. Rappelez-vous que la tentation de Job était de « maudire Dieu ». Par deux fois, le diable avait dit à Dieu qu’il était sûr que Job le maudirait en face (cf. 1.11, 2.5). Et la femme de Job lui avait dit elle aussi : « Vas-y, lâche-toi, maudis Dieu, et meurs ! » (cf. 2.9).

Mais le texte dit :

« Après cela, Job ouvrit la bouche et maudit… le jour de sa naissance. » (v. 1)

Il me semble que Job est encore en train de réagir selon son intention de ne rien attribuer de scandaleux à Dieu (cf. 1.22). Le diable voulait que Job maudisse Dieu, mais finalement Job se maudit lui-même, en quelque sorte, ou du moins sa propre existence.

Et je pense qu’il y a là une première leçon pour nous. On devrait s’autoriser ce genre de complainte. Quand on traverse les difficultés, ce n’est pas contraire à la foi, de dire : « Je n’aime pas ce qui m’arrive ! » Au premier chapitre, quand Job apprend la perte de tous ses biens, de tous ses serviteurs et de tous ses enfants, il déchire son manteau et se jette par terre (cf. 1.20), et le texte précise qu’en tout cela, « Job ne pécha pas » (1.22).

On devrait s’autoriser l’expression de notre douleur et de notre désarroi. On devrait s’autoriser à déplorer notre situation, à dire tout haut combien nos malheurs sont grands, (quand ils surviennent, ces malheurs). Il n’y a pas de honte à souffrir, et à le dire. On devrait s’autoriser à revisiter le passé, et à regarder en face les choses qui nous ont amenés jusqu’ici, et à pleurer sur ces choses. Calvin dit :

« Il est vrai qu’il y a de quoi gémir et pleurer, d’autant que quand nous sommes ici [ici-bas], nous sommes en un abîme de toutes misères. »

Les croyants fidèles ne sont pas des stoïciens. La foi, ce n’est pas faire genre que le malheur ne nous atteint pas, puisque Dieu est bon, et Dieu est souverain. Oui, Dieu est bon, et Dieu est souverain, et le malheur existe et ça fait mal. La foi, c’est aussi dire la vérité. Et quand on lit le livre des psaumes, on voit que les croyants d’autrefois ne se privaient pas de déplorer leur situation, quand ça allait mal—sous l’inspiration-même du Saint-Esprit !

« Mon âme est rassasiée de maux, et ma vie touche au séjour des morts. Je suis compté parmi ceux qui descendent dans la fosse, je suis comme un homme qui n’a plus de force. Je suis étendu parmi les morts, semblable à ceux qui sont transpercés et couchés dans un tombeau. » (Ps 88.4-6)

2/ Quand la mort est préférable à la vie (v. 11-19)

Ça, c’était la première chose. Job estime que le malheur a surpassé le bonheur dans sa vie, et il le dit. La deuxième chose, c’est qu’il va un cran plus loin, et il affirme que la mort est préférable à la vie. Vous avez vu ce qu’il dit aux versets 11-19 : il pense avec envie à la mort. S’il ne peut pas faire disparaître la nuit de sa conception, ou le jour de sa naissance, au moins il aurait pu être mort-né, ou mourir juste après sa naissance !

Ah, être mort, comme ce serait bien ! Pourquoi ? Parce qu’au moins, il pourrait « se reposer » (v. 13). Job pense à tous ces gens qui sont déjà morts, depuis les plus grands, les plus puissants (les rois et les conseillers de la terre, et les princes, v. 14-15), jusqu’aux plus petits (les petits enfants, les prisonniers et les esclaves, v. 16-19). Tout le monde est à égalité dans la mort : les faibles se retrouvent à niveau avec les forts, les pauvres avec les riches.

Et dans la mort, les méchants ne peuvent plus s’agiter pour nous faire du mal (v. 17). De manière plus générale, le malheur ne peut plus nous atteindre. L’oppresseur ne peut plus tourmenter le prisonnier, l’esclavagiste ne peut plus exploiter sa marchandise. Job pense donc avec envie à la mort, parce que dans la mort, il serait délivré de son malheur, son agitation cesserait, et il trouverait la tranquillité, le sommeil et le repos (v. 13).

