Ferme la bouche et ouvre les yeux

Par Alexandre Sarranle 10 janvier 2021

On vit dans un monde où il y a beaucoup de choses qui ne vont pas bien. Je n’ai pas besoin de vous en convaincre. J’ai un peu rigolé la semaine dernière (d’un rire jaune), quand j’ai vu sur les réseaux sociaux des gens qui disaient qu’avec l’envahissement du capitole aux États-Unis, eh bien il avait suffi d’une semaine, à peine, pour que 2021 nous fasse déjà oublier 2020 !

On a vécu des choses difficiles, et on en vivra d’autres. On a observé des choses difficiles autour de nous, et dans le monde, et on en observera d’autres. Oui, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas bien dans ce monde, ici-bas. Et la question qu’on va se poser ce matin, c’est la suivante : comment réagir en général au malheur ? Je ne veux pas dire : comment réagir quand moi, personnellement, subjectivement, je fais l’expérience du malheur qui survient dans ma vie, mais comment réagir au malheur quand je l’observe autour de moi ?

Je regarde les informations à la TV, et je vois que le coronavirus continue d’infecter des gens et de faire des morts, je vois que des soldats français se font tuer au Mali, je vois que le climat continue de se dérégler… Comment est-ce que je réagis ? Est-ce que j’éteins la TV parce que je n’ai pas envie de voir ça, et j’essaie de penser à autre chose ? Est-ce que je me dis : « Non, mais c’est sûrement exagéré, de toute façon les médias nous mentent tout le temps » ?

Je suis sur mon lieu de travail ou dans l’amphi à la fac, et je vois qu’on promeut l’immoralité et l’injustice, et tout le monde a l’air d’être d’accord. Est-ce que ça me met en colère à l’intérieur, et je passe mes journées à pester contre ces idiots, ou bien est-ce que je me replie sur moi-même et je me coupe des autres pour m’épargner cette frustration ?

Je prends le café avec un voisin ou un ami, et il m’apprend qu’il a perdu son travail, que son conjoint l’a abandonné, qu’il va devoir déménager avec ses quatre enfants dans un tout petit deux pièces, et qu’il prend des médicaments pour ne pas sombrer dans la dépression. Est-ce que je prends mes distances avec cet ami parce que sa souffrance me fait peur ?

Je suis en route pour l’église le dimanche matin, et je vois des SDF allongés sur des matelas sous la voie ferrée, alors que la température est en-dessous de zéro. Est-ce que je me dis au fond que ces gens ne doivent pas y être pour rien, s’ils sont à la rue aujourd’hui ? Est-ce que je me rassure, quelque part, en me disant ça ?

Je participe à la réunion de prière le mardi ou le mercredi soir, et un chrétien demande la prière pour une situation familiale difficile, ou pour des problèmes de santé, ou pour des difficultés rencontrées au travail. Est-ce que je réponds : « Oui, bien sûr, on va prier. Comme ça doit être dur ! », alors qu’au fond je suis en train de me dire, dans mon cœur : « Mais prends-toi en main, chochotte. C’est fatigant de t’entendre te plaindre tous les mardi soirs » ?

Comment donc réagir, en général, aux choses qui ne vont pas bien dans notre monde, quand on les observe autour de soi ? C’est une question à laquelle on a déjà pu réfléchir dans le cadre de notre série de messages sur le livre de Job, et à laquelle on va revenir aujourd’hui un peu plus spécifiquement à travers le texte qu’on va lire et étudier dans un instant.

Alors c’est vrai qu’au fur et à mesure de notre étude du livre de Job, on peut avoir l’impression que les messages se répètent, et on peut trouver ça un peu lassant. Pourtant tous ces textes ont des choses spécifiques à nous apprendre, et la leçon du passage qu’on va regarder dans un instant, c’est honnêtement une leçon difficile. Et c’est la suivante : c’est qu’en observant le malheur autour de nous, on devrait être incité à une extrême humilité qui procède d’une extrême lucidité. « Ferme la bouche, et ouvre les yeux », voilà le message de ce texte, et on va essayer de voir ce que ça veut dire en pratique pour nous.

Mais si ça ne vous intéresse pas, cette leçon, voici au moins ce qui pourrait vous intéresser : c’est que ce passage, c’est un des deux seuls passages dans l’Ancien Testament où il est question explicitement… de caca. Et ça, ça a le potentiel d’en intéresser certains parmi nous !

