Une sagesse qui tue

Par Alexandre Sarranle 20 septembre 2020

Est-ce que vous vous êtes déjà senti incompris dans votre souffrance ? Vous avez été (ou vous êtes) atteint d’une maladie invisible—un cancer, une maladie auto-immune, une polyarthrite, la maladie de Lyme—qui vous cause des difficultés, ou des douleurs internes, mais personne ne peut le deviner ; ce n’est pas comme si vous vous promeniez avec des béquilles, ou un bandage sur le bras. Et les gens ne comprennent pas pourquoi vous êtes toujours si fatigué, ou pourquoi certains mouvements, ou certaines activités vous sont si difficiles.

Ou bien vous souffrez de dépression. Il y a des moments où vous êtes vraiment au fond du trou. Vous ne savez même pas pourquoi, mais ce qui est sûr, c’est que votre vie qui semble aux autres parfaitement ordinaire, eh bien pour vous, c’est un véritable chemin de croix quotidien. Sortir du lit. Prendre le bus. Faire à manger. Ranger la chambre. Répondre au téléphone. Vous préféreriez juste disparaître. Et vous n’en parlez pas vraiment, parce que vous savez que les gens ne comprendraient pas.

Ou bien vous avez essayé d’en parler ! Vous avez exprimé votre souffrance à un ami, vous avez essayé de trouver les bons mots, vous avez été sincère, vous avez livré votre cœur. Mais la réponse de votre ami vous a bien montré qu’en fait, il ne comprenait pas. Peut-être que vous avez essayé de parler de vos souffrances dans un petit groupe avec des amis chrétiens, ou peut-être même que vous avez essayé d’en parler à votre conjoint, ou à vos parents, ou même à un thérapeute—mais vous n’avez pas été compris !

Ou peut-être que vos souffrances sont essentiellement émotionnelles. Votre cœur est troublé, vos sentiments s’agitent, vous avez des aspirations frustrées et des désirs interdits, vous vous réveillez la nuit dans un tourbillon intérieur, et vous n’arrivez pas vraiment à verbaliser ce qu’il se passe. Ou peut-être que vous n’osez pas le verbaliser, parce que vous avez trop peur d’être incompris. Vous avez peut-être honte de ce qui se passe en vous, et vous craignez d’être jugé plutôt qu’écouté et compris et soutenu dans votre faiblesse—même par les personnes qui vous sont les plus proches !

Douleur physique et douleur morale appartiennent de toute façon au même registre, chez l’être humain. Le médecin catholique Paul Chauchard, dans un petit livre intitulé La Douleur, explique :

« L’hypothalamus [une toute petite partie du cerveau] est le centre de la douleur parce qu’il est le centre des émotions, le siège des réflexes émotifs, de l’affectivité élémentaire inconsciente. » (p. 37)

Bref : est-ce que vous vous êtes déjà sentis incompris dans votre souffrance, qu’elle soit physique ou morale ?

À l’inverse, est-ce que vous avez déjà fait preuve d’incompréhension et d’insensibilité envers quelqu’un qui souffrait ? Est-ce que vous avez déjà mis les pieds dans le plat ? Est-ce que vous avez été trop pressé de réagir, sans avoir pris le temps d’écouter et de comprendre ? Est-ce que vous avez déjà augmenté les blessures ou les tourments intérieurs de quelqu’un, par des paroles sincères, ou spontanées, mais inconsidérées ? Est-ce que vous avez déjà gâché une relation, perdu un ami, creusé un fossé entre vous et un proche, parce que vous n’avez pas vraiment compris ses souffrances ?

Voilà de quoi on va parler aujourd’hui, à travers la suite de l’histoire de Job. Je vous rappelle que Job c’est quelqu’un d’extrêmement intègre qui a extrêmement souffert. Il croit en Dieu et il ne comprend pas pourquoi le malheur s’est abattu sur lui. Mais il refuse de faire des reproches à Dieu. Des amis sont venus lui rendre visite pour le plaindre et le consoler, mais quand ils voient Job, ils ne trouvent pas de mots à lui dire. Après sept jours et sept nuits de silence, c’est finalement Job qui trouve les mots, et qui prend la parole pour se plaindre et pour exprimer une profonde et poignante lamentation.