On peut comprendre ça, je pense. Parfois, on peut tomber si bas, et avoir l’impression d’être tellement captif de nos souffrances (qu’elles soient physiques ou morales), que la mort peut nous apparaître comme une issue très attirante. Les gens qui promeuvent l’euthanasie ou le suicide assisté, de nos jours, seraient d’accord avec ça. Parfois, la mort peut sembler préférable à la vie, et si c’est le cas, pourquoi ne pas emprunter cette issue ?

Le groupe Metallica, dans une de ses chansons (One, 1988), exprime le désarroi d’un soldat très gravement invalidé par des blessures de guerre :

« Comme de retour dans le ventre d’une mère, on m’injecte la vie pour que je puisse ressentir, sauf que je n’ai aucun espoir d’éclore, et rien à attendre du fait de vivre. […] Je retiens mon souffle en désirant la mort. »

En France, il y a entre 25 et 30 suicides par jour, et à peu près 10 fois plus de tentatives. Pour beaucoup de gens, la mort peut sembler préférable à la vie. Mais c’est le cas pour beaucoup de croyants aussi. Joni Eareckson, la femme américaine dont je vous racontais l’histoire la semaine dernière, qui s’est retrouvée tétraplégique après un accident de plongée : alors qu’elle était chrétienne, elle a pourtant désiré la mort pendant un temps, après qu’elle a compris qu’elle serait paralysée à vie—et elle raconte cette lutte en elle-même, à la manière de Job, dans son autobiographie.

Mais même dans la Bible, il y a des héros de la foi qui ont désiré la mort. Le prophète Élie (1 R 19.4) et le prophète Jonas (Jn 4.3), par exemple. Même le grand Moïse (Nb 11.15), et même l’apôtre Paul (Ph 1.23), ont pu dire que la mort leur était préférable à la vie.

Et dans notre texte, Job aussi fait partie de ceux-là. Mais il y a un truc qu’il faut vraiment remarquer, c’est que parmi les héros de la foi qui nous sont présentés dans la Bible, bien que ces gens aient pensé avec envie à la mort, aucun n’a tenté de mettre fin à ses jours. Et ce n’est pas parce qu’ils ne savaient pas comment faire, ou parce qu’il y avait des gens autour d’eux qui les en empêchaient.

Job, en tout cas, est de nouveau un exemple pour nous. Il nous montre que ce n’est pas contraire à la foi d’être atteint d’une profonde dépression de l’âme, au point que la mort puisse nous paraître préférable à la vie. Il y a même un verset de la Bible qui dit :

« Le jour de la mort vaut mieux que le jour de la naissance. » (Ec 7.1)

Job fait tout simplement le même constat honnête, dans les circonstances extrêmement malheureuses qui sont les siennes.

Job ne cherche pas à corriger cette situation, en s’administrant à lui-même la mort. Il demande simplement pourquoi il n’est pas mort. « Tous ces gens sont morts, et se reposent aujourd’hui ; je ne peux pas y aller moi aussi ? » Mais nous, les lecteurs, on sait pourquoi Job n’est pas mort. Il faut qu’il vive pour que sa persévérance dans le malheur soit manifestée, et que les accusations du diable soient réfutées. Et c’est ce qui est en train de se passer.

Or il y a là aussi pour nous une leçon, c’est que non seulement le désespoir peut atteindre les croyants fidèles, mais qu’on peut aussi confesser ce désespoir. Si vous aujourd’hui, vous avez déjà pensé à la mort avec envie, vous êtes en bonne compagnie, si j’ose dire. Oui, parfois, on peut tomber très bas, même en tant que croyants. Il peut y avoir des raisons biologiques ou chimiques pour ça, et il peut y avoir des raisons psychologiques ou morales.

On est des êtres humains déchus, donc abîmés et dysfonctionnels. Et on vit sur un champ de bataille, où les forces du mal s’acharnent contre le projet de Dieu. Même si on est croyant, on n’est pas encore au paradis. Notre corps et notre esprit sont encore fragiles et vulnérables. Le malheur existe et la souffrance est réelle. Et on peut parfois se sentir complètement épuisé, à bout de forces, captif de la douleur, et la seule issue peut sembler être la mort.