1/ Remets-toi en question (20.1-11)

Alors comme on en a pris l’habitude ces derniers temps, on va lire le passage au fur et à mesure de la prédication, pour essayer de mieux comprendre ce qui se passe. On reprend donc là où on s’était arrêté la semaine dernière : les amis de Job sont en train de reprendre la parole chacun à son tour, une deuxième fois, pour faire des reproches à Job. Ils sont persuadés que Job, cet homme sur qui le malheur s’est abattu, a sûrement fait quelque chose de mal pour mériter ça. Mais Job s’en défend ; il est persuadé, lui, d’être intègre devant Dieu.

Et ça, il l’a répété à la fin de sa réponse à Bildad (fin du ch. 19). Il a même dit qu’il était persuadé que Dieu était son rédempteur, c’est-à-dire que Dieu lui était favorable et que Job serait ainsi justifié dans l’au-delà au jour du jugement, alors que ses amis, eux, devraient s’inquiéter de ce qui leur arriverait à eux, au jour du jugement.

Et il n’en fallait pas plus pour que Tsophar, le troisième ami (le pire des trois, comme on l’a déjà vu), se mette vraiment en colère. On va voir qu’il est très vexé, il ne supporte pas que Job sous-entende que c’est lui et ses amis qui seraient en tort. Il réagit comme s’il était choqué que Job n’arrive pas à voir l’évidence-même ! « Mais Job, c’est grotesque ! C’est tellement évident que ce qui t’arrive, c’est ce qui arrive aux méchants ! Mais n’importe qui t’en dira autant ! Je n’en peux plus tellement tu es aveugle ! »

Et donc Tsophar va essayer de secouer Job en le forçant à voir le parallèle entre sa condition et celle du méchant (d’après lui). Sa thèse, c’est que le bonheur ne dure jamais pour les méchants, et puisque le bonheur n’a pas duré pour Job, puisque sa prospérité a été momentanée et s’est évanouie, eh bien ça veut dire que Job est un méchant.

(Lecture de Job 20.1-11)

Le texte nous montre donc ici que Tsophar est trop sûr de lui. Il se précipite, avec son arrogance et ses certitudes. Il aurait dû se calmer, respirer un peu, et réfléchir. Et c’est notre premier point. Quand tu observes le malheur, remets-toi en question.

Vous avez vu que Tsophar est tellement sûr de lui, qu’il se croit habilité à faire des affirmations absolument catégoriques ! De la même façon, il se croit habilité à écraser sans concession son adversaire, non seulement en lui assénant des paroles tout-à-fait péremptoires (radicales, à l’emporte-pièce), mais aussi en se montrant tout-à-fait injurieux : « Il périra pour toujours comme son ordure, et ceux qui le voyaient diront : Où est-il ? » (v. 7)

Tsophar est en train de parler de Job, ici, et donc soyons clair. Il lui dit qu’il est une grosse… crotte, et qu’il va finir au fond de la cuvette et qu’on va tirer la chasse.

C’est très injurieux, et c’est très choquant, n’est-ce pas ? Mais imaginez que vous soyez convaincu que la terre est plate, et que vous en discutiez avec quelqu’un qui est convaincu qu’elle est ronde (sphérique). Il a beau vous présenter tous ses arguments pour vous convaincre que vous avez tort, eh bien vous, vous n’en démordez pas, et vous lui reprochez, à lui, d’être naïf, et de juste croire sans réfléchir tout ce qu’on lui a dit à l’école. Et ça vous énerve ! En fait, vous êtes frustré, et vous avez du mépris pour lui. Vous avez envie de vous moquer de lui, et peut-être même de l’insulter. Eh bien Tsophar réagit un peu comme ça.

C’est ce que le texte nous montre : que Tsophar est trop sûr de lui. En observant le malheur de Job, il aurait dû prendre un peu de recul et se remettre en question.

Et de manière similaire, nous aussi, on doit se remettre en question quand on observe le malheur autour de nous. C’est très tentant de se précipiter pour interpréter une situation. On veut très vite appliquer notre expérience et nos certitudes, quand on voit un truc qui ne va pas. On se positionne très vite, quand on voit quelque chose à la TV, ou quand quelqu’un nous partage une difficulté qu’il traverse, ou quand on observe tout simplement que quelque chose ne va pas chez quelqu’un, ou quelque part.