Job a donc rompu le silence. Et on a bien compris, avec beaucoup d’émotion, que Job a besoin de soutien et de consolation. Il a besoin d’aller mieux ! Mais on ne sait pas comment ça va arriver. Et là, un des amis de Job va enfin prendre la parole, et on est censé être suspendu à ses lèvres. Enfin quelqu’un va dire quelque chose à Job ! Quelqu’un s’est laissé toucher par la complainte de Job ! Mais au risque de gâcher le suspense… on va être très déçu. L’ami de Job, qui s’appelle Éliphaz, va administrer à Job une sagesse prétendue qui va, en fait, enfoncer Job encore plus dans ses souffrances. Une sagesse qui tue !

Et ce qu’on va voir aujourd’hui, c’est que la vraie consolation dans nos souffrances, c’est quelque chose de très délicat à donner, et de très difficile à trouver. Mais il y a quand même une vraie consolation qui existe pour ceux qui souffrent—et on verra quoi.

Job, donc, va s’entretenir pendant plusieurs chapitres avec ses amis (ch. 4-26), et ce qu’on va faire dans les prochaines semaines, c’est qu’on va regarder successivement chaque intervention des amis de Job, avec à chaque fois la réponse de Job. Voici donc pour commencer la première intervention d’Éliphaz, et Job qui lui répond juste après.

1/ Facile de trouver une explication (ch. 4)

Quatre chapitres, quatre points. Premièrement : Face à la souffrance, on peut être tenté de trouver trop facilement une explication.

Éliphaz prend donc la parole. Il vient de Témân, nous dit le texte, c’est-à-dire un endroit réputé pour l’intelligence de ses habitants (cf. Jr 49.7). Un peu comme si on disait aujourd’hui : « Éliphaz, de l’Université de Harvard, ou d’Oxford, prit la parole et dit… ». Et donc qu’est-ce qu’il dit, cet homme sage, qui répond le premier à Job, sans doute parce qu’il a cette stature supérieure en expérience et en sagesse, par rapport aux autres ?

Il dit (ch. 4) : « Job, je ne vais rien t’apprendre de nouveau, puisque toi-même, tu as souvent eu l’occasion de venir en aide à des gens qui souffraient (v. 1-6). Et tu sais bien que quand on sème le vent, on récolte la tempête. On commet le mal et Dieu nous punit (v. 7-11). C’est comme ça que ça marche ! J’ai d’ailleurs fait un rêve récemment, où un être spirituel—c’est donc que c’est fiable !—m’a rappelé que même si on a l’impression d’être fidèle à Dieu, en fait, il y a forcément des péchés quelque part dans notre vie ; et si on prétend l’inverse, c’est qu’on est spirituellement aveugle (v. 12-21) ! »

Ce qui est en train de se passer, tout simplement, c’est qu’Éliphaz prétend avoir l’explication de tout le malheur qui s’est abattu sur Job. Il essaie d’être diplomate, mais ce qu’il veut dire à Job, c’est que s’il y a tous ces trucs qui ne vont pas dans sa vie, c’est parce qu’il a dû commettre un péché, il a dû faire le mal quelque part. C’est obligé. Avec un Dieu souverain et bon, ce ne serait pas juste—ce ne serait pas possible, en fait—que quelqu’un qui ne le mérite pas souffre comme ça.

« Souviens-toi donc : quel est l’innocent qui a péri ? » (v. 7)

Pour Éliphaz, vous voyez, l’explication est facile. C’est le fameux principe de rétribution. Tu commets le mal, tu es châtié ; inversement, si tu es châtié, c’est que tu as commis le mal. Le problème, c’est que nous, en tant que lecteurs, on sait que ce n’est pas vrai, puisque le prologue de cette histoire (ch. 1-2) a servi à nous expliquer que Job était l’être humain le plus juste du monde, et qu’il avait complètement la faveur de Dieu. Dieu a dit à son sujet, par deux fois : « Il n’y a personne comme [Job] sur la terre ; c’est un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s’écarte du mal. » (1.8 et 2.3)

Donc quand on découvre ce que pense Éliphaz, on est censé faire un facepalm—se prendre la tête dans les mains. « N’importe quoi, Éliphaz. Ton explication est trop facile, elle est simpliste, elle est naïve et réductionniste, comme s’il y avait un rapport mécanique entre notre niveau de fidélité ou d’infidélité à Dieu et notre niveau de bonheur ou de malheur. Éliphaz, il y a des choses que tu ne sais pas et qui te font court-circuiter le projet-même de Dieu ! Il y a des choses que tu n’as pas intégrées dans ta théologie, et ça fait que ta théologie est déficiente. Malgré tes certitudes, tu es à côté de la plaque ! »

