Et si je perdais tout ?

Par Alexandre Sarranle 3 janvier 2021

Quelles sont les choses dans votre vie qui vous sont si importantes qu’elles vous définissent ? Pensez à ces choses sans lesquelles vous ne sauriez plus trop qui vous êtes, où vous allez, à quoi vous servez, quelle est votre valeur, ou même s’il y a un intérêt à vivre. Peut-être qu’il y a des choses comme ça que vous craignez beaucoup de perdre, ou certaines que avez déjà perdues, ou que vous êtes en train de perdre, et vous avez l’impression que c’est toute votre vie qui pourrait être remise en question.

Pensez à votre métier qui vous occupe sept ou huit heures par jour, cinq ou six jours par semaine. Que seriez-vous sans ce métier ? Quelle sera la valeur ou le sens de votre vie une fois que vous serez au chômage ou à la retraite ?

Pensez à vos aptitudes physiques ou à votre santé. Et si ces choses vous étaient enlevées, ou si elles étaient fortement diminuées ? Peut-être que toute votre vie vous avez été une personne sportive, séduisante, dynamique et populaire, mais les circonstances de la vie, la fatigue, la dépression, un trouble alimentaire, un accident, et vous avez l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre. Le temps a passé et vous ne vous reconnaissez plus dans le miroir. Il ne vous reste plus grand-chose qui faisait votre valeur, et ça vous semblerait normal que les gens ne s’intéressent plus à vous.

Quelles sont, donc, ces choses dans votre vie qui vous sont si importantes qu’elles vous définissent ? Pensez encore à votre pouvoir d’achat. Et si vos ressources matérielles étaient divisées par deux ou trois ? Qui seriez-vous alors ? Qu’est-ce qui donnerait encore un sens ou du goût à votre vie ?

Ou bien peut-être que vous vous êtes mis en couple un jour, et que vous avez fondé un foyer, avec de beaux projets et de belles ambitions pour les dix ou vingt années qui allaient suivre. Mais si ça ne se passe pas comme prévu ? Si vous étiez dépouillé de vos espoirs et de vos rêves ? Si votre conjoint devenait méchant, et si vos enfants se rebellaient et vous rejetaient ? Ou si vous les perdiez dans un accident, ou dans une guerre, ou dans une pandémie ?

Peut-être que toutes ces choses, vous pourriez encore les supporter, si vous aviez en face de vous un entourage qui vous renvoyait une image digne de vous-même, des amis dont la solidarité et l’affection vous montreraient que vous êtes encore une personne de valeur et que vous pouvez encore aller quelque part dans la vie. Mais si même ça, ça vous était enlevé ?

Qu’est-ce qui vous définit, au fond ? Y a-t-il quelque chose qui puisse fonder votre vie, et asseoir votre identité et votre valeur, et le sens-même de votre existence, indépendamment de votre santé, de votre âge, de votre profession, de votre forme physique, de vos aptitudes, de vos performances, de vos possessions, de votre apparence, de votre réputation, et de vos relations amicales, familiales ou amoureuses ?

Quand tout ça vous serait enlevé, y a-t-il quelque chose qui puisse encore faire de vous, pour toujours, une personne digne—quelque chose qui ne pourrait jamais vous être enlevé, et qui ferait de votre existence un truc qui vaut vraiment la peine d’être vécu ?

La réponse du texte qu’on va étudier dans un instant, c’est oui, il y a quelque chose comme ça, qui existe, et on en a vraiment besoin tout de suite, avant que notre fragilité nous rattrape. Le message de ce texte, c’est le suivant : je pourrais tout perdre dans la vie, mon existence n’en serait pas pour autant un échec, si j’appartiens à Dieu.

Est-ce qu’on le croit ? Est-ce qu’on est prêt à vivre de cette conviction ? Qu’est-ce que ça pourrait changer en pratique dans mon rapport au monde, aux autres et à moi-même ? C’est ce qu’on va essayer de voir ce matin à travers la suite du livre de Job.

