Coincé dans le malheur ?

Par Alexandre Sarranle 18 octobre 2020

Parfois, le malheur qui nous frappe peut sembler tout-à-fait irréversible. Il y a des exemples évidents : une maladie incurable, un accident qui nous rend infirme, ou le décès soudain d’un proche. Il arrive qu’un événement, ou qu’une succession d’événements, nous pénalise pour le reste de la vie.

Ça peut aussi être un conflit interpersonnel qui est allé beaucoup trop loin et qui a entraîné une rupture irrémédiable : je pense aux conséquences d’un adultère, ou aux violences conjugales, par exemple, qui peuvent faire exploser un couple ou une famille. Ça peut aussi être une perte matérielle ou financière qui nous met dans une situation d’endettement insurmontable qui va peser sur tout le reste de notre vie.

Des fois, on a vraiment l’impression d’être coincé dans le malheur. On ne sait pas forcément pourquoi ces choses nous arrivent, on n’a pas du tout l’impression d’avoir attiré ces choses sur nous, ou d’avoir le contrôle, et on ne voit pas du tout comment on pourrait s’en sortir. On se sent victime, et impuissant, et c’est super dur.

Alors parfois, on émerge de la tempête, mais on se rend compte que la vie ne va quand même jamais revenir à ce qu’elle était avant. Et on est obligé de s’habituer à vivre avec des séquelles profondes et laides qui vont nous accompagner pour le restant de nos jours—des blessures ou des traumatismes—souvent intérieurs—qui ne vont jamais guérir.

Et si vous ne savez pas de quoi je parle, tant mieux pour vous ! Mais il est quasiment certain que si vous demandez un tout petit peu autour de vous, vous allez facilement trouver des gens qui peuvent témoigner de ce genre de sentiments : que quelque chose dans leur vie a été perdu qui ne sera jamais retrouvé, que quelque chose s’est brisé qui ne sera jamais réparé.

Alors qu’est-ce que pourriez dire à quelqu’un dans cette situation ? Et si c’est vous, dans cette situation, qu’est-ce que vous avez besoin d’entendre ?

Eh bien c’est justement le contexte du passage qu’on va regarder aujourd’hui. On est dans le livre de Job, et Job, c’est quelqu’un d’extrêmement intègre qui est aussi extrêmement affligé dans sa vie. Et à la fin du passage qu’on a vu la dernière fois, Job est tellement découragé et perplexe devant ce malheur qui s’est abattu sur lui sans raison, qu’il dit tout simplement que sa vie n’a pas de sens. Il aurait préféré ne jamais vivre, tellement le malheur a tout gâché.

Et ça, ça va susciter la réaction d’un « ami », qui s’appelle Tsophar (le troisième à prendre la parole). Et le déroulement des échanges va suivre la même structure que pour les deux premiers amis. Tsophar va parler à Job, puis Job va parler à Tsophar, puis Job va parler à Dieu. À travers tout ce dialogue, on va découvrir que face au malheur qui semble pouvoir nous coincer dans ses filets, devant ce constat où on dirait que les calamités peuvent carrément prendre le pouvoir et gâcher la vie des gens, eh bien il appartient à nul autre qu’à Dieu de satisfaire notre perplexité—et il va le faire d’une manière incroyable.

C’est un passage long qu’on va regarder aujourd’hui, alors je vous le résume vite fait. Job vient de dire : « Je ne peux rien faire face à mon malheur, je suis dans une impasse ! » (fin du chapitre 10). Tsophar réagit et lui dit : « Mais non ! Tu es juste en train de t’endurcir contre Dieu. Demande-lui pardon et ça ira mieux après ! » (ch. 11). Alors Job répond : « Non, mais j’hallucine, tu te prends pour qui ? Tu es tellement blessant, aveugle et prétentieux ! » (12.1—13.19). Et du coup, Job va parler à Dieu, et il lui dit : « Seigneur, je me présente directement à toi parce que si quelqu’un peut faire quelque chose pour moi c’est toi et personne d’autre. »

Il appartient à nul autre qu’à Dieu de satisfaire notre perplexité—et il va le faire d’une manière incroyable. Regardons le texte pour y voir un peu plus clair.