Nous ne sommes pas autorisés à nous donner la mort, car Dieu est l’auteur de notre vie, elle lui appartient, et c’est à lui de la reprendre quand il le décide. Mais nous sommes autorisés à confesser notre désespoir. Il est parfaitement légitime de désirer un repos qui ne se trouve pas ici-bas. En fait, quand on a l’assurance de la vie éternelle (quand on est un vrai croyant, attaché de tout son cœur à Jésus—et j’y reviendrai dans un moment), il est normal et bon de penser avec envie à notre départ de ce monde.

Peut-être que j’ai l’impression d’être dans une impasse. Je suis gravement handicapé et je ne vais pas guérir. Ou bien tout mon entourage m’a abandonné et je suis tout seul. Ou bien je suis dans la misère financièrement ou professionnellement et il n’y a aucun espoir que je m’en relève. Ou bien j’ai des aspirations profondes dans mon cœur qui ne seront jamais satisfaites et j’en souffre terriblement et peut-être secrètement. Heureusement que je vais mourir un jour. Là au moins, cessera l’agitation de mon cœur, et je connaîtrai la tranquillité et le repos.

3/ Quand les questions demeurent sans réponse (v. 20-26)

Ça, c’était la deuxième chose. Job estime que la mort est préférable à la vie, et il le confesse, et nous aussi on peut s’autoriser à le confesser face à la souffrance, sans que cela ne soit contraire à la foi. Mais il reste une dernière chose, et c’est le troisième point. Aux versets 20-26, Job finit son monologue, sa complainte, en formulant les questions qui le travaillent (et même qui le torturent), mais qui restent sans réponse.

Pourquoi ? S’exclame Job. Pourquoi Dieu fait-il exister le malheureux ? Dieu crée des gens, et parmi ces gens il y en a beaucoup, quand même, qui vont terriblement souffrir. Beaucoup chez qui le malheur va surpasser le bonheur, et pour qui la mort sera préférable à la vie. Pourquoi les faire exister, alors ? Ces gens-là vont avoir de la peine, et de l’amertume dans l’âme (v. 20), ils vont convoiter la mort (v. 21-22), ils vont vivre enfermés dans l’affliction, comme dans un tunnel où il n’y aurait pas de lumière au bout (v. 23). Pourquoi ? Ce n’est pas une vie, ça ! Pourquoi faire exister des gens pour qu’ils souffrent ?

À partir de sa propre situation, Job est en train de généraliser et de poser des questions qui sont profondément théologiques et philosophiques. En fait, comme je le disais la semaine dernière, c’est probablement un des plus gros problèmes existentiels des êtres humains, surtout si on croit en Dieu (et c’est le cas de Job) : pourquoi le mal ? Comment est-ce que tout ça, ça rentre dans le projet d’un Dieu prétendument souverain et bon ? Et Job est en train de formuler explicitement cette problématique en conclusion de son premier discours (et c’est vraiment la problématique sous-jacente de tout le livre de Job).

Et il explique pourquoi il pose sa question, en revenant à sa propre expérience (v. 24-26). Lui-même, Job, existe, mais sa vie, c’est quoi ? Eh bien sa nourriture, ce sont ses larmes (v. 24), comme le dit aussi l’auteur du Psaume 42 (Ps 42.4). Il vit comme dans un cauchemar, où les choses qu’il redoute le plus, sont en train de lui arriver. C’est comme si quelqu’un pouvait lire dans ses pensées, et lui envoyait tout ce qui lui faisait le plus peur (v. 25).

Ça me fait penser à ce qu’on fait avec nos enfants, en tant que parents très cruels et indignes : quand ils nous disent qu’ils n’aiment pas un certain aliment, on l’écrit sur une liste, et on leur dit qu’un jour, on va leur faire un repas composé seulement de ces aliments-là !

Ou bien dans le Tome 3 de Harry Potter, il y a le sorcier Remus Lupin qui fait sortir d’une armoire un fantôme (un épouvantard) qui prend la forme des plus grandes peurs de ses élèves, afin de les confronter à leurs phobies.

La vie de Job est comme ça, maintenant (v. 25). Et le verdict est sans appel. Voici ma vie :

« Je n’ai ni calme, ni tranquillité, ni repos, et c’est l’agitation qui survient. » (v. 26)

Pourquoi est-ce qu’on doit exister, si c’est pour exister comme ça ?