1/ Malheureux… et méprisé (18.1-4)

On a compris à ce stade de l’histoire que Job était affligé à un point que la plupart d’entre nous, on ne connaîtra jamais. Il a pratiquement tout perdu, et il est au bord du désespoir, parce que ses amis, au lieu de le plaindre et de le consoler, lui font des reproches (ils sont persuadés que Job a dû faire quelque chose de mal pour mériter tout ça). Job s’est défendu contre les accusations de ses amis, en disant qu’il était tout-à-fait prêt à se remettre en question, mais que son cœur était sincère devant Dieu et qu’il n’avait, franchement, rien à se reprocher ! Et donc malgré les accusations de ses amis, Job continue de placer ses espoirs en Dieu, en se disant que même s’il doit mourir dans l’opprobre (dans la honte et sous la condamnation des hommes), Dieu sûrement lui donnera raison dans l’au-delà.

Donc ça, c’est le contexte. Maintenant Bildad prend la parole pour la deuxième fois, et il va commencer par réfuter Job en attaquant sa crédibilité. Il va tout simplement le classer froidement dans une catégorie, celle des gens qui souffrent et qui perdent leur lucidité à cause de leur souffrance. Vous allez voir que Bildad, au début, va utiliser la deuxième personne du pluriel pour s’adresser à Job—il va lui dire « vous », et ce n’est pas par politesse.

C’est plutôt comme s’il disait : « Ah oui, j’ai déjà vu ça, Job. Vous autres, qui perdez un peu pied à cause de vos malheurs, vous avez tendance à délirer, quand même. Vous rejetez le bon sens des gens qui, contrairement à vous, ont une vie bien ordonnée et stable. Vous devriez moins parler et plus écouter ! Job, tes souffrances te font perdre les pédales, honnêtement. En fait, tu es en colère, et tu es dans le déni. »

(Lecture de Job 18.1-4)

Vous voyez la condescendance de Bildad ? Ces quelques versets nous montrent que Job est malheureux… et méprisé. Bildad est presque offensé que Job se soit défendu contre les reproches de ses amis ! « Attends, Job, toi dont la vie est un tel désastre, tu oses nous dire que nous, on se trompe ? Vous autres les malheureux, quand est-ce que vous vous rendrez compte que vous n’êtes franchement pas très bien placés pour nous donner des leçons sur la vie ! Vous êtes peut-être jaloux ? En tout cas Job, arrête de te voiler la face, ce n’est pas Dieu qui te fait du mal, c’est toi-même qui te fais du mal parce que tu es en colère, c’est aussi simple que ça (comp. v. 4 et 16.9). Et dans ta colère, tu nous sors des énormités ! »

Bref, ce qui se passe ici, c’est que Job a été relégué à une catégorie de personnes de rang inférieur, à cause des malheurs qui se sont abattus sur lui. Il est regardé de haut, il est dédaigné, à cause de sa souffrance. Et c’est très important de comprendre ça pour comprendre tout ce que Job est en train de perdre dans cette histoire.

Job était quelqu’un de très respecté autrefois. On écoutait ce qu’il avait à dire, et beaucoup de gens ont profité de ses enseignements et de sa sagesse (cf. 4.3-4). Mais maintenant qu’il souffre, c’est comme si sa parole n’avait plus de crédibilité. Il a été rétrogradé, il est devenu méprisable. Son malheur est retenu contre lui. C’est ce qu’il dira d’ailleurs juste après : « Vous me reprochez mon déshonneur » (19.5).

Donc la vie de Job est malheureuse, et il est méprisé en conséquence. Et honnêtement, je pense qu’on a tous naturellement tendance à regarder de haut les gens qui sont plus malheureux que nous. Ça me fait penser à cette expérience sociale qui a été faite, où un acteur fait mine de s’évanouir dans une rue où il y a beaucoup de gens qui passent. Si l’acteur est habillé en costume cravate, les gens s’arrêtent très vite pour voir ce qui ne va pas. Mais si l’acteur est habillé comme un SDF, avec des vêtements un peu abîmés et sales, ça va prendre beaucoup plus longtemps avant que des gens ne s’approchent de lui pour l’aider.

Parce qu’on a des préjugés contre les gens qui vivent dans le malheur. C’est triste, mais bien souvent quand notre prochain souffre, il baisse dans notre estime ! On a moins de respect pour ces gens-là, on a moins envie de les fréquenter ou de les écouter, on est même moins enclin à les croire quand ils s’expriment !

