Délivré de la culpabilité

Par Alexandre Sarranle 25 octobre 2020

On a tous envie, parfois, que quelqu’un prenne notre défense. Un collègue de bureau dit du mal sur vous, et vous aimeriez qu’un autre collègue intervienne et dise à celui qui vous calomnie : « Arrête ! Ce n’est pas vrai ce que tu dis. Alex n’est pas comme ça ! » Ou bien vous êtes harcelé à l’école, et vous voudriez que quelqu’un s’interpose et cloue le bec une fois pour toutes à ces camarades qui se moquent de vous.

Ou bien il vous arrive une injustice : vous recevez une contravention chez vous alors que vous étiez pourtant bel et bien garé à un emplacement parfaitement autorisé ! Vous allez contester l’amende, mais vous savez que ce sera peine perdue de toute façon, face à la puissance aveugle de l’administration française. Si seulement quelqu’un pouvait intervenir pour vous donner gain de cause et rétablir la justice. Vous vous sentiriez mieux.

Mais parfois, c’est bien plus grave et douloureux qu’une simple amende. Quelqu’un se permet de juger vos motivations et votre cœur. On interprète vos actes et vos paroles, en mal. On vous scrute, on relève vos plus petits défauts, et on les amplifie pour vous accuser. On retient contre vous des choses que vous avez peut-être faites ou dites, qui n’étaient pas bien, mais que vous avez reconnues et réparées—et pourtant on continue d’utiliser ces choses contre vous pour vous rabaisser et vous condamner. Et vous vous sentez tout seul et accablé.

Et qui sait, peut-être que ces accusations ne viennent même pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Vous avez peut-être à l’intérieur de vous-même une voix sournoise qui vous accuse, et un sentiment persistant de culpabilité (peut-être même écrasant).

Et imaginez que tout ça vienne se superposer à des souffrances que vous seriez déjà en train d’endurer sur le plan physique, émotionnel ou spirituel. Imaginez l’effet que ça pourrait avoir sur votre moral. Imaginez que vous commenciez même à douter de votre perception de la réalité, et que toutes ces afflictions commencent à semer le doute dans votre esprit. « Et si en fait j’étais vraiment une mauvaise personne qui ne mérite rien de mieux que ce qui m’arrive ? Et si en fait Dieu lui-même était contre moi ? »

Oh, si quelqu’un pouvait se lever pour vous défendre ! Quelqu’un de puissant, d’influent, de sage, qui vous prendrait sous son aile et qui plaiderait pour vous et qui vous déclarerait solennellement innocent et qui se porterait garant pour vous ! Quel soulagement, quel soutien et quel réconfort ce serait pour vous, n’est-ce pas ?

Eh bien c’est ce que Job désire, dans le texte qu’on va regarder ensemble aujourd’hui. Job, c’est quelqu’un d’extrêmement intègre mais en même temps d’extrêmement affligé, et il vient d’avoir successivement trois interactions avec trois amis, qui tous les trois considèrent que si Job souffre autant, c’est parce qu’il a fait quelque chose pour le mériter. Mais Job s’en défend parce qu’il sait que ce n’est pas vrai. Et nous aussi on le sait.

Le problème, c’est que Job s’est exprimé avec une grande authenticité, il s’est livré devant ses amis, il s’est lamenté, il a prié Dieu avec beaucoup de sincérité et de perplexité… et en faisant ça, il s’est exposé à la critique. Il a tendu le flanc à ses pseudo-amis, qui vont l’accuser encore davantage. Et vous allez voir dans ce passage le poids de la culpabilité que les amis de Job veulent lui faire porter, par-dessus toutes ses autres souffrances.

C’est le début d’un nouveau cycle d’échanges entre Job et ses amis. Les trois amis vont reprendre la parole dans le même ordre que la première fois, et donc dans notre texte aujourd’hui, c’est Éliphaz qui va parler, et ensuite Job va lui répondre. La différence par rapport au premier cycle, c’est que cette fois, Job va simplement répondre à ses amis, sans parler ensuite directement à Dieu comme il en avait l’habitude.

Et toute la leçon qu’on va tirer de cet échange entre Éliphaz et Job, c’est que les croyants peuvent plier sous le poids des accusations ici-bas, mais qu’en fin de compte, ils ont pour eux le meilleur défenseur imaginable, qui plaide déjà pour eux au ciel.