Vous voulez la réponse ? Une réponse précise et explicite ? Eh bien vous ne l’aurez pas. Et Job non plus. Les questions de Job demeurent sans réponse, et c’est exprès dans le texte. C’est un peu comme dans les films d’espionnage, vous savez. Il y a quelqu’un qui demande des réponses, et la personne en face lui dit : « Je pourrais te les donner, ces réponses, mais après, il faudrait que je te tue ! »

Job n’aura pas de réponse explicite à ses questions. Mais la leçon pour nous n’est pas là, avant tout. Elle est avant tout dans le fait que Job pose ces questions. Ce sont des questions sans réponse, mais elles sont posées. Ce que Job est en train de faire, c’est qu’il est en train de crier sa perplexité !

Et nous pouvons nous autoriser à exprimer notre perplexité face à la souffrance. Il est juste de demander pourquoi. On trouve ça assez souvent dans les Psaumes.

« Je dis à Dieu, mon roc : Pourquoi m’as-tu oublié ? Pourquoi dois-je marcher dans la tristesse ? » (Ps 42.10)

« Pourquoi, Éternel, repousses-tu mon âme, me caches-tu ta face ? Je suis malheureux et moribond dès ma jeunesse, je suis chargé de tes terreurs, je suis troublé. » (Ps 88.15-16)

« Pourquoi, Éternel ! Te tiens-tu éloigné ? Pourquoi te caches-tu dans les temps de détresse ? » (Ps 10.1)

« C’est toi mon Dieu protecteur, pourquoi m’as-tu rejeté ? Pourquoi dois-je marcher dans la tristesse, sous l’oppression de l’ennemi ? » (Ps 43.2)

« Pourquoi caches-tu ta face ? Pourquoi oublies-tu notre malheur et notre oppression ? » (Ps 44.25)

Il est juste de demander pourquoi. D’autant que le Christ lui-même, l’être humain parfait, a cité un de ces psaumes sur la croix où il était en train d’agoniser. Le Psaume 22 :

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné ? Mes paroles plaintives sont loin de me procurer le salut. Mon Dieu ! Je crie le jour, et tu ne réponds pas ; la nuit, et je ne garde pas le silence. » (Ps 22.2-3, cf. Mt 27.46)

On peut crier notre perplexité, parce que Jésus lui-même a crié sa perplexité sur la croix. Job nous est présenté comme un compagnon dans nos souffrances, mais Jésus est encore un bien meilleur compagnon. Il sait ce que c’est de souffrir, et de souffrir intensément, et même d’affronter le silence de Dieu. C’est mystérieux, mais sur la croix, dans l’expérience que Jésus a faite selon sa nature humaine, dans sa chair, au paroxysme de son agonie, ses questions sont restées sans réponse.

Et Jésus a consenti à souffrir de cette manière, justement pour nous délivrer de ce monde de ténèbres, pour nous ouvrir une issue, pour projeter une lumière au bout du tunnel. Si on vit, comme Job, dans un monde où le malheur existe, et où le malheur fait mal, c’est parce que ce monde s’est détourné de Dieu. Et foncièrement, c’est de notre faute, parce qu’on a voulu vivre sans Dieu. Le mal a peut-être le diable pour père, mais il s’est installé dans notre cœur.

Et donc Jésus nous a rejoints là où on se trouvait, sur ce champ de bataille où il n’y a « ni calme, ni tranquillité, ni repos », et il a fait l’expérience de notre condition humaine, et de la condition humaine de Job, jusqu’au bout, à l’exception du péché. Et Jésus lui-même s’est lamenté. « Mon âme est triste jusqu’à la mort » (Mt 26.38), a-t-il dit la veille de sa crucifixion. Il est le meilleur compagnon de nos souffrances.

Nos souffrances, comme celles de Job, nous rappellent qu’on vit dans un monde déchu, et qu’on est nous-mêmes des êtres déchus, et qu’on a besoin d’un rédempteur. Si les souffrances font mal, c’est parce qu’on n’est pas fait pour ça. Job en a conscience, et c’est ce qui le pousse à se lamenter. « Ce n’est pas normal ! », dirait-il. Et on peut souscrire à cette lamentation ! On doit y souscrire. L’auteur C.S. Lewis (qui a écrit Le Monde de Narnia) a dit que la souffrance était comme un mégaphone, dont Dieu se sert pour réveiller un monde sourd.