Ça me fait penser à un pneumologue allergologue qu’on a consulté il n’y a pas très longtemps pour des allergies chez un de nos enfants. Pour ce « médecin », il était impossible que notre enfant ait des allergies—c’était, pour sûr, une sinusite chronique. Il lui a posé des questions du genre : « Mais quand ton nez il coule, c’est jaune ou c’est transparent ? –Eh bien c’est transparent… –Oui mais des fois, c’est jaune ? –Ben oui, des fois, quand j’ai un rhume. –Ah ! C’est bien ce que je disais, une sinusite chronique ! » Le médecin lui a donc prescrit un scanner des sinus… qui a révélé qu’il n’y avait pas de sinusite. On est donc retourné voir le médecin avec le rapport. Et je vous passe les détails (dignes d’un sketch), mais en découvrant le rapport du radiologue, notre pseudo-allergologue a pris un stylo, il a barré ce que le radiologue avait écrit, et il a mis à la place que notre enfant souffrait bel et bien de… « sinusite chronique » !

Juste pour vous donner le fin mot de l’histoire, on est allé ensuite voir un autre allergologue—un vrai—qui a fait tester notre enfant, et qui lui a trouvé tout de suite plusieurs allergies, ce dont on se doutait dès le départ, puisqu’on connaissait bien notre enfant et qu’on connaissait bien ses symptômes ! Mais vous comprenez, parfois les gens sont tentés de trouver, et de proposer, très facilement, une explication aux malheurs des autres. Souvent pour des raisons idéologiques. Parce qu’on a des préjugés. Mais il ne faut pas faire ça.

Même quand on est médecin. Même quand on est pasteur. Quel que soit notre statut ou notre métier, et surtout si on est chrétien, on doit aborder la souffrance des autres avec une grande humilité. On doit mettre en suspens nos certitudes. On doit écouter, on doit être attentif, on doit être prudent. Il y a des choses qu’on ne sait pas. Quoi qu’on en pense, la personne qui souffre est mieux placée que nous pour nous parler de sa souffrance. Et même là, il y a des choses que la personne qui souffre n’arrive peut-être pas à exprimer, ou qu’elle exprime mal. Et il n’y a peut-être tout simplement pas d’explication à donner, ou à trouver, ou pas encore.

2/ Facile de proposer une solution (ch. 5)

Face à la souffrance, donc, on peut être tenté de trouver trop facilement, ou trop rapidement, une explication. Deuxièmement, on peut être tenté de proposer trop facilement une solution ! C’est logique, et ça découle du premier point.

Et c’est ce que fait Éliphaz. Il dit (ch. 5) : « Job, du coup, ça ne sert à rien de se lamenter. Arrête de te plaindre comme s’il t’arrivait un truc injuste ; rends-toi plutôt à l’évidence. Si tu souffres, c’est que tu as fait quelque chose de mal (v. 1-7). Tourne-toi donc vers Dieu : il est grand et il pardonne (v. 8-16). Accepte avec reconnaissance sa correction, repens-toi, et tu verras, il va te relever, te consoler, te bénir, et ça ira beaucoup mieux après (v. 17-27) ! »

Merci Éliphaz pour tes précieux conseils. Merci pour cette solution qui nous semble parfaitement logique et adaptée. C’est ce qu’on appelle en théologie pratique le principe du Taka. « Taka t’humilier devant Dieu. Taka prier plus. Taka aller à l’église. Taka lire ta Bible. Taka arrêter de pécher. Taka faire comme Jésus… »

Malheureusement, le principe du Taka ne nous amène jamais bien loin. Et surtout quand on est en proie à de grandes souffrances. « J’ai été trahi par mon conjoint et j’ai beaucoup de colère dans le cœur. –Taka lui pardonner et ça ira mieux. –Cinq ans après, je ne me suis toujours pas remis de la disparition de mon enfant. –Taka penser à tes autres enfants, c’est malsain ce que tu fais. –Je suis tourmenté par un amour impossible. –Taka faire une croix dessus et passer à autre chose. –J’ai des douleurs chroniques au dos qui sont tellement handicapantes. –Taka changer de médecin, aussi, pourquoi tu gardes le même s’il n’arrive pas à te guérir ? –Je suis tellement déprimé que la mort m’est préférable à la vie. –Taka te repentir de ton manque de foi, et revenir à Dieu. »