« Ce gars qui dort sous un pont, il l’a sûrement bien cherché. Cette personne infirme à la suite d’un accident, elle a dû être imprudente. Celle-là qui est toujours malade, je suis sûr qu’elle exagère. Ce gars déprimé, il devrait arrêter de vivre centré sur lui-même. Et elle, là, qui est tout le temps en train de se plaindre, elle doit avoir beaucoup d’amertume dans le cœur. »

Quand on réfléchit comme ça, on est en train de reléguer les malheureux à une catégorie de personnes de rang inférieur. On est condescendant, et ce n’est pas bien. Et Job fait l’objet de cette condescendance. Il n’est pas respecté. Il a perdu son statut d’homme spirituel et sage. Il était un exemple, et il est devenu un contre-exemple ! Il est malheureux… et méprisé.

Et on peut nous aussi faire l’objet de ce mépris quand on souffre. Ça arrive. On sent que les gens nous regardent de travers, ou qu’ils nous évitent. Et on peut sentir qu’on a perdu quelque chose : un statut, une image, un rang, une respectabilité, une réputation, quelque chose qui faisait partie de qui on était.

Mais vous savez quoi ? Parfois on s’inflige à soi-même ce mépris. On est nombreux à savoir comment ça se passe. On traverse quelque chose de difficile, on perd quelque chose, et on cherche à compenser ce manque par une satisfaction facile, à bon marché, qui devient vite une compulsion. Souvent c’est quelque chose de malsain, qui va prendre une place démesurée, et qui nous dégoûte à chaque fois, mais auquel on va revenir encore et encore. Et c’est un engrenage autodestructeur qui se met en place, une véritable haine de soi, et on se sent de plus en plus sale et indigne. Bref, on ajoute du mépris à notre malheur !

Et on peut devenir notre propre Bildad. « Moi qui suis malheureux, ben oui, je vaux moins que les autres. Je n’ai pas grand-chose à apporter à la société. Ma parole n’est pas importante. Sûrement que je ne vois pas très clair dans ma propre vie. Je dois vraiment être très bête. Qui pourrait m’aimer alors que je me dégoûte moi-même ? » Et ainsi de suite. Mais on va voir tout à l’heure que Job ne réagit pas du tout comme ça.

2/ Malheureux… et accusé (18.5-21)

En attendant, revenons au texte. Bildad a donc exprimé un certain dédain pour Job dans son malheur, et il va poursuivre son discours en lui adressant une admonestation très puissante (une réprimande, une correction), sous la forme d’un discours très éloquent, où Bildad va décrire le sort du méchant, en sous-entendant que c’est le sort de Job, puisqu’il s’entête.

En gros, Bildad va dire à Job : « Tu sais, Job, moi je dis ça, je dis rien, mais celui qui se détourne de Dieu va en enfer, et c’est absolument effroyable. À toi de voir ! »

(Lecture de Job 18.5-21)

Donc Bildad décrit le sort du méchant à Job, et c’est un discours solennel et puissant. C’est une incroyable prédication, en fait ! On pourrait imaginer le titre de cette prédication : « La destination de l’homme injuste ». Et il y a cinq points affichés sur l’écran : 1/ Un lieu de ténèbres (v. 5-6), 2/ Un lieu de défaite (v. 7-10), 3/ Un lieu d’épouvante (v. 11-14), 4/ Un lieu de dépouillement (v. 15-16), 5/ Un lieu de réclusion irréversible (v. 17-20).

« Voilà Job, telle est la place de celui qui n’a pas connu Dieu. Je tenais à te partager cette excellente prédication d’Alexandre Sarran—j’ai pensé à toi quand je l’ai entendue ! Mais bon, je dis ça, je dis rien. Tu en fais ce que tu veux, maintenant, hein ! »

Vous voyez ce qui se passe dans le texte ? Job est malheureux… et accusé ! Mais l’accusation est indirecte. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que dans les versets 5-21,  Bildad ne dit rien de faux en soi. À aucun moment, Bildad ne dit ouvertement : « Job, je déclare officiellement que tu vas en enfer. Job, tu es injuste et tu n’as pas connu Dieu. » Bildad ne dit jamais ça. Voici plutôt ce qu’il fait : il administre une vérité de manière totalement inadéquate. Et il en résulte de terribles dégâts.