Vous allez voir que le texte nous présente, successivement, un réquisitoire impitoyable, un verdict cruel, un accablement extrême, et enfin un espoir ultime. Pour commencer, donc : un réquisitoire impitoyable. C’est Éliphaz qui parle à Job, et vous allez voir qu’il énumère toute une série de reproches et d’accusations contre Job !

1/ Un réquisitoire impitoyable (15.1-16)

(Lecture de Job 15.1-16)

Alors je vous rappelle que jusqu’ici, Éliphaz, c’était quand même le moins blessant des trois amis. Dans sa première intervention, il avait quand même essayé d’être doux et diplomate, même si son point de vue sur les souffrances de Job était complètement à côté de la plaque. Mais maintenant, il y a un changement de ton. Éliphaz passe en mode : « Je te rentre dedans pour te faire prendre conscience de ce qui ne va pas dans ta vie ! »

Pour Éliphaz, Job aurait dû accueillir humblement les conseils de ses amis. Mais Job a résisté, il s’est défendu, et pour Éliphaz, cette attitude est inacceptable. Et donc il hausse le ton, et dans ces versets il fait un véritable réquisitoire contre Job.

J’ai relevé au moins neuf choses qu’il lui reproche. « Tes lamentations sont un écran de fumée » (v. 2-3). « Ton attitude est honteuse pour un croyant, elle rend un mauvais témoignage » (v. 4). « Tu joues avec les mots » (v. 5). « Tu n’as pas le droit de nous parler comme ça » (v. 6). « Tu es arrogant et tu crois déjà tout savoir » (v. 7-8). « Tu refuses les conseils des gens plus sages que toi » (v. 9-10). « Tu rejettes notre amour » (v. 11). « Tu es susceptible et rempli de colère coupable » (v. 12-13). « C’est simple : tu te voiles la face au lieu de reconnaître que tu mérites ce qui t’arrive » (v. 14-16).

C’est un réquisitoire, vous comprenez ? Un réquisitoire, c’est un discours où on énumère toutes les choses qu’on reproche à une personne, toutes les charges qu’on a contre elle. Et c’est un réquisitoire impitoyable, parce qu’il vise une personne qui est déjà à terre, qui est déjà en proie à des malheurs effroyables—et non seulement ça, mais en plus ce réquisitoire concerne en grande partie la vie intérieure de Job, c’est-à-dire ses sentiments et ses motivations. « Tu es malhonnête, rusé, prétentieux, susceptible, buté, ingrat, et en colère. » Vous voyez ? C’est un procès d’intention !

Il y a quelques années, j’ai emmené un de mes enfants chez le médecin pour des ongles incarnés aux orteils. Le médecin a demandé à mon enfant s’il avait l’habitude de s’arracher les ongles, ce à quoi mon enfant a répondu non. Mais le médecin ne voulait pas le croire, et il l’a vraiment grondé pendant plusieurs minutes, en lui disant que s’il continuait comme ça, il allait vraiment avoir des problèmes, et que ce n’était pas sérieux, et qu’il voulait bien l’aider, mais franchement, il faudrait aussi qu’il se prenne en main et qu’il s’occupe de ses ongles comme il faut, etc.

Alors moi, je ne suis pas médecin, mais j’étais assez certain que l’onychocryptose de mon enfant (c’est comme ça que ça s’appelle dans le jargon) n’était pas forcément de sa faute ! Et surtout, j’ai trouvé les reproches de ce médecin assez impitoyables, et j’avais de la peine pour mon enfant qui se faisait gronder pour rien alors qu’en plus, il avait déjà très mal et qu’il avait aussi peur à la base du genre d’intervention qu’il devrait subir pour régler son problème.

Et Job aussi dans le texte se fait « gronder » par Éliphaz, pour rien, alors qu’il a déjà très mal et qu’il est dans la détresse. Je pense que le médecin qui a grondé mon enfant était probablement un peu trop sûr de lui, et qu’il avait peut-être des préjugés contre les jeunes qui avaient des ongles incarnés, et qu’il a projeté ces préjugés sur mon enfant, sans vouloir prendre du recul ou remettre en question ses certitudes.