1/ Le déni de Tsophar (ch. 11)

Alors vous pouvez voir sur mon plan qu’aujourd’hui vous avez droit à une prédication en 3D : le déni de Tsophar, le dépit de Job et le défi de Dieu !

Premièrement, donc, le déni de Tsophar. Alors aujourd’hui, je vais lire le texte au fur et à mesure de la prédication, pour qu’on puisse mieux suivre et comprendre ce qui se passe. Dans cette première partie (ch. 11), on a Tsophar qui réagit avec une certaine exaspération à la dernière complainte de Job, qui a dit qu’il se sentait tellement coincé dans son malheur, qu’il aurait préféré ne jamais exister (fin du ch. 10).

Tsophar va dire à Job : « Tu m’énerves. Arrête de prétendre que tu n’as rien fait pour mériter ce qui t’arrive. Tu n’es pas dans une impasse, tu es juste en train de t’endurcir contre Dieu ! Arrête de fuir le jugement de Dieu, parce que ça pourrait encore empirer, Job ! Tu peux faire quelque chose pour t’en sortir : repens-toi, demande pardon à Dieu, et il va te rétablir—sinon, ça va mal se terminer pour toi. »

(Lecture de Job 11)

C’est donc le déni de Tsophar. Il réfute la complainte de Job. Il n’est pas d’accord avec l’analyse que Job fait de sa propre souffrance. Et ce qui doit vraiment nous frapper dans cette intervention de Tsophar, c’est son côté vraiment déplacé. On doit être choqué !

On a déjà vu que les « amis » de Job étaient un peu trop pressés d’analyser et d’expliquer les malheurs de Job à sa place, et de lui présenter une solution toute faite. C’est le fameux principe du Taka : « Nous, on a compris ce qui n’allait pas chez toi, taka reconnaître que tu mérites ce qui t’arrive, taka demander pardon à Dieu, et ça ira mieux. »

Et Tsophar va dans le même sens, mais c’est encore pire. Il méprise la complainte de Job en disant que c’est du baratin (v. 1-3). Il accuse Job de se croire « pur » aux yeux de Dieu (v. 4) alors que Job n’a jamais dit une chose pareille. Il affirme savoir ce que Dieu veut lui dire (v. 5-6) : c’est qu’en fait, Job mérite même pire que ce qui lui arrive ! Il reproche aussi à Job de ne pas vraiment connaître Dieu et de s’être endurci contre lui et de vivre dans une sorte d’aveuglement (v. 7-12). Enfin, il lui dit : « C’est simple, soit tu continues comme ça et les choses vont empirer, soit tu renonces à cette posture et tu reviens à Dieu dans la repentance. Arrête donc de fuir le jugement de Dieu ! » (v. 13-20)

Alors nous, on sait que Tsophar est complètement à côté de la plaque. On sait (parce qu’on a lu le prologue) que Job a raison quand il dit qu’il est dans une impasse et qu’il est tout-à-fait démuni et impuissant face à ses malheurs. On sait aussi que Job est très sensible à Dieu, qu’il craint Dieu, qu’il n’a jamais prétendu être parfait ou sans péché, et qu’il s’exprime de manière très authentique. On sait qu’il cherche sincèrement la face de Dieu—d’ailleurs on a vu que ses complaintes à Dieu étaient justement une indication de sa grande foi en Dieu.

Tsophar a une appréciation très décalée et déplacée de la situation. Ça me rappelle le jour où notre famille a eu un très grave accident de voiture aux États-Unis. On a fait une sortie de route, suivie de plusieurs tonneaux. La voiture a fini dans un champ, mais il se trouve qu’elle s’est immobilisée à l’endroit, le toit en haut, les roues en bas. Par miracle, personne n’était gravement blessé, et on a pu tous sortir de la voiture.