Il écoute la complainte d’un SDF qui mendie sur le bord de la route, et il lui dit : « Écoute. L’Éternel ne laisse pas le juste souffrir de la faim, mais il repousse l’avidité des méchants. Proverbes 10.3. Je dis ça, je dis rien. »

Bildad rencontre une famille qui a perdu sa maison dans un tremblement de terre, et il leur cite Proverbes 16.18 : « [Voici ce que dit le Seigneur :] L’orgueil précède le désastre, et un esprit arrogant précède la chute. »

Il s’adresse à des parents accablés de tristesse parce que leurs enfants se sont détournés de Dieu, et il leur cite Proverbes 22.6 : « [Il est dit dans la Bible :] Oriente le jeune garçon sur la voie qu’il doit suivre ; même quand il sera vieux, il ne s’en écartera pas. Je dis ça, je dis rien ! C’est écrit là ! »

Et il donne son avis à un chrétien nigérian qui a vu sa femme et ses enfants se faire égorger sous ses yeux par des terroristes islamistes : « Il est écrit dans Proverbes 12.21 : Aucune calamité n’arrive au juste, mais les méchants sont comblés de maux. »

Merci, Bildad. Il a cité la Bible ! Donc c’est parfaitement vrai, ce qu’il dit. Mais cette vérité est administrée de manière totalement inadéquate. C’est comme donner un excellent médicament à quelqu’un, mais pas pour guérir la bonne maladie. Ça peut faire du mal, en fait.

Et donc Job, en plus d’être méprisé dans son malheur, est accusé dans son malheur. Les malheurs de Job non seulement l’abaissent socialement, mais le condamnent spirituellement. L’existence de Job est remise en question, par Bildad, au niveau le plus fondamental, au niveau qui était sans doute le plus cher à Job, c’est-à-dire au niveau de sa relation avec Dieu.

Et c’est la morale implacable de Bildad qui condamne Job. C’est sa religion froide, mécanique, appliquée sans concession, qui envoie Job en enfer, et qui tend à le dépouiller ici-bas de la consolation et de la paix qu’il pourrait pourtant avoir intérieurement, même dans ses souffrances, par la conscience qu’il est en bons termes avec Dieu et que Dieu l’aime.

Et à notre tour, on doit faire très attention. On n’est pas mieux placé que Bildad pour diagnostiquer spirituellement notre prochain qui souffre. On doit faire très attention à la manière dont on administre la vérité, pour ne pas ajouter au malheur le mépris, et au mépris l’accusation. Oui, c’est vrai que Dieu châtie le méchant, mais ce n’est pas là toute la vérité. Les justes et les innocents peuvent aussi connaître le malheur.

Et donc on doit faire attention à ne pas non plus s’accabler soi-même quand on souffre (à être son propre Bildad). On peut être tenté de faire ça si on a reçu une éducation très moraliste, ou si on fréquente une église très moraliste où l’accent est surtout mis sur la façon dont on peut vraiment réussir sa vie en mettant en pratique les voies de Dieu. Mais si ça marche pas, si on rencontre le malheur… on a l’impression d’avoir échoué, et que Dieu est mécontent. Et on peut vivre avec cette impression perpétuelle de la défaveur de Dieu—« J’ai loupé ma vie, j’ai une foi médiocre, Dieu n’est pas content de moi, et j’espère juste qu’il me laissera quand même entrer au paradis après ce long désastre qu’aura été mon parcours sur la terre. »

Mais encore une fois, vous allez voir que Job, en perdant tout, y compris sa dignité de croyant (aux yeux de ses amis), ne réagit quand même pas comme ça.

3/ Malheureux… et abandonné (19.1-22)

Revenons encore au texte. Maintenant, Job, justement, va répondre à Bildad, et sa réponse va vraiment être bouleversante. En gros, il va pousser un cri de supplication auprès de ses amis pour leur demander d’arrêter de l’accabler, et de lui montrer de la compassion à la place.

Job va décrire de manière terrible l’extrême isolement qui est le sien dans son malheur. Il affirme que c’est Dieu qui lui envoie ce malheur dans sa providence (une providence qui est parfois douloureuse pour l’homme), mais dans ce malheur, il y a une chose qui lui restait, sur laquelle il espérait pourvoir compter : c’était la présence et le soutien de ses amis.

(Lecture de Job 19.1-22)

Vous avez remarqué la façon dont Job décrit en détail son isolement. Job est malheureux… et abandonné. Il n’a plus personne : ni ses frères, ni ses proches, ni ses intimes, si les hôtes de sa maison, ni ses servantes, ni son serviteur, ni sa femme, ni ses descendants, ni les gamins, ni ceux qui étaient ses confidents, ni les gens pour qui il avait de l’affection. Il a été complètement dépouillé de son entourage—il ne lui reste que la peau sur les dents ! C’est une image pour dire qu’il ne lui reste vraiment rien pour l’abriter, le protéger : il est totalement exposé au malheur. Il est livré tout seul à la souffrance.