En fait, le principe du Taka, s’il arrive à produire une chose, c’est un sentiment de culpabilité. Ce qui est sous-entendu dans les conseils d’Éliphaz, c’est que ça pourrait aller mieux pour Job si seulement il faisait ce qu’il fallait pour ! Et c’est un piège pour Job. Soit il se repent pour aller mieux, et donc il valide l’accusation de son ami qui lui reproche d’avoir forcément fait quelque chose de mal pour mériter tous ces malheurs ; soit il ne se repent pas, et s’il continue de souffrir c’est donc de sa faute puisqu’il n’a pas voulu suivre les conseils de son ami.

Job est perdant dans tous les cas, et c’est un piège qui sert les intérêts du diable, Satan, qui se plaît, depuis le départ, à accuser les fidèles, notamment Job (cf. Ap 12.10—donc si Job valide les accusations d’Éliphaz, ça fera plaisir au diable qui est l’accusateur des frères et aussi le père du mensonge), et qui d’autre part, n’attend qu’une chose, c’est que Job craque sous l’effet du désespoir, et qu’il se détourne de Dieu. Donc c’est tout-à-fait dans l’intérêt du diable d’ajouter aux souffrances de Job et de l’attirer dans ce piège, par l’intermédiaire même des personnes qui lui sont le plus proche (comme sa femme au ch. 2, et maintenant ses amis, et ce n’est sûrement pas un hasard si Éliphaz a été influencé par une révélation ésotérique au ch. 4 : ça devrait nous mettre la puce à l’oreille sur l’origine de cette « sagesse » !).

En tout cas, nous aussi aujourd’hui, on peut être tenté de proposer trop facilement une solution aux gens qui souffrent. Et ça provient certainement de bonnes motivations. On a de la peine pour notre prochain et on aimerait qu’il aille mieux, et on est persuadé que s’il faisait ceci, ou s’il prenait cela à cœur, ça irait mieux ! On sous-entend que cette personne ne se donne pas les moyens d’aller mieux ; et qu’il dépend d’elle d’aller mieux. Et ça, ça peut faire très, très mal à la personne qui souffre.

Il y a deux psychologues chrétiens, Larry Crabb et Dan Allender, qui ont écrit un très bon livre traduit en français sous le titre : L’Encouragement ; et dans ce livre, qui donne beaucoup d’excellents conseils pratiques pour savoir encourager efficacement nos proches qui traversent des difficultés, ils disent :

« Nous nous attribuons le devoir de résoudre les problèmes de l’autre et ressentons alors la tension de devoir trouver une solution. Notre erreur est de croire que celui qui expose un problème nous demande forcément une solution. […] Les chrétiens doivent s’imprégner de la vérité apparemment insaisissable que conseiller sans comprendre ne sert de rien, qu’il s’agit même d’une forme de rejet. » (p. 135-136)

3/ Facile de manquer de compassion (ch. 6)

Facile, donc de trouver une explication, et facile aussi de proposer une solution ! Mais ce n’est pas bien. Parce que dans tout ça, il est facile, en fait… de manquer de compassion. Et c’est le troisième point. Celui qui souffre n’a pas d’abord besoin d’une explication, ni d’une solution. Il a d’abord besoin de compassion.

C’est comme dans la chanson « Rappelle-moi que tu es là » (Remind Me You’re Here), de Jason Gray, un chanteur chrétien, qui dit dans le refrain :

« Je n’ai pas besoin d’explications, parce que ce ne sont pas des explications qui vont essuyer mes larmes. »

Trina (membre de notre église) a commenté cette chanson il y a quelques mois dans l’émission Saveurs Anglophones, qui passe sur la radio Phare FM (fréquence 107.0).

Au chapitre 6, Job prend donc la parole pour répondre à Éliphaz. Au début, on ne sait pas exactement à qui il parle, mais ce qui est sûr, c’est qu’Éliphaz l’entend. Et Job dit : « Clairement, personne ne comprend vraiment à quel point je souffre (v. 1-7) ! Tout ce qui me ferait plaisir, sérieusement, c’est que Dieu m’achève (v. 8-13) ! Tuez-moi, j’en peux plus ! » Job réagit aux conseils d’Éliphaz, et c’est un facepalm royal, en fait.