Quelques minutes plus tard, quelqu’un est passé en pickup et a proposé de remorquer notre voiture pour la sortir du champ et la remettre sur la route, pour qu’on puisse reprendre notre chemin. Parce qu’il n’avait pas vu l’accident se produire, et parce que la voiture était à l’endroit dans le champ, parce que nous, les passagers, on semblait être en bonne forme, et parce qu’il neigeait assez fort (ce qui réduisait la visibilité), ce gentil monsieur rempli de bonnes intentions n’avait pas remarqué que les pneus de la voiture étaient complètement sortis de leurs jantes, que les vitres avant avaient complètement volé en éclats, que la carrosserie était toute cabossée, et que normalement il devait y avoir un porte bagages sur le toit de la voiture (mais qui avait été pulvérisé dans les tonneaux) !

« Taka me laisser remettre ta voiture sur la chaussée, et c’est reparti ! » Appréciation décalée et déplacée de la situation—un déni (involontaire) de la réalité. Pourquoi ? Parce que la perception de la situation était superficielle, et parce que l’analyse du problème se fondait en grande partie sur des présupposés ou des préjugés—en tout cas sur des apparences.

Et Tsophar aussi, dans le texte, a une perception superficielle de la situation de Job, et il analyse le problème en se fondant en grande partie sur des présupposés et des préjugés. Il était peut-être à la base un peu jaloux de Job, de sa réussite dans la vie et de sa grande probité morale, on ne sait pas, mais en tout cas son jugement est préconditionné, il est obscurci, et il attribue à Job des paroles, des sentiments et des motivations que Job n’a jamais eus ! Il voit Job à travers les lunettes de ses propres préjugés.

Celui qui est buté et aveugle, en fait, c’est Tsophar ! Et le comble, c’est que Tsophar se positionne en conséquence non seulement comme sachant mieux que Job ce qui ne va pas chez Job, mais aussi en prétendant pouvoir parler pour Dieu dans cette situation !

Je pourrais vous demander si vous avez déjà rencontré un Tsophar dans la vie, mais je préfère vous demander : est-ce que vous avez déjà été un Tsophar dans la vie de quelqu’un ? Vous savez, quand quelqu’un nous fait part de ses malheurs, et nous partage son sentiment d’être désemparé et presque désespéré, et nous, qu’est-ce qu’on fait ? On est condescendant. On n’écoute que d’une oreille, parce qu’en fait, on est persuadé de voir mieux dans les malheurs de cette personne qu’elle-même.

La personne nous dit qu’elle est impuissante devant son malheur, et nous on n’y croit pas. Parce qu’on a déjà jugé la situation. Tout est déjà clair dans notre esprit. En fait, ça nous semble tellement évident, qu’on est sûr que ce qu’on pense, c’est aussi ce que Dieu pense ! Et même, on commence à s’impatienter et à s’agacer quand on entend cette personne se plaindre. On pense qu’elle exagère et qu’elle recherche la pitié des gens pour ne pas regarder en face ce qui, en réalité, ne va pas dans sa vie. Ça ne vous est jamais arrivé ?

Mes amis, on doit fuir cette attitude qui est tellement contraire à l’amour de notre prochain. On verra dans un instant l’effet que ça a eu sur Job. Mais pour l’instant, soyons déjà déterminés à ne pas juger les souffrances d’autrui. Écoutons les complaintes de notre prochain avec des oreilles attentives, un esprit ouvert et un cœur tendre. Surtout, mettons à mort notre complexe de supériorité qui nous incite si facilement et spontanément à faire la leçon et à prendre les choses en main avec arrogance, en pensant qu’on dit la parole de Dieu ou qu’on fait la volonté de Dieu !