Et Job dit clairement que c’est « la main de Dieu » qui l’a frappé (v. 6 et 21). Je ne pense pas que c’est pour faire un reproche à Dieu, mais plutôt pour souligner que Job reconnaît bien la souveraineté de Dieu dans son malheur. Il ne sait pas pourquoi Dieu fait tout ça, mais c’est sûr que tout ça se passe sous le contrôle de Dieu.

Et donc ce qui doit retenir notre attention, c’est ce que Job dit juste avant et juste après cette description poignante de son isolement. Il supplie ses amis pour leur demander de ne pas ajouter leurs reproches à sa peine. Tout ce qu’il souhaite, Job, c’est leur compassion.

C’est comme s’il leur disait : « Écoutez, admettons même que Dieu soit en train de me châtier. Ça reste entre lui et moi ! C’est à moi de rendre compte de mes actes à Dieu. Admettons que je sois aveugle et que Dieu veuille me frapper et me corriger, admettons que vous ayez raison—pourquoi est-ce que vous en rajoutez ? Pourquoi vous, vous vous en prenez à moi ? Vous voyez bien que la souffrance, c’est la part qui me revient de Dieu, quelle qu’en soit la raison ; vous au moins, mes amis, vous pourriez avoir de la pitié pour moi, vous pourriez vous tenir là avec moi pour me montrer de la compassion. Vous êtes tout ce qui me reste. Si c’est Dieu qui me frappe, il n’a pas besoin de vous ; mais au moins, vous pourriez vous tenir là à mes côtés et je n’aurais pas à traverser ce malheur tout seul. »

C’est très poignant, vous voyez ? Et je crois que c’est hyper réaliste. On pourrait tout perdre, mais si au moins, on a des amis qui nous entourent, et qui nous écoutent, et qui pleurent avec nous, et qui prient pour nous, et qui nous tiennent la main… Alors on pourra peut-être tenir bon, on pourra traverser cette mauvaise passe. Et même si ce sont des souffrances extrêmes ou irréversibles, qui vont peut-être nous conduire à la mort, au moins on ne sera pas tout seul pour affronter cette épreuve.

Ça me fait penser à un guide de haute montagne du nom de Rob Hall, qui en 1996 conduisait une expédition à l’Everest. Il y a eu des problèmes pendant l’expédition, et un des clients s’est retrouvé très diminué et ne pouvait plus descendre de la montagne. À cause de la tempête, il était condamné. Rob Hall aurait pu l’abandonner et sauver sa propre vie, mais il ne voulait pas laisser son client mourir tout seul. Il est donc resté auprès de lui. Mais il s’est condamné lui-même en faisant ça. Le client est mort, et à son tour, Rob Hall savait qu’il allait mourir. Alors pour ne pas être seul, il a utilisé sa radio pour parler à sa femme.

On peut tout perdre, mais si au moins, on n’est pas tout seul pour affronter l’épreuve ! On pourra peut-être encore tenir. Est-ce qu’on est prêt à être ce genre d’ami pour notre prochain qui souffre ? Un ami qui ne juge pas, qui n’en rajoute pas, mais qui tient tout simplement la main ? Et est-ce qu’on est prêt nous-même à amener nos malheurs à la lumière, à en parler avec sincérité, pour recevoir la compassion de nos amis ?

En tout cas Job, lui, est totalement abandonné dans son malheur. Les amis sur qui il comptait sont contre lui, comme s’il ne leur suffisait pas que Dieu frappe Job. Il faut qu’ils en rajoutent, et qu’ils frappent à leur tour ce pauvre homme qui est déjà à terre.

Comme je le disais, je suis assez certain que personne ici n’a jamais souffert autant que Job, et je ne dis pas ça pour minimiser votre souffrance. Simplement, Job nous est présenté comme un exemple extrême de souffrance : malheureux et méprisé, malheureux et accusé, malheureux et abandonné. Mais c’est pour nous montrer qu’on pourrait tout perdre ici-bas—jusqu’à notre dignité aux yeux des hommes, eh bien il y aurait quand même quelque chose qui pourrait faire de notre existence un truc qui vaut la peine d’être vécu. C’est le dernier point.