Éliphaz fait pareil. Job s’est défendu avec véhémence devant ses amis, mais vous comprenez, pour Éliphaz, c’est simple : il n’y a que la vérité qui fâche, comme on dit ! En fait, Job n’a jamais eu le choix. Soit Éliphaz avait raison, soit Job avait tort ! En fait, Éliphaz est presque textuellement en train de dire à Job : « Regarde comment tu repousses mes conseils : ça prouve bien que tu es en tort ! »

C’est le raisonnement parfaitement circulaire d’une personnalité orgueilleuse et narcissique. « Comment oses-tu remettre ma sagesse en question, Job ? Je suis quelqu’un d’important, j’ai un certain âge et une certaine expérience, donc quand je donne des conseils, tu dois les recevoir… à moins que tu sois arrogant ou rebelle ! » Vous comprenez le piège ?

Mes amis, il est possible que vous ayez déjà été la cible d’une personnalité narcissique qui était une figure d’autorité dans votre vie : un parent, un patron, un pasteur… Et cette personne a réussi à charger vos épaules d’un poids de culpabilité dont vous n’arrivez toujours pas à vous débarrasser aujourd’hui—tout simplement parce que vous n’étiez pas d’accord avec elle ! L’écho de ses reproches et de ses accusations se fait encore entendre à l’intérieur, et vous avez fini par croire que vous n’étiez peut-être pas bon à grand-chose. Si c’est votre cas… il y a une bonne nouvelle pour vous dans cette prédication, et on va y venir dans un moment.

Mais il est aussi possible qu’on ait nous-même une tendance orgueilleuse et narcissique, et c’est même très vraisemblablement le cas si on est en position de pouvoir par rapport à d’autres personnes. Parents, patrons, pasteurs ! Responsables politiques, chefs d’équipe, médecins, conseillers, professeurs… Attention à ne pas nous croire intouchables ou infaillibles, attention à toujours examiner et corriger nos préjugés, attention à recevoir et à accepter la critique, attention à ne pas nous montrer inflexibles et impitoyables, au risque de blesser durablement des gens qui sont peut-être déjà à terre ou en souffrance.

Mais revenons au texte, et au discours si prétentieux et désobligeant d’Éliphaz. Après avoir formulé ce réquisitoire impitoyable, Éliphaz va maintenant prononcer un verdict cruel.

2/ Un verdict cruel (15.17-35)

Vous allez voir que maintenant, Éliphaz va diagnostiquer tout simplement la condition spirituelle de Job en lui faisant comprendre qu’il est un « méchant », et donc qu’il peut s’attendre à subir le sort des méchants. La démonstration est très simple. « Job, tous ces tourments que tu traverses en ce moment, c’est caractéristique de la vie des méchants. Ta souffrance est symptomatique de ta rébellion contre Dieu. »

(Lecture de Job 15.17-35)

Alors vous avez vu qu’Éliphaz introduit son verdict en disant qu’il se réfère à une sagesse ancestrale (v. 17-19). « Job, les sources les plus anciennes, les plus fiables, sont claires : c’est le méchant qui passe tous les jours de sa vie dans le tourment ! » (v. 20)

Puis, dans les versets 20-26, Éliphaz va faire référence à des choses que Job avait dites dans ses lamentations, et Éliphaz va les interpréter pour Job : « Ces choses-là dont tu témoignes, elles décrivent la vie d’un méchant, Job ! Le tourment perpétuel, la peur, le malheur qui frappe soudainement, l’impression d’être toujours en danger, le désespoir, l’angoisse… Tout ça, Job, c’est normal quand on désobéit à Dieu—et regarde-toi, comme tu oses braver Dieu en prétendant que ce qui t’arrive est injuste ! Ouvre les yeux, Job, regarde ta vie, comme c’est un désastre : c’est évident que Dieu est en train de te juger. »

Et aux versets suivants (v. 27-35), Éliphaz poursuit en décrivant le sort funeste des méchants : leur vie va continuer de se détériorer, leur famille va dépérir, et à la fin ils vont disparaître dans le néant. Voilà le chemin sur lequel se trouve Job, d’après Éliphaz.