Dave Furman est un pasteur handicapé des bras. Ses bras ont l’air normaux, mais il souffre d’une hypersensibilité nerveuse qui fait que le moindre contact avec ses mains et ses bras lui est très douloureux. Sa femme doit tout faire pour lui : l’aider à s’habiller, lui couper sa nourriture dans l’assiette, lui tirer la chasse d’eau… Le pire, c’est que les gens le regardent de travers, par exemple sur le parking du supermarché, quand ils voient sa femme porter les sacs de courses et installer les enfants dans la voiture, pendant que lui ne fait rien !

Dave Furman a écrit un livre très important, intitulé Être là. Accompagner ceux qui souffrent. Et dans un chapitre lui-même intitulé : « Les dix erreurs à éviter absolument », il écrit ceci :

« Gardons-nous […] de nous ‘prendre pour Dieu’ dans nos contacts avec les gens qui souffrent. N’essayons pas d’expliquer pourquoi il permet telle ou telle chose. […] Au lieu d’essayer de comprendre ce que Dieu fait et de vouloir expliquer sa pensée, il vaut mieux dire quelque chose comme : ‘Je ne sais pas du tout ce que le Seigneur fait dans cette situation, mais je sais qu’il est bon et saint.’ Montrons-nous aussi déconcertés que notre ami par sa souffrance. » (Éditions Ourania, p. 141-142)

Tout l’inverse de Tsophar, vous comprenez ? Mais regardons la suite.

2/ Le dépit de Job (12.1—13.19)

Après le déni de Tsophar, il y a le dépit de Job.

Job va répondre à l’intervention carrément déplacée de Tsophar, et il va lui dire : « Toi et les deux autres, vous êtes tellement méprisants ! J’exprime ma souffrance, et vous, vous me prenez de haut comme si j’étais le dernier des demeurés ! C’est vous les demeurés ! Vous pensez devoir me faire des reproches de la part de Dieu, mais vous n’avez même pas remarqué que dans la vie, des fois les gentils souffrent et les méchants réussissent—et pourtant, Dieu est complètement souverain ! Votre arrogance vous fait dérailler complètement. Fichez-moi la paix, je n’ai pas de compte à vous rendre, mais seulement à Dieu. »

Voilà le dépit de Job en réaction à l’intervention de Tsophar !

(Lecture de Job 12.1—13.19)

Vous avez remarqué que Job est un peu exaspéré à son tour ! Il est assez cinglant et même sarcastique dans cette réponse à Tsophar, où il inclut d’ailleurs les deux autres compères.

Il dénonce plusieurs choses chez ses pseudos-amis. D’abord, qu’ils se permettent de juger les souffrances de Job alors qu’ils n’ont jamais souffert comme Job. « Votre mépris, c’est l’opinion de ceux qui ont une vie tranquille ! » (12.1-5). Ensuite, qu’ils sont aveuglés par leurs propres préjugés, puisqu’ils n’intègrent pas dans leur analyse le fait que parfois, dans le monde, c’est les méchants qui sont en paix, et les justes qui sont affligés (12.6-12), alors que Dieu est pourtant parfaitement souverain (12.13-25). Donc Job n’est pas plus bête que ses amis, au contraire ! (13.1-2).

Ensuite, Job leur reproche le fait qu’ils se croient être les porte-parole de Dieu (13.3-12), alors qu’en fait, ce qu’ils disent relève de l’ignorance. Job les appelle des « médecins de néant » (13.4) qui auraient eu l’air plus sages s’ils n’avaient rien dit (13.5), plutôt que de sortir des raisonnements théologiques ou philosophiques qui n’étaient que des « maximes de cendre » (13.12), c’est-à-dire qui ne valaient rien ! C’est eux qui baratinent en fait !

Et enfin, Job leur demande de se taire, parce que ce qui l’intéresse en fin de compte, ce n’est pas leur avis, mais celui de Dieu (13.13-19). Job a bien compris qu’il ne pouvait pas compter sur ses amis. Job est dépité, vous comprenez ? Il ne va même pas chercher à se justifier devant ses pseudos-amis—en revanche, il est persuadé d’être juste devant Dieu, et c’est ça qui compte pour lui. « Juste », c’est-à-dire non pas sans péché, parfait, ou pur, mais « intègre », c’est-à-dire qui fait confiance à Dieu, et qui est humble et sincère devant lui.