4/ Malheureux… mais racheté (19.23-29)

Et ce dernier point, c’est la fin de la réponse de Job à Bildad. Dans ces quelques versets, Job tire des conclusions de cet échange avec Bildad. Et ce qui est incroyable, c’est que Job ne va ni se jeter sous un train, ni se retirer tout seul dans une grotte pour se morfondre dans la solitude jusqu’à la fin de ses jours. Non, il tourne son attention vers l’éternité.

Job est toujours persuadé d’être droit devant Dieu—pas parfait ou sans péché, mais intègre, c’est-à-dire sincère et docile devant Dieu. Et il est persuadé que le jour vient, même si c’est le dernier jour de l’histoire du monde, où il sera justifié, c’est-à-dire où tous ses malheurs seront abolis, et où il lui sera donné raison face à ses adversaires.

Mais écoutez bien la première chose qu’il dit—c’est vraiment extraordinaire !

(Lecture de Job 19.23-29)

Donc voilà ce qui fonde l’espérance de Job, ce qui le fait tenir dans le malheur, ce qui le préserve dans la conviction qu’il est digne, et que son existence n’est pas une erreur : c’est que son rédempteur est vivant et qu’il se lèvera le dernier sur la terre (v. 25) ! Toutes choses vont passer, tout ce qui fait le malheur des hommes mais aussi ce qui fait le plaisir et la joie des hommes ici-bas, tout va passer un jour ou l’autre, tout va disparaître, mais le dernier qui va rester sur la terre, c’est le rédempteur de Job.

Le « rédempteur », ça désigne celui qui rachète. C’est un concept très important dans la culture des Hébreux. On pouvait rencontrer des problèmes dans la vie, des problèmes insurmontables, qui pouvaient nous conduire au fond d’une impasse, et nous mettre dans une situation où on avait l’impression qu’on n’avait plus rien à attendre de la vie. Que notre existence était un échec—c’est triste, mais c’est comme ça, on n’a pas eu de chance, notre cheminement sur la terre c’est juste un film qui se termine mal, on n’a pas eu le bon rôle.

Sauf que ! Il y avait quelqu’un qui pouvait intervenir, qui pouvait mettre un prix sur la table, et qui pouvait nous racheter ! C’était le rédempteur. Et lui, il nous sortait de cette impasse, et il nous rétablissait dans la vie, il nous remettait sur les rails, il nous rendait ce qu’on avait perdu, il redonnait un sens à notre existence, il relevait notre dignité.

Et pour Job, ce rédempteur auquel il fait référence, c’est évidemment Dieu—celui qui vit éternellement et qui ne disparaîtra pas avec le reste du monde. Et donc la rédemption que Job est persuadé d’avoir auprès de Dieu est nécessairement meilleure et plus solide que tout ce qu’il pourrait avoir ici-bas. Cette rédemption est éternelle, puisque le rédempteur est éternel. C’est la raison pour laquelle Job voudrait que ses paroles soient gravées dans un livre—c’est parce qu’il voudrait qu’on s’en rappelle dans l’éternité, lorsque sa rédemption sera manifestée. C’est aussi la raison pour laquelle Job est persuadé que même s’il doit mourir dans la défaite aux yeux des hommes, dans la honte et sous la condamnation de ses amis, il verra quand même Dieu et sera avec lui pour l’éternité (v. 26-27).

C’est vraiment incroyable parce qu’en quelques mots, on a l’impression que Job a effacé tout ce qui a précédé. En tout cas, on voit que l’espérance de sa rédemption par Dieu, c’est le roc sur lequel sa vie continue de tenir malgré les afflictions extrêmes qui se sont abattues sur lui.

Job a tout perdu, mais plutôt que de croire que son existence, par conséquent, ne vaut rien, il continue de croire, au contraire, qu’il a une grande valeur, puisque Dieu a mis un prix sur la table pour le racheter.

C’est comme dans Toy Story 4, le film d’animation. Il y a un jouet qui s’appelle Fourchette, et qui n’est en fait qu’un assemblage de déchets que Woody (un autre jouet) a trouvé dans une poubelle. Fourchette devient le jouet préféré de Bonnie, la petite fille. Mais Fourchette a du mal à croire qu’il a de la valeur, puisqu’il n’est constitué que de déchets. À chaque fois qu’il voit une poubelle, il veut se jeter dedans. Et Woody est constamment en train de ramener Fourchette à la petite fille Bonnie en essayant de persuader Fourchette que l’amour de Bonnie lui confère une grande dignité ! Vers la fin de l’histoire, Woody va même faire un grand sacrifice pour sauver Fourchette (mais je ne vous en dis pas plus !).