Mais on devrait plutôt ralentir. On devrait prier. On devrait faire taire nos passions, tenir en bride notre arrogance, dire non à nos impulsions, et se rappeler qui on est. On est des êtres limités et faibles, et surtout, faillibles. Il y a un malheur, et je ne suis pas expert.

2/ Ne joue pas aux devinettes (20.12-21)

Donc premièrement, quand tu observes le malheur, remets-toi en question. Deuxièmement, ne joue pas aux devinettes.

Tsophar va donc continuer de s’adresser à Job, et après avoir montré à Job que la trajectoire de sa vie était celle de la vie d’un méchant, il va maintenant pointer le fait que si Job a perdu tout ce qui faisait son bonheur, c’est forcément parce qu’il a dû gagner ces choses de manière malhonnête. C’est tout-à-fait évident, pour Tsophar. C’est comme ça que ça se passe !

Les méchants sont égoïstes et avides ; leur but ultime c’est d’avoir des richesses et d’en profiter un maximum ; mais la justice veut que cette jouissance ne dure pas longtemps. La douceur du péché devient amère dans le ventre. Et puisque Job est passé par là, puisque les choses qui lui procuraient de la joie lui procurent maintenant de la souffrance (maintenant qu’elles ont disparu), eh bien c’est parce que Job a dû pécher pour se procurer ces choses au départ. Elles procèdent sûrement de mauvais désirs. Maintenant, Job reçoit la rétribution de son péché ! Lisons la suite.

Et écoutez bien, parce qu’après avoir parlé de caca, Tsophar va parler de… vomi !

(Lecture de Job 20.12-21)

Le texte nous montre que Tsophar est en train de juger les motivations secrètes de Job. Il lui reproche un péché qu’il ne peut pas observer directement. Il suppose que Job, qui était si prospère, avait gagné cette stature par des procédés suspects et avec des motivations mauvaises. Vous voyez ? Il devine ce qu’il y a dans le cœur de Job.

« Tu aimais le mal parce que ça te procurait du confort et du plaisir ; tu as triché pour devenir riche et puissant ; tu étais motivé par la convoitise, c’est sûr ! Dans ta voracité, tu as dû exploiter les vulnérables pour t’enrichir ! Eh bien voilà, tu récoltes ce que tu as semé. »

Et on comprend évidemment que Tsophar est complètement à côté de la plaque. Mais le problème qui est souligné en particulier, c’est qu’il s’égare en supposant des choses qu’il ne peut pas vérifier. Il fait un procès d’intention à Job. Il pense qu’il voit dans son cœur et qu’il peut dénoncer le mal qu’il y a dedans. Mais nous, on sait qu’il fait un très mauvais diagnostic.

Vous pouvez demander aux médecins qui sont dans notre église : si on fait un mauvais diagnostic, ça peut être très grave à la fin pour le patient. Les bons médecins, normalement, ne jouent pas aux devinettes. « Voyons, vous avez mal au ventre, là ? Ah ! Je parie que vous avez trop mangé de galette des rois. C’est ça, hein ? C’est sûr, vous avez abusé de la galette. Je le vois dans vos yeux. Ça vous apprendra ! Eh bien tant pis pour vous, vous n’aviez qu’à vous retenir. Ça vous servira de leçon. »

Et pendant ce temps, eh bien peut-être que l’appendicite va empirer, et se transformer en péritonite, qui elle-même pourrait provoquer la mort du patient.

Eh bien Tsophar non plus, n’aurait pas dû jouer aux devinettes. Et nous non plus, quand on observe le malheur autour de nous, on ne doit pas jouer aux devinettes. C’est très tentant, quand on voit des choses qui ne vont pas bien autour de nous, de nous positionner sur le pourquoi de l’affaire. Mais on n’a presque jamais tous les éléments pour pouvoir le faire.

Surtout, c’est tentant d’expliquer le malheur en le rapportant à une faute—soit une faute morale, soit au moins une imprudence. Parce que c’est rassurant pour nous. Mais s’il n’y a pas de faute évidente, on va facilement imaginer qu’il y a une faute dans le cœur de quelqu’un, ou une faute cachée ou secrète, une faute qui n’est pas avouée, ou qui est minimisée—peut-être même quelque chose dont personne n’a encore conscience (mais que nous, on soupçonne).