Job sait qu’il a un cœur droit devant Dieu, même si ses amis ne le croient pas. Et il exprime cette conviction de manière très frappante et même radicale, en disant :

« Même si Dieu voulait me tuer, je m’attendrais à lui ; oui, devant lui je défendrais ma conduite. » (13.15)

C’est comme si Job disait à ses amis : « Ce n’est pas à vous que je réponds, c’est à Dieu que je réponds. Je suis coincé dans mon malheur, mais je sais que mon cœur est droit devant lui. Alors arrêtez de parler comme si vous saviez ce que Dieu pense de moi. Laissez-moi tranquille, je n’ai pas besoin de vous pour m’approcher de Dieu et lui parler de mes souffrances et de ma perplexité. »

On sent que Job est vraiment désabusé par rapport à ses trois amis. Ils étaient venus « le plaindre et le consoler » (cf. 2.11), et peut-être que Job espérait, quelque part, que le troisième ami relève le niveau des deux autres ! Mais le troisième, c’est le pire ! C’est le champion du monde des préjugés, de l’arrogance, de l’aveuglement et des paroles blessantes.

Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, de parler à quelqu’un et de lui faire part, juste en passant, d’un problème particulier que vous aviez par rapport à quelque chose. Et vous n’avez pas demandé l’avis de cette personne, mais quand même, elle ne peut pas s’empêcher de faire un long discours sur le sujet. Elle ne vous pose pas de questions pour en savoir plus, ou pour avoir votre avis—ce qui l’intéresse, apparemment, c’est partager sa grande sagesse, et vous donner la chance de vous abreuver un tant soit peu à ce puits de connaissances que vous avez eu l’immense privilège de rencontrer !

Et bien souvent, vous écoutez, et qu’est-ce que ça vous énerve ! Parce que vous voyez bien que c’est de la tchatche, du pipeau, du baratin, de la parlote, du bagou, et que les 9 dixièmes de ce que la personne dit n’est même pas pertinent par rapport au problème que vous avez eu le malheur de soulever en passant.

Généralement, on finit par vouloir éviter ces gens-là. Ils sont épuisants. Ils n’écoutent pas, et ils nous apportent rien parce qu’ils sont à côté de la plaque et ils ne cherchent même pas à apprendre—ils cherchent seulement à éclairer les autres ! On dit parfois qu’ils sont imbus d’eux-mêmes.

Alors je ne dis pas ça pour pointer qui que ce soit du doigt, hein ! C’est juste pour qu’on puisse s’identifier au dépit de Job après l’intervention de Tsophar. Il n’y a pas de dialogue possible avec Tsophar, c’est un mur. Job souffre, il est perplexe, il ne comprend pas, il a l’impression d’être coincé dans un malheur irréversible, il sait qu’il n’y est pour rien, il trouve que sa vie est gâchée… et ses amis ne lui sont d’aucune aide. Bien au contraire, ils l’accusent et le blessent davantage, et ils le font… au nom-même de Dieu !

Alors on a compris, dans la première partie, qu’il ne fallait pas être comme Tsophar. Mais dans cette deuxième partie, on peut apprendre à être comme Job.

Pas forcément cinglants et sarcastiques en réponse aux gens qui se montrent insensibles et arrogants quand nous, on souffre (quoi qu’il y a peut-être de la place pour ça dans certains contextes) ; mais surtout, déterminés à nous préoccuper de notre relation à Dieu avant tout.

Ce qui est admirable chez Job, c’est son recul. Il a l’impression d’être coincé dans son malheur, et en plus on lui dit des choses horribles—et pourtant, il ne se laisse pas happer (ou aspirer) par ce baratin si tordu et si blessant. Il rejette la fausseté, cette médecine de néant, ces maximes de cendre et ces « protections d’argile »—il les dénonce pour ce qu’elles sont. Et il se contente de son véritable vis-à-vis, le seul qui compte : Dieu.