Et donc Job a compris quelque chose que Fourchette a eu du mal à comprendre au début. C’est que l’amour de son propriétaire lui conférait une grande dignité indépendamment de ses propres états d’âme et des circonstances particulières qu’il pouvait traverser.

Job est en train de dire que Dieu tient à lui, puisqu’il est son rédempteur. Ça veut dire que Dieu a voulu payer quelque chose pour s’acquérir Job. Imaginez que vous ayez un vieil objet dont vous voulez vous débarrasser, qui ne vaut plus rien pour vous. Mais au moment où vous allez le mettre à la poubelle, il y a quelqu’un qui intervient et qui dit : « Stop ! Je vous le rachète ! Allez, je vous donne tout de suite 5000 euros, s’il vous plaît ! »

Ah, eh bien c’est que cet objet doit avoir une certaine importance et une certaine valeur pour cette personne. Et donc Job est persuadé qu’il a cette importance et cette valeur pour Dieu qui est son rédempteur.

Job est en train de pointer la situation de tous les croyants, de tous les temps, en fait. Il nous parle de la rédemption qui est une réalité dans l’existence de tous ceux qui font confiance à Dieu. Oui, c’est vrai, on était tous dans une impasse, séparés de Dieu spirituellement et en chemin pour le lieu qui est si formidablement décrit par Bildad. Et c’est ce qu’on avait choisi ! Mais Dieu a mis un prix sur la table pour nous racheter, et quel prix !

Pour être notre rédempteur, il s’est approché lui-même de nous, il est devenu un homme en Jésus-Christ, et « notre grand Dieu et Sauveur s’est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité » (Ti 2.13-14). Il est mort sur la croix, méprisé, accusé, abandonné à notre place, il a ainsi pris sur lui la peine de nos fautes, et payé le prix de notre rachat. Et il est ressuscité le troisième jour, et il est monté au ciel pour régner, de sorte que notre rédempteur est vivant, et qu’il se lèvera le dernier sur la terre pour le jour du jugement (v. 29).

Et donc. Si on perdait tout ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui puisse encore faire de vous et de moi, pour toujours, une personne digne—quelque chose qui ne pourrait jamais nous être enlevé, et qui ferait de notre existence un truc qui vaudrait vraiment la peine d’être vécu ?

La réponse, on l’a vue dans ce texte, c’est oui, il y a quelque chose comme ça, qui existe, et on en a vraiment besoin tout de suite, avant que notre fragilité nous rattrape. Voilà ce que l’exemple et le témoignage de Job nous enseignent, alors que lui, a certainement perdu bien plus que ce qu’on aura jamais à perdre, merci Seigneur ! Job nous apprend à dire ceci : je pourrais tout perdre dans la vie, mon existence n’en serait pas pour autant un échec, si j’appartiens à Dieu.

J’appartiens à Dieu si je suis attaché à Jésus-Christ par la foi. Et c’est cette assurance qu’on a en Dieu, qui peut nous libérer dans nos malheurs. Non pas nous libérer tout de suite du malheur, mais nous libérer dans nos malheurs : nous libérer du mépris et des accusations, infligés par les autres, ou qu’on s’inflige soi-même. Nous libérer aussi pour être des amis authentiques pour ceux qui souffrent, et pour recevoir l’amitié de notre prochain dans nos souffrances. Nous libérer enfin pour ne pas garder nos regards figés sur notre malheur, mais pour lever les yeux et regarder vers l’éternité, vers le jour du jugement (au sens noble), c’est-à-dire vers le jour « de la révélation des fils de Dieu » (Rm 8.19), ce jour où notre rédempteur qui est vivant et qui nous a rachetés à un si grand prix, se lèvera le dernier sur la terre et rétablira toute justice et nous consolera parfaitement de toutes nos peines.

Voilà ce qui me définit au fond, si je suis un croyant. Voilà ce qui fait ma valeur et ma dignité. Voilà ma vocation et mon honneur, le sens même de mon existence, que rien ni personne ne pourra jamais me dérober : c’est que je vais ressusciter un jour, et contempler Dieu pour l’éternité. Et en pensant à ce jour, au milieu du malheur présent, comme Job, « mon cœur languit au-dedans de moi » (v. 27).

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