Ou sans aller jusqu’à une faute, on va soupçonner l’imprudence, l’immaturité, la naïveté, le manque d’expérience, ou au moins une erreur, une défaillance, un défaut quelconque. Il y a quelque chose qui cloche quelque part !

Mais il ne faut pas faire ça. Il nous est impossible de tout savoir, et donc il nous est impossible de donner une explication complète au malheur—et si c’est vrai, alors on doit se montrer extrêmement prudent. En observant le malheur, ne joue pas aux devinettes.

3/ Descends de tes grands chevaux (20.22-29)

Troisièmement, descends de tes grands chevaux.

On revient au texte, qui est en train de nous rapporter les paroles que Tsophar adresse à Job, et qui est en train de nous montrer ce que Tsophar fait de mal. Et Tsophar va conclure son intervention en prononçant tout simplement un jugement contre Job. Tsophar a établi le parallèle entre la condition de Job et la condition des méchants, et maintenant il décrit le sort qui est réservé aux méchants, c’est-à-dire le châtiment de Dieu. Un châtiment décrit en des termes horribles.

Ce qui doit nous frapper, c’est que Tsophar se permet de parler avec une grande autorité du jugement de Dieu lui-même. Tsophar va faire des affirmations qui engagent Dieu et le ciel et l’éternité. Tsophar se prend pour un prophète, et il prononce la condamnation de Job. Mais il n’aurait jamais dû monter sur ses grands chevaux comme ça !

(Lecture de Job 20.22-29)

Donc Tsophar prononce la condamnation de Job, en parlant pour Dieu. Il dit que ce qui lui est arrivé, c’est le châtiment de Dieu, c’est l’expression de sa colère (v. 23, 28). Il dit même que toute la création témoigne contre lui (v. 27) ! Tsophar se donne une grande autorité ! Et bien sûr, le texte est en train de nous montrer que Tsophar ne devrait pas du tout parler comme ça, puisqu’on sait que Job est intègre devant Dieu.

Alors comme on l’a vu la dernière fois, Tsophar fait un peu comme Bildad, c’est-à-dire qu’il ne dit rien qui soit techniquement faux en soi : c’est vrai que le mal est détestable aux yeux de Dieu, et c’est vrai que la justice de Dieu (qui implique le châtiment) est redoutable, quand on fait le mal ! Mais cette vérité est extrêmement mal appliquée dans cette situation.

Mais voilà. Puisque Tsophar a fait un mauvais diagnostic en jouant aux devinettes, eh bien il administre un mauvais médicament—ou plutôt, un bon médicament, mais pas pour la bonne maladie. Et vous savez que ça peut être très dangereux de faire ça.

Depuis des mois, on n’arrête pas de débattre sur la meilleure façon de traiter les patients atteints de la Covid. Et au cœur de ces débats, il y a souvent des questions de médicaments. Est-ce qu’on devrait traiter massivement les patients avec tel ou tel médicament, ou bien est-ce que ce médicament présente des dangers ? Pratiquement tout médicament présente, en fait, des risques d’effets secondaires, ou de complications, et donc c’est la raison pour laquelle on veut vraiment s’assurer qu’on administre toujours le bon médicament pour la bonne maladie. Parce que ce n’est pas anodin, de prendre un médicament.

Eh bien ce n’est pas anodin non plus de dire quelque chose en réponse au malheur qu’on observe autour de soi. Mais on ne veut pas faire comme Tsophar, sous peine d’effets secondaires désastreux. On doit descendre de nos grands chevaux. On doit tourner sept fois la langue dans la bouche avant de parler. On doit tourner sept fois ses pouces dans la poche avant de tweeter ou de dire ce qu’on pense sur Facebook. On ne doit surtout pas parler à la place de Dieu (c’est-à-dire prononcer à titre personnel un jugement en son nom), sous peine de prendre son nom en vain.

C’est dur, parce qu’on a envie de réagir avec force au malheur. On peut être indigné par le malheur, et c’est normal. Ou on peut être affligé, et donc avoir envie d’intervenir, de faire quelque chose. On a envie d’offrir une solution. On a envie de résoudre le truc, et cette envie est parfaitement compréhensible. Mais attention à l’impudence, à l’outrecuidance, àl’excès d’audace que cette envie peut produire.