Parfois, nous aussi, on doit repousser les commentaires désobligeants. On doit apprendre à reconnaître d’abord, et ensuite à ignorer, la voix des accusateurs qui parfois pensent parler pour Dieu, mais qui en fait servent les intérêts du diable (comme les amis de Job dans cette histoire). Un peu comme on bloque les courriers indésirables, les spam, dans notre boîte mail, dans la vie aussi on doit établir des frontières, fixer des limites, pour ne pas se laisser maltraiter émotionnellement ou abuser spirituellement quand on est en souffrance, comme Job, dépité, qui s’exclame : « Taisez-vous, laissez-moi ! » (13.13). Comme il est dit aussi dans le livre des Proverbes :

« Tiens-toi à distance de l’homme insensé, puisque tu n’as pas trouvé de connaissance sur ses lèvres. » (Pr 14.7, voir Pr 23.9)

Mais parfois, quand on a l’impression d’être coincé dans le malheur, c’est une voix intérieure qu’il faut apprendre à ignorer. Parfois, les amis de Job habitent en nous. Parce qu’on a reçu une certaine éducation, parce qu’on a été influencé par certaines expériences, parce qu’on a un certain arrière-plan religieux, on est devenu son propre médecin de néant. Cette voix nous dit : « La solution est en toi, cherche encore, fais plus d’efforts, et si tu n’y arrives pas, c’est de ta faute ! » Cette voix cultive notre sentiment de culpabilité et notre désespoir, mais il faut qu’on arrête de fréquenter nos démons, et à la place, qu’on se tourne sans réserve vers notre véritable vis-à-vis, le seul qui compte : Dieu !

3/ Le défi de Dieu (13.20—14.22)

Et donc c’est ce que fait Job dans la dernière partie de notre texte. Il arrête de répondre à Tsophar, et il se met à parler à Dieu. Et dans cette prière, il va lamenter sa condition (où il a l’impression d’être coincé dans un malheur irréversible), et il va mettre la balle dans le camp de Dieu. D’après Job, il y a un défi que Dieu seul peut relever.

(Lecture de Job 13.20—14.22)

Alors qu’est-ce qu’il dit, Job, dans cette prière ? Il commence par demander une audience auprès de Dieu (13.20-22), ensuite il dit : « Je suis très agité, parce que j’ai l’impression d’être captif de mes péchés. Je suis humble et sincère devant toi, et pourtant, j’ai l’impression que tu me traites selon mes péchés (13.23-28). Je suis dans une prison et je ne peux pas y échapper—voilà quelle est ma condition déchue, tout simplement. »

« D’ailleurs c’est la condition de tout être humain ici-bas, parce qu’on a été séparé de toi par le péché—le mal qui a fait irruption dans notre cœur et dans notre monde (14.1-12). Notre vie est courte et pleine d’agitation et de frustration. On naît, on souffre, et on meurt. Voilà l’absurdité de la vie humaine, parce que tu nous as soumis à cette déchéance et à cette vanité, en raison de nos péchés. Les hommes vieillissent, s’usent, s’érodent, et vont disparaître—c’est exactement ma condition actuelle. Et il n’y a pas d’injustice là-dedans, c’est juste que je me trimballe mes péchés, comme tout le monde, en attendant la mort (14.13-22). »

En disant tout ça, Job est en train de soulever une question extrêmement importante et même essentielle : « Est-ce que c’est tout ? Est-ce qu’il n’y a rien d’autre ? Est-ce qu’il n’y a aucune consolation à espérer dans la souffrance, et rien qui puisse susciter la persévérance dans l’affliction ? » Avec les éléments qu’il a en sa possession, Job a l’impression de faire face à un problème existentiel absolument insurmontable.