On doit apprendre à se lamenter, comme Job. Le professeur de relation d’aide chrétien Larry Crabb, dans un excellent livre intitulé Nos difficultés : un chemin qui peut mener à la découverte de Dieu, dit même que c’est une nécessité pour nous, les chrétiens, de regarder en face nos malheurs et de nous lamenter. Il dit même :

« Pour percevoir le pouls de l’Écriture et entendre le battement de cœur de Dieu, nous devons saisir à bras-le-corps ce qu’est la vie en-dehors du jardin d’Éden. » (p. 32, note)

Il veut dire que nous devons déplorer la situation, confesser notre désespoir, et crier notre perplexité en tant qu’êtres humains faibles et vulnérables—car telle est notre véritable condition (en-dehors du jardin d’Éden), de façon à nous tourner ensuite sans réserve vers Jésus-Christ qui est notre rédempteur, notre libérateur, notre consolateur et notre défenseur.

Charles Spurgeon était un grand prédicateur britannique du XIXème siècle. On l’appelle parfois « le prince des prédicateurs ». Et il souffrait de graves épisodes dépressifs. Et il a expliqué un jour à des élèves :

« La dépression est devenue pour moi comme un prophète en vêtements hirsutes, comme un Jean-Baptiste qui proclame la venue prochaine des bénédictions du Seigneur. […] Le désert est le chemin de Canaan. La vallée profonde conduit aux montagnes élevées. La défaite prépare la victoire. Le corbeau est envoyé avant la colombe. L’heure la plus sombre de la nuit précède les premiers rayons du matin. »

Mes amis, toute la leçon de ce texte, c’est qu’il arrive aux gens fidèles de se lamenter, et même de se lamenter à l’extrême. En fait, il est bienfaisant de se lamenter. Il plaît à Dieu que nous nous lamentions, non pas qu’il trouve du plaisir dans notre malheur, mais parce que nos lamentations expriment la vérité. Nos lamentations rappellent notre condition, et la condition de notre monde. Elles sont des prophéties qui préparent notre délivrance.

Job a pris la parole le premier, quand personne ne trouvait les mots pour le plaindre. Lui, a trouvé les mots, et plutôt que de maudire Dieu, plutôt que d’attribuer quelque chose de scandaleux à Dieu, plutôt que de faire des reproches à Dieu—ce qui aurait fait gagner le diable—il exprime avec vérité ses états-d’âme. C’est violent, mais ce n’est pas mauvais.

Job va encore demeurer un certain temps dans ses souffrances, et même, elles seront accentuées encore davantage par les échanges qu’il va avoir avec ses amis. Mais à la toute fin, Dieu dira que son serviteur Job a parlé de lui « avec droiture » (42.8). Puissions-nous donc apprendre de Job à nous lamenter dans nos afflictions, plutôt que de supposer que le christianisme est un stoïcisme. Et puissions-nous, dans nos afflictions et dans nos lamentations, nous tourner vers le meilleur compagnon de nos souffrances, notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ.

Je termine par une citation du pasteur Pascal Denault, tirée de son très bon livre Le Côté obscur de la vie chrétienne :

« Pourquoi faut-il crier à Dieu ? Parce que nous avons cette promesse : ‘Quand un malheureux crie, l’Éternel entend, et il le sauve de toutes ses détresses’ (Ps 34.6). Est-ce vrai ? La Parole de Dieu ne peut pas être fausse ! Pourtant, j’ai crié à l’Éternel et il ne m’a pas sauvé de ma détresse… As-tu cessé de crier ? Le Seigneur délivre parfois instantanément, mais pour des raisons que lui seul connaît, il laisse parfois passer des années avant d’apporter une délivrance complète. Mais même lorsqu’il tarde, le Seigneur n’abandonne pas un malheureux qui crie à lui, il lui donne chaque jour la grâce nécessaire pour supporter l’épreuve, et Dieu lui rappelle : ‘Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse’ (2 Co 12.9). » (p. 103-104)

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