Ensuite, Job s’adresse explicitement à Éliphaz, et à travers lui aux deux autres amis (ce qui montre qu’Éliphaz était un peu comme le porte-parole des trois compères) : « Je m’attendais au moins à un peu de compassion de votre part, sérieux (v. 14-23). Ma déception est comme celle d’un gars qui aurait très soif, et qui sait qu’il y a une source d’eau fraîche à une journée de marche dans cette direction, et il y va, en se fatigant et en transpirant, mais quand il arrive, la source est desséchée ! Qu’est-ce que c’est cruel ! Il se disait que cette source qu’il connaissait bien lui donnerait au moins quelques gouttes d’eau—et moi je me disais que vous, mes amis, vous me donneriez au moins un peu de compassion, c’est tout ce que j’espérais. »

Job continue (v. 24-30) et répond plus précisément au reproche qu’Éliphaz lui a fait, à savoir qu’il a forcément dû faire quelque chose de mal pour que le malheur lui tombe dessus comme ça. Et donc Job demande à ses amis : « Allez-y alors, dites-moi exactement ce que j’ai fait de mal ! Vous êtes tellement sûrs de vous, allez-y ; ou alors, arrêtez de me juger comme ça. »

Donc vous voyez ce qui se passe dans le texte ? Job est malheureux parce que ses propres amis le jugent au lieu de l’écouter, de prendre à cœur ses paroles, et de lui faire confiance. Job dit quelque chose de très fort au v. 14 (même si c’est un verset qui présente quelques ambiguïtés, qui le rendent difficile à traduire) :

« Celui qui souffre a droit à la bienveillance de son ami, même quand il abandonnerait la crainte du Tout-Puissant. » Ou bien : « Celui qui prive son ami de compassion abandonne la crainte du Tout-Puissant. » Dans les deux cas, on comprend bien que les amis de Job ont manqué de compassion, et c’est ce qui fait mal à Job.

Il nous est facile de manquer de compassion. Il nous est facile de juger au lieu de compatir. Il nous est plus facile de donner des conseils que de pleurer avec ceux qui pleurent. Et ça, d’ailleurs, ça se voit beaucoup dans le mariage, dans la relation d’un mari avec sa femme. « Laisse-moi te dire ce qu’il faut faire pour que ça aille mieux. –Mais j’en ai rien à faire de tes conseils ! Tiens-moi juste dans tes bras, lamente-toi avec moi, et serre-moi contre ton cœur ! »

André Adoul, qui était un évangéliste cévenol avec un grand cœur, a écrit plusieurs livres, dont un qui est intitulé Échec à la dépression. Dedans, il dit que les personnes atteintes de dépression redoutent généralement les visites, notamment parce que ces personnes se savent « rarement comprises ». Et André Adoul nous avertit contre certains types de visites et de pseudo-encouragement qui font plus de mal que de bien. Par exemple :

« Il y a les visiteurs ‘avertis’ qui multiplient les conseils comme s’il suffisait de dire, pour faire. Écoutez plutôt : —Sois donc optimiste comme moi. Ne pense plus à ton mal. Aie la volonté de prendre la vie du bon côté. Mange de bon appétit… Il te faut beaucoup dormir. Couche-toi de bonne heure sans penser à rien… Langage exaspérant ! Si le patient ‘pouvait’, il y a belle lurette que la dépression l’aurait quitté. […] Il y a les visiteurs qui ‘accusent’. Ce sont les pires. Bible en main, ils tranchent : —Un chrétien ne doit pas être déprimé […]. Si tu en es là, c’est qu’il y a ‘quelque chose’ qui ne va pas chez toi. Certainement, un interdit caché. Cherche. Tu n’en sortiras pas aussi longtemps que tu ne mettras pas ta vie en règle devant Dieu. Langage odieux d’un orgueilleux sans cœur. » (p. 23-24)

4/ Facile d’empirer la situation (ch. 7)

Ce qui nous amène au dernier point. Quand on trouve trop facilement une explication à la souffrance d’un malheureux, quand on propose trop facilement une solution, et quand on manque de compassion, ce qui arrive, c’est qu’on empire facilement la situation.