Clairement, Job est impuissant devant son malheur. Contrairement à ce que pensent ses amis, il n’y est pour rien, ce sont des souffrances gratuites (cf. 2.3 et 9.17, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas méritées et qu’elles échappent complètement au contrôle de Job). Son malheur lui semble irréversible, et il n’attend qu’une chose maintenant, c’est la mort.

Mais Job est extrêmement lucide, et dans sa grande lucidité, il dit : « J’ai beaucoup réfléchi, et d’après mes calculs, il n’y a qu’une seule chose qui pourrait résoudre mon problème. » Job 14.14 :

« Si l’homme une fois mort… pouvait revivre, je serais dans l’attente tous les jours de mon service, jusqu’à ce que vienne ma relève. »

« Si je savais que j’aurais une nouvelle vie après ma mort, alors je pourrais patienter et persévérer dans ce malheur qui a renversé ma vie. Le séjour des morts serait comme une salle d’attente où je pourrais rester caché après ma mort, jusqu’au jour où tu me relèverais et où je serais débarrassé de mes péchés et de mes malheurs ! (14.13) »

Voilà le défi de Dieu : qu’il y ait autre chose pour l’homme que son existence malheureuse ici-bas. C’est un défi que Dieu seul peut relever, et Job en a parfaitement conscience. Ce n’est pas l’être humain qui peut résoudre ce problème.

Job a cherché, cherché, cherché, réfléchi, réfléchi, réfléchi, et c’est comme si une ampoule s’était allumée dans sa tête. « Mais oui ! Si l’homme une fois mort pouvait revivre ! »

C’est comme quand vous avez perdu un objet dans votre maison, disons la clef de la voiture, et que vous passez votre maison au peigne fin pour la retrouver. Vous allez de pièce en pièce de façon extrêmement méthodique. Vous examinez chaque centimètre-carré de chaque surface, dessus, derrière, dessous chaque objet, à l’intérieur de chaque tiroir, au fond de chaque poche, et vous ratissez la maison une pièce après l’autre. Et vous arrivez à la dernière pièce de la maison. Et vous savez que la clef de la voiture est là. Forcément. Elle ne peut être que là, parce que vous avez cherché partout ailleurs, sans rien laisser au hasard.

De la même façon, quand on est lucide comme Job, et qu’on observe le monde, et qu’on voit que ce monde est empreint de mal et de souffrance, et quand on fait soi-même l’expérience du malheur, et pour certains d’entre nous, d’un malheur irréversible—eh bien quand on aura cherché partout, la réponse à notre problème nous semblera évidente. On saura où se trouve la clef. Forcément. Il faut que l’homme, une fois mort, puisse revivre. Sans quoi notre existence est tout simplement absurde.

Le théologien R.C. Sproul (aujourd’hui décédé) écrit ceci, dans son livre intitulé Surpris par la souffrance (Surprised By Suffering, éditions Tyndale) :

« S’il doit y avoir une véritable justice, la première condition, c’est la suivante : il faut qu’il y ait une vie après la tombe. S’il n’y a pas de vie après la tombe, et si la justice n’est pas parfaitement satisfaite dans ce monde, alors ça veut dire qu’il n’y a pas de véritable justice, et que notre sens moral n’est que vanité et poursuite du vent. » (p. 103)

Voilà le défi de Dieu, d’après Job : fournir une réponse à nos souffrances après notre mort. Et ce que Job est en train de faire, là, c’est qu’il prépare le terrain à toute la suite de la Bible et de l’histoire de la relation entre Dieu et les hommes. Parce que le reste de la Bible nous apprend que Dieu a fait exactement ça en faveur de tous les gens qui lui font confiance.

Dieu s’est approché de nous par Jésus-Christ, justement pour nous délivrer de notre condition déchue, de cette prison dans laquelle vivait Job et dans laquelle on vit aussi. Jésus a été un être humain parfait, et il a volontairement pris sur lui le fardeau de nos péchés, et il a emmené ce fardeau avec lui sur la croix où il est mort pour en régler le prix. « Mon crime est scellé dans un sac », dit Job (14.17), mais ce sac a été cloué sur la croix, puis enseveli dans la tombe.