C’est un verdict cruel, très cruel. Pourquoi ? Parce que les complaintes sincères de Job, même ses prières à Dieu, sont utilisées à charge contre lui. Job s’est livré, il a exprimé sa douleur et ses états d’âme, il a crié sa perplexité, et maintenant tout ça est utilisé pour l’accuser. Job est incriminé par son propre malheur. « Tu vois comme tu souffres, Job ? C’est le signe que tu as mal fait. » Un verdict cruel !

Alors on a déjà eu l’occasion d’en parler dans cette série de prédications, mais souvent, il y a déjà une corrélation entre le fait de se sentir malheureux, et le fait de se sentir coupable, surtout chez les croyants. On a déjà assez spontanément l’impression que si on va mal, c’est qu’on a un problème, et on culpabilise. « Je n’ai pas assez de foi, je n’aime pas assez Dieu, je ne suis pas à la hauteur, j’ai dû faire des mauvais choix, je n’ai que ce que je mérite. »

Il y a plusieurs années, le pasteur et théologien australien Peter Adam (un grand défenseur de la prédication textuelle) a lui-même traversé une profonde dépression en tant que chrétien (et pasteur), et à ce jour, il prend encore des médicaments pour l’aider à surmonter cette souffrance. Dans un entretien où il en parle, il dit ceci, notamment :

« Je ressentais une profonde culpabilité, mais je n’arrivais pas à savoir ce que j’avais fait de mal. C’était comme si j’avais été dans la rue et que j’avais massacré quelqu’un à coups de hache, et que j’avais oublié ce que j’avais fait, mais que j’en ressentais quand même toute la culpabilité. Sans avoir la moindre idée de ce que j’avais fait qui était si mal ! Et je me rappelle qu’à la fin de chaque conversation avec les gens, je leur demandais : ‘Est-ce que j’ai dit quelque chose de mal ?’ Parce que j’avais ce sentiment persistant que j’avais forcément dû faire quelque chose de mal dans cette conversation. C’était une fausse culpabilité, parce que ça concernait en réalité des choses que je n’avais pas faites. »

Ce que décrit Peter Adam, ici, c’est une véritable tentation. La tentation de croire quelque chose qui n’est pas vrai, à savoir, que les malheurs qu’on traverse sont forcément le signe qu’on est fautif et indigne. Et dans notre texte, ça c’est la position d’Éliphaz, qui est en train de jouer le jeu de cette tentation dans la vie de Job. C’est certainement involontaire, mais il appuie là où ça fait déjà mal.

Mes amis, la voix d’Éliphaz se fait entendre dans notre vie, parfois par la bouche de notre entourage. Mais bien souvent, elle est déjà à l’intérieur de nous, comme c’était le cas chez Peter Adam. Mes amis, si cette voix persiste en nous, et nous accuse perpétuellement, alors que notre cœur est ouvert et docile devant Dieu, je peux vous dire que cette voix n’est pas celle de Dieu.

Certes, c’est possible qu’on souffre des conséquences directes d’un mauvais choix ou d’une faute morale qu’on a faite. Mais même dans ce cas, une fois qu’on a reconnu et confessé ce qu’on a fait de mal, et une fois qu’on a cherché humblement et sincèrement à corriger et à réparer le mal qui a été commis, ce n’est pas dans le plan de Dieu de nous rabaisser perpétuellement et de nous maintenir écrasés sous le poids de la culpabilité. Dieu a pourvu un moyen de nous délivrer de cette culpabilité (on va le voir dans un instant).

En attendant, dans la Bible, celui qui est appelé l’accusateur des frères (c'est-à-dire des croyants, Ap 12.10), est aussi appelé le père du mensonge (Jn 8.44). C’est le diable, c’est-à-dire l’ennemi de Dieu et des croyants. C’est lui qui aime nous charger d’une fausse culpabilité en nous faisant croire des choses qui ne sont pas vraies—et il veut ainsi perturber notre relation avec Dieu, avec notre prochain et avec nous-même !

Les amis de Job servent sans le savoir les intérêts du diable dans cette histoire. Mais regardons la suite.