Au chapitre 7, c’est toujours Job qui parle, mais il ne parle plus à ses amis, ou du moins, il le fait indirectement. Il formule de nouveau une terrible lamentation. « Je suis tellement, tellement malheureux et désespéré (v. 1-6) ! Ma vie va s’éteindre, et elle aura été complètement vaine (v. 7-10). Pourquoi, Seigneur, est-ce que tu t’acharnes contre moi ? Pourquoi tu m’envoies tous ces malheurs ? Il ne me semble pas avoir péché ! Je n’ai aucun répit, aucun repos, et je n’attends qu’une chose, c’est la mort (v. 11-21) ! »

Ce qu’il faut voir, c’est que Job s’enfonce encore plus dans le désespoir. On pouvait espérer, jusqu’à ce qu’Éliphaz prenne la parole, que les amis de Job lui procurent un soutien, un encouragement, une consolation. Mais cette première intervention, c’est un coup de massue pour nous comme pour Job. On dit parfois : « Avec des amis comme ça, pas besoin d’ennemis ! » Son ami l’a scié (involontairement), et il l’enfonce. C’est un coup de poignard.

Vous voyez, quand quelqu’un souffre, c’est facile d’empirer la situation. Ça me fait penser à ces personnes victimes de maltraitance et d’abus—des femmes agressées sexuellement, par exemple, qui sont traumatisées, et qui vont porter plainte, et à qui on répond : « Ah mais vous l’avez un peu cherché, non ? Vous n’auriez peut-être pas dû vous habiller comme ça. Vous n’auriez peut-être pas dû sortir si tard. Vous auriez pu résister plus, ou appeler à l’aide ! » Un coup de poignard. La personne qui est censée vous écouter, vous consoler, vous défendre, vous accuse à son tour ! Le traumatisme est aggravé, et le désespoir empire.

C’est ce qui arrive à Job, ici. Et nous, aujourd’hui, on doit bien se rendre compte que si on n’écoute pas notre prochain qui souffre, si on ne reçoit pas inconditionnellement sa complainte, mais si à la place on s’érige en donneur de leçon, si on se fait l’interprète de ses souffrances, ou pire, si on prend les choses en main sans chercher à comprendre, et en étant convaincu de savoir de toute façon ce qu’il lui faut à ce pauvre bougre (il me remerciera plus tard !)—eh bien on va empirer la situation.

Bien souvent, quand on est dans la souffrance, on a déjà honte d’aller mal, et on culpabilise pour cette raison. On se dit qu’on n’a pas assez de foi, que notre relation à Dieu n’est pas assez solide. Il y a toujours une petite voix qui nous accuse à l’intérieur en nous suggérant qu’on mérite certainement ce qui nous arrive. Du coup, on a du mal à en parler, on a du mal à ouvrir notre cœur, on a peur de montrer notre faiblesse, nos doutes, nos états d’âme, notre fatigue, et de poser ouvertement les questions qui nous empêchent de dormir la nuit.

« Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal pour en arriver là ? Est-ce que Dieu m’a abandonné ? Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Est-ce que c’est normal que je n’arrive pas à prier ? Est-ce que c’est pécher, de ressentir ce que je ressens ? » Et si on se livre à un ami proche, à un conjoint, à un parent, ou à son pasteur, et qu’en face, l’oreille n’est pas attentive, le cœur n’est pas sensible, l’esprit n’est pas humble, les bras ne sont pas ouverts, la compassion n’est pas inconditionnelle, alors on s’enfonce encore plus dans la solitude, parce que clairement, personne ne peut donc nous comprendre !

Mais regardez Job. Il se passe quelque chose de remarquable dans ce passage. L’intervention d’Éliphaz a quand même eu un effet positif. Job se plaint de plus belle, certes, mais à la différence du chapitre 3, cette fois Job adresse sa complainte à Dieu (ch. 7). Job découvre, avec cette première intervention de son ami Éliphaz (qui parle au nom des autres), que même ses amis les plus proches ne le comprennent pas. Et la foi de Job refait surface à ce moment-là. Il a été dépouillé de tout, même de la compassion qu’il pouvait espérer de la part de ses amis ; et ce dépouillement le ramène à Dieu, en quelque sorte.