Et le troisième jour, Jésus une fois mort, a revécu—il est ressuscité. Il a ouvert un chemin au-delà de la mort, que tous les croyants vont emprunter avec lui. Si on place notre confiance en Jésus aujourd’hui, on peut être délivrés des « fautes de notre jeunesse » (13.26) et des chefs d’accusation qui sont portés contre nous, et des entraves qu’on a aux pieds (13.27), et on peut vivre dans l’assurance du pardon de Dieu et de la résurrection et de la vie éternelle.

Certes, le malheur ne va pas disparaître de notre vie tout de suite, ici et maintenant. Mais au moins on va pouvoir vivre dans l’attente certaine de notre consolation et de notre liberté.

Dans son livre sur La Souffrance (Éditions Clé), le pasteur Tim Keller écrit :

« Nous retrouverons notre corps, et mieux encore, nous aurons le corps que nous aurions aimé avoir et il dépassera nos plus belles espérances. Nous retrouverons notre vie, bien plus, nous aurons la vie dont nous avons toujours rêvé sans jamais l’obtenir. Tout cela parce que l’espérance chrétienne n’est pas une simple existence désincarnée et éphémère, mais une vie où l’âme et le corps sont enfin parfaitement intégrés, où nous pouvons danser, chanter, chérir, travailler et jouer. La doctrine chrétienne de la résurrection est alors un renversement de l’irréversibilité apparente de la mort. » (p. 65-66)

Alors c’est vrai que le malheur qui nous frappe, ou qui frappe les autres, peut sembler tout-à-fait irréversible. C’est vrai qu’on peut avoir l’impression d’être tout-à-fait coincé dans le malheur, parce que quelque chose s’est brisé qui ne sera jamais réparé, ici-bas. Ou quelque chose a été perdu qui ne sera jamais retrouvé.

Qu’est-ce qu’on a besoin d’entendre dans cette situation ? On n’a pas besoin d’entendre Tsophar, qui nous dit qu’on peut toujours faire quelque chose pour s’en sortir, et que si on ne le fait pas, c’est juste qu’on s’endurcit contre Dieu et on n’aura pas à se plaindre si la situation empire—de toute façon ce sera de notre faute.

Non, on a besoin d’entendre la voix de la grâce que Dieu nous a manifestée en Jésus-Christ. Oui, comme on l’a vu dans ce texte, il appartient à nul autre qu’à Dieu de satisfaire notre perplexité—et il va le faire d’une manière incroyable.

On a besoin d’entendre que cette vie n’est pas tout. Que notre existence n’est pas absurde. Que nos malheurs n’ont pas tout gâché. Que si on est attaché à Jésus par la foi, eh bien il y a une consolation et une délivrance qui viennent, et qu’on va pouvoir un jour vivre pleinement, parce que ce qui a été brisé sera réparé, et parce que ce qui a été perdu sera retrouvé.

On a besoin d’entendre ces choses, et on a besoin de se les rappeler. Bloquons la voix de Tsophar et accueillons la voix de Dieu, qui nous vient dans les Écritures. Lisons, méditons, imprégnons-nous de ses promesses. Apprenons-les par cœur, parlons-en avec nos amis chrétiens, affichons-les sur les murs de notre maison. Et que ces vérités conditionnent et transforment notre perception des malheurs de cette vie, et nous apprennent à les relativiser à la lumière de « la gloire à venir qui sera révélée pour nous » au jour de notre résurrection.

« Un moment de légère affliction produit pour nous au-delà de toute mesure un poids éternel de gloire. Aussi nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles ; car les choses visibles sont momentanées, et les invisibles sont éternelles. » (2 Co 4.17-18)

Copyright ©2020 Église Lyon Gerland.