3/ Un accablement extrême (16.1-17)

Il y a eu le réquisitoire impitoyable d’Éliphaz, et ensuite, son verdict cruel. Maintenant, c’est Job qui va prendre la parole pour répondre à Éliphaz. Et il va commencer par exprimer un accablement extrême.

(Lecture de Job 16.1-17)

Dans cette première partie de la réponse de Job, ce qui est d’abord visé, c’est la façon dont les amis-même de Job ont contribué à enfoncer Job encore plus profondément dans la souffrance.

Job commence par dire : « Vous vouliez me consoler ? Mais vous faites tout l’inverse ! Mettez-vous à ma place cinq minutes et vous comprendriez peut-être en quoi vos paroles sont incroyablement blessantes. Vous êtes tellement aveugles et insensibles, c’est désespérant (v. 1-5). En fait, je suis complètement coincé maintenant, puisque même mes lamentations sont retenues contre moi (v. 6). Non seulement Dieu m’a éprouvé par toutes sortes de malheurs économiques, matériels, familiaux, physiologiques, mais maintenant que je suis à terre, je suis en plus livré à la solitude et au mépris (v. 7-16). Ceux que je croyais être mes amis sont en fait des ‘gamins’ et des ‘méchants’ (v. 11). Pourtant, je reste persuadé devant Dieu que je n’ai rien fait pour mériter tout ça (v. 17). »

En gros, Job est en train de dire à ses amis : « Dieu est en train de me pousser à bout, je ne sais pas pourquoi, mais en tout cas il est en train de vous utiliser pour ça. »

Il y a un poète catholique du XIXème siècle, qui s’appelait Ferdinand de Gramont, et qui a mis en alexandrins tout le livre de Job. Voici comment il exprime les versets 7-16 :

« Maintenant l’ennemi m’accable en ma misère, Et tous mes défenseurs cèdent à sa colère. Mes rides sont témoins des maux que j’ai soufferts, Et ma joue amaigrie annonce mes revers. Il dirige sur moi sa fureur qui s’augmente ; Il a grincé des dents, et son œil m’épouvante. Tous m’accusent en face, et, raillant mes douleurs, Me frappent à la joue et dévorent mes pleurs. Dieu m’a voulu livrer au pouvoir de l’injuste, Et l’impie a sur moi posé sa main robuste. J’étais en paix, soudain le Seigneur m’a saisi, Et, me brisant le cou, comme un but m’a choisi. Il m’a navré les reins, et ses flèches m’étreignent ; Il répand sur le sol mes entrailles qui saignent. Mon corps n’est qu’une plaie et je touche au néant ; Je me suis vu broyé sous le choc d’un géant. J’ai revêtu d’un sac ma peau jadis si fière, Et je me suis plongé le front dans la poussière. Mes larmes ont rougi mon visage fangeux, Et l’ombre de la mort habite sur mes yeux. »

C’est l’accablement extrême de Job sous l’effet des accusations d’Éliphaz. Alors je ne sais pas trop quelles applications pratiques on peut en tirer pour nous aujourd’hui, sinon que ça peut nous faire du bien de reconnaître nos propres états d’âme dans la complainte de Job !

Si vous avez déjà été incompris, trahi, ou méprisé par des gens que vous pensiez être des amis, alors que vous aviez besoin de soutien, d’écoute et de compassion, eh bien vous n’êtes pas tout seul. Et ça a pu avoir ce genre d’effet sur vous. Le poids des reproches accumulé à votre souffrance a pu vous conduire tout près du désespoir. C’est une chose horrible que de faire l’objet d’accusations injustes et acharnées.

Mais encore une fois, regardez Job. Après avoir évoqué « l’ombre de la mort » qui est déjà « sur ses paupières », comme si Job était sur le point de quitter ce monde (v. 16), il continue de réfuter le mensonge de ses amis (qui est en fait le mensonge du diable) : « Mon cœur est droit devant Dieu. Non, je ne suis pas coupable au sens où le disent mes pseudo-amis. Je ne cache rien, en vérité, à Dieu, et je reste docile sous sa main. »

Ce qui nous amène au dernier point.

4/ Un espoir ultime (16.18—17.16)

Job va poursuivre son discours en réponse à Éliphaz, et vous allez voir que parfois, Job va juste exprimer ses pensées à voix haute, parfois il va interpeler directement ses amis, à un moment-donné, il va interpeler Dieu, et même, pour commencer, il va interpeler… la terre ! En tout cas, dans tout ce passage, Job est en train de dire : « Il n’y a que Dieu, en fin de compte, qui puisse me déclarer juste ; car moi, ici-bas, je vais mourir seul et méprisé. »

(Lecture de Job 16.18—17.16)

Donc vous comprenez bien que tout ça, ça vient après le réquisitoire impitoyable d’Éliphaz, et son verdict cruel, suivis de l’expression d’un accablement extrême chez Job. Et donc Job est vraiment à bout, il pense qu’il va mourir, et il s’écrie :

« Mais même si je meurs en étant réputé coupable ici-bas, je veux quand même qu’il y ait une justice ! Même une fois mort, je veux que mon sang continue de parler, comme le sang d’Abel qui a crié du sol jusqu’à Dieu ! (16.18, cf. Gn 4.10) Et voici tout ce qu’il me reste comme espoir : c’est que mon innocence soit déclarée au moins au ciel ! Je constate qu’il n’y a personne pour me défendre ici-bas ; j’en conclus, donc, que seul Dieu peut être mon témoin dans le ciel, l’arbitre entre mes accusateurs et lui-même, et mon garant auprès de lui-même ! (16.18—17.5) »

Ensuite, dans les versets qui restent (17.6-16), Job met en relief cet espoir ultime d’être défendu et innocenté au ciel, en rappelant la trajectoire catastrophique de sa vie sur terre. « J’ai tout perdu, et même mes amis pervertissent la vérité. Je n’ai plus d’avenir sur la terre, la mort est à ma porte. Mais si je meurs, je meurs avec la conviction d’être juste, c’est-à-dire de n’avoir rien caché à Dieu et d’avoir été sincère dans ma foi (cf. 17.9) ».

Job me fait penser à un résistant qui se ferait torturer par la Gestapo—comme il y en a qui ont été torturés ici à Lyon pendant l’Occupation. On lui inflige toutes sortes de supplices pour qu’il cède, pour qu’il trahisse la cause des gentils, pour qu’il se rallie malgré lui à la cause des méchants. Mais il tient bon, et il persévère jusqu’à la mort, bien qu’il n’obtienne aucune délivrance à titre personnel, mais il compte sur le fait que la justice va quand même triompher, et donc il vaut mieux mourir ainsi, que céder.

Ou bien c’est comme dans le Retour du Jedi, quand Luke Skywalker se fait torturer par l’empereur Palpatine : c’est une stratégie pour faire basculer Luke Skywalker du côté obscur de la force. « Ta situation est désespérée Luke : tu vois bien que tu as perdu, personne n’est là pour te défendre, c’est l’Empire qui triomphe, rejoins-nous maintenant ! Ou sinon, meurs avec tes convictions futiles. »

Et Job est dans cette situation, lui aussi. Il va mourir, seul et méprisé, accusé, inculpé par les hommes—mais il tient bon, parce qu’il est persuadé que Dieu, lui, peut être son garant au ciel.

Et vous savez très bien ce que je vais vous dire maintenant. Comme on l’a vu plein de fois déjà, le livre de Job annonce d’avance la suite de l’histoire de la relation entre Dieu et les hommes. Et ici en particulier, les paroles de Job sont d’une incroyable perspicacité. Job veut que quelqu’un intercède pour lui au ciel, que Dieu soit l’arbitre entre l’homme et Dieu, et que Dieu soit le garant de Job auprès de Dieu !

Il y a une sorte de triangulation entre Dieu, Job, et le médiateur que Job désire, et Job a compris que ce médiateur doit être Dieu lui-même. Et bien sûr, Job, sans le savoir, nous parle de Jésus-Christ ici, le « seul médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2.5). Et s’il est ce médiateur parfait, c’est parce que Jésus, justement, est Dieu. Il est Dieu incarné. Il est véritablement Dieu et véritablement homme à la fois. Vous voyez, Job, 2000 ans avant la naissance de Jésus, a déjà une très bonne christologie !

En Jésus, en effet, Dieu lui-même s’est approché des hommes (d’après le reste de la Bible), et il a pris sur lui la peine de nos fautes pour nous en délivrer. Il en a payé le prix sur la croix, étant lui-même mort seul et méprisé, accusé et inculpé par les hommes alors qu’il était parfaitement innocent. Mais il est ressuscité en vainqueur le troisième jour, et ensuite il est monté au ciel, et il s’est assis à la droite de Dieu le Père, et depuis son trône dans le ciel, il intercède maintenant perpétuellement pour les croyants.

Ça veut dire que si on place notre confiance en Jésus aujourd’hui, les fautes qui nous accusaient et qui nous séparaient de Dieu ont été imputées à Jésus sur la croix, et sa justice nous a été imputée en retour. Sur la croix, Jésus a pris la place de tous les croyants sincères, de tous ceux qui aiment Dieu, qui le craignent et qui sont dociles sous sa main, et qui croient à ses promesses. Et ça, ça inclut Job. Jésus est mort pour Job, et bien que Job n’avait encore jamais entendu parler de Jésus, il savait pourtant, par la foi, qu’il serait innocenté au ciel par Dieu lui-même.

Rappelez-vous que Job n’a jamais prétendu être sans péché ; mais il était persuadé d’être « juste » au sens d’intègre et droit devant Dieu. Pour le dire simplement, Job était humble devant Dieu, et il comptait sur sa grâce. Il regarde vers Dieu et c’est lui qu’il « implore avec larmes » pour qu’il soit son « garant » auprès de lui-même.

Et en communion avec Job, nous aussi, si on fait confiance à Dieu, on peut dire qu’on a un témoin dans le ciel, un arbitre, un garant, un intercesseur, un défenseur qui plaide pour nous. Jésus a réglé la dette de nos péchés, et il présente à Dieu le Père, perpétuellement, les mérites de son sacrifice, le paiement de la dette. Et ça veut dire que Jésus a désarmé Éliphaz l’accusateur, comme le dit l’apôtre Paul :

« Il a effacé l’acte rédigé contre nous et dont les dispositions nous étaient contraires ; il l’a supprimé, en le clouant à la croix ; il a dépouillé les principautés et les pouvoirs, et les a publiquement livrés en spectacle, en triomphant d’eux par la croix. » (Col 2.14-15)

Voilà pourquoi je disais que toute la leçon de ce texte, c’était que les croyants peuvent plier sous le poids des accusations ici-bas, mais qu’en fin de compte, ils ont pour eux le meilleur défenseur imaginable, qui plaide déjà pour eux au ciel.

On peut être délivré de la culpabilité.

Peut-être que vous traînez avec vous, depuis des jours, des semaines ou des années, du remord pour des choses que vous avez faites ou dites ou pensées. Approchez-vous de Jésus, déposez tout ça entre ses mains, demandez pardon à Dieu et aux personnes que vous avez peut-être blessées, voyez comment vous pouvez remédier aux conséquences de vos actes, mais recevez aussi le pardon de Dieu. Recevez-le pleinement et vivez libre, car Jésus a enlevé votre culpabilité, il vous déclare innocent au ciel, et il se porte garant pour vous !

Mais peut-être que vous ressentez une culpabilité diffuse et persistante. Et cette culpabilité-là, elle est amplifiée quand les choses vont mal dans votre vie. Mes amis, je pense que c’est la voix d’Éliphaz. C’est une fausse culpabilité. Si votre cœur est sincère devant Dieu, si vous avez examiné votre vie, si vous êtes humble et docile devant la Parole de Dieu, et que vous ne voyez pas ce que vous avez fait de mal, c’est probablement que vous n’avez rien fait de mal, et que cette culpabilité, c’est un fardeau cruel que le diable veut vous faire porter.

C’est peut-être dur à croire, mais ce ne sont pas les calomnies de votre collègue qui définissent qui vous êtes. Ni le harcèlement de vos camarades à l’école. Ni les reproches injustes de telle ou telle figure d’autorité dans votre entourage.

Tournez-vous plutôt vers Jésus, et voyez ce qu’il a fait pour vous, et comprenez que Dieu n’est pas contre vous. Il ne vous accuse pas, parce qu’il n’accuse pas Jésus. Il vous aime parce qu’il aime Jésus. Vous avez pour toujours un défenseur dans le ciel.

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