Fais gaffe. En observant le malheur, ne te prends pas pour ce que tu n’es pas. Remets-toi en question, ne joue pas aux devinettes, et descends de tes grands chevaux. À la place, arrête-toi et pleure. C’est le quatrième point.

4/ Arrête-toi et pleure (21.1-6)

Maintenant, Job va prendre la parole à son tour et répondre à Tsophar (ch. 21). Et voici ce qu’il va dire, en gros, dans un premier temps : « Les amis, vous êtes venus pour me consoler, mais franchement, il vaudrait mieux que vous vous taisiez plutôt que de dire de telles énormités. Je pense que vous n’avez pas bien compris la situation. Je souffre horriblement alors que je suis innocent. Dieu m’a envoyé le malheur, souverainement, dans sa providence, alors que je ne le mérite pas—et cette réalité devrait vous stupéfier, comme moi-même, elle me stupéfie et me bouleverse. »

(Lecture de Job 21.1-6)

Juste après, Job va ajouter un argument (qu’on verra dans un instant), pour expliquer pourquoi il ne croit pas à la thèse de ses amis, qui est que le malheur serait le signe de la défaveur de Dieu, et donc du péché dans la vie d’une personne. Mais dans un premier temps, il décrit simplement ce que lui inspire sa situation étant donné qu’il est innocent.

Et il décrit ce que sa situation aurait dû entraîner comme réaction chez ses amis. Ils auraient dû se taire, l’écouter, accueillir ses paroles, en être « étonnés », et « mettre la main sur leur bouche. » Job ironise un peu sur le fait que ses amis étaient venus de loin pour « le plaindre et le consoler », après avoir entendu parler de ses malheurs (cf. Job 2.11), et il dit maintenant : « Eh bien donnez-moi seulement cette consolation—juste taisez-vous, ce sera mieux que tout ce que vous avez dit jusqu’à présent ! »

Alors Job ne sous-entend pas que ses amis n’auraient dû rien dire du tout. Il sous-entend que le silence aurait mieux valu que ce qu’ils ont dit. Mais la réaction qu’ils auraient dû avoir, ce n’est pas le silence en soi, c’est la stupéfaction en constatant que Job, un homme extrêmement intègre, est extrêmement affligé.

Cette stupéfaction aurait pu être exprimée avec des mots, ce n’était pas interdit ! Job, lui, l’a exprimée avec des mots (ch. 3). C’est ce qu’on appelle une lamentation, et ça consiste tout simplement à s’étonner d’une situation et à la déplorer.

Quand on voit quelque chose qui nous choque, c’est vrai que parfois ça nous laisse sans voix, mais souvent, on exprime notre étonnement. Mon fils Augustin qui a six ans me fait rire à chaque fois qu’il voit un truc qui le surprend—ça peut être en regardant par la fenêtre de la voiture en allant à l’école par exemple, et tout d’un coup je l’entends qui dit tout fort : « What ! » Parfois suivi de : « T’es sérieux ! »

Et notre texte est en train de nous dire qu’il y a quelque chose dans notre monde qui devrait susciter chez nous ce genre d’étonnement. C’est le fait qu’on peut être innocent et souffrir.

En découvrant la situation de Job, ses amis auraient dû s’exclamer : « What ! ». Ils auraient dû être stupéfaits. Ils auraient dû s’arrêter et pleurer, et c’est vrai qu’ils ont sangloté au début (cf. Job 2.12), mais ils auraient dû continuer comme ça, et lamenter la condition de Job, et écouter ses lamentations, et pleurer avec lui, et se tenir à ses côtés dans l’étonnement et dans la compassion… plutôt que de lui faire la morale. « Compassion », étymologiquement ça veut dire « souffrir avec » en latin (l’équivalent en grec est sympathie).

Et nous aussi, quand on observe le malheur autour de nous, on devrait avoir cette réaction par défaut : non pas de nous précipiter pour dire quelque chose, donner une explication, proposer une solution, prononcer un jugement, mais de nous arrêter et de pleurer. La souffrance existe et elle est choquante. Le malheur frappe, et il frappe même des innocents.

Cinq personnes sont mortes dans les émeutes à Washington—c’est horrible. On n’est pas habilité à expliquer ou à