Et la foi de Job s’exprime justement dans le fait qu’il s’adresse à Dieu avec tant de véhémence et d’audace—parce qu’il « craint » Dieu, c’est-à-dire qu’il a confiance en lui. Dans le livre Pourquoi faut-il souffrir ?, le prof de théologie Dan McCartney dit ceci :

« Dans le silence et les ténèbres, une supplication si passionnée, et un tel tambourinement aux portes du ciel sont précisément ce que la foi doit produire. » (p. 53)

Voilà ce qu’on peut faire—ce qu’on doit faire—quand on se sent incompris dans notre souffrance ! On peut et on doit adresser nos lamentations à Dieu. On peut verbaliser nos souffrances à Dieu. C’est ce que commence à faire Job ici, et c’est une des différences qu’on va remarquer entre Job et ses amis : eux vont parler de Dieu, mais Job va parler à Dieu.

Mais je veux terminer sur un point qui est de la plus haute importance. C’est que nous, on est mieux placé que Job pour recevoir une vraie consolation. Job est perplexe dans son malheur, et il peine à trouver la vraie consolation. La question d’Éliphaz le tourmente et l’accuse :

« Quel est l’innocent qui a péri ? » (4.7)

Pour Éliphaz, c’est une question rhétorique : bien sûr que jamais un innocent a péri, ce serait contraire à la justice de Dieu ! Donc tu n’es pas innocent Job, et taka te repentir !

Mais nous, on existe à un moment dans l’histoire où on a un autre point de vue sur le projet de Dieu. En fait, il y a un innocent qui a péri, et c’était voulu par Dieu. Et il était encore plus juste que Job. C’est Jésus-Christ. Jésus était absolument pur, absolument intègre et droit. Il a toujours obéi parfaitement à Dieu. Et pourtant le malheur s’est abattu sur lui. Il a été accusé, trahi, humilié, battu, abandonné de ses amis, torturé et supplicié. Il a souffert physiquement à l’extrême, mais le pire, c’était ses souffrances morales. Au paroxysme de sa douleur (qui assaillait son hypothalamus), il était alors incompris de tous, y compris des personnes qui lui étaient les plus proches. Personne ne l’a soutenu, personne n’a été là pour lui.

Donc ce n’est pas vrai que jamais le malheur ne s’est abattu sur un innocent : la preuve ! Et si Jésus a subi ces choses, c’est parce que Dieu voulait, justement, s’approcher des malheureux et leur offrir son secours. Il a voulu s’approcher des Job que nous sommes, non pas pour nous donner des explications, mais pour nous ouvrir ses bras et nous accueillir auprès de lui. Jésus, lui, pleure avec ceux qui pleurent, parce qu’il a tant souffert lui-même. Et il est ressuscité pour nous préparer un avenir meilleur, dans son paradis, et c’est ce qui fait qu’on peut traverser les épreuves avec une véritable espérance aujourd’hui.

On peut tous, qu’on soit malheureux ou non, nous tourner vers Dieu, lui remettre notre vie, lui demander pardon pour notre égocentrisme et pour tous les efforts qu’on fait pour vivre sans lui. On peut lui dire tous nos états d’âme, il ne sera pas choqué. Lui, nous comprend parfaitement, et il a tellement compassion de nous ! Comme on l’a vu aujourd’hui dans ce texte : la vraie consolation dans nos souffrances, c’est quelque chose de très délicat à donner, et de très difficile à trouver. Mais il y a quand même une vraie consolation qui existe pour ceux qui souffrent—elle se trouve auprès de Jésus.

Puissions-nous trouver et recevoir cette consolation dans nos souffrances, et nous sentir compris de Dieu. Mais puissions-nous aussi être des instruments de consolation dans la vie des autres, en les écoutant, en les accueillant et en les aimant de la part de Jésus.

Dans son livre sur la souffrance, intitulé Jusques à quand ?, le théologien Don Carson écrit ceci :

« Tous ceux qui sont passés par le creuset de la souffrance ont rencontré à un moment ou un autre de leur cheminement des descendants des piètres consolateurs de Job. Ils vous récitent leurs clichés et leurs formules pieuses et rebattues. Ils engendrent la culpabilité là où ils devraient verser un baume. Ils assènent des vérités sur un ton solennel alors que c’est de compassion que vous avez besoin. Ils sont forts et vous exhortent à être courageux, mais vous seraient d’un plus grand secours s’ils pleuraient avec vous. […] Les meilleures ‘réponses’ à la souffrance sont souvent la présence, l’aide pratique, le silence, les larmes. Il est parfois beaucoup plus spirituel de bêcher le jardin ou de préparer un gratin pour le déjeuner, que de citer Romains 8.28. » (p. 303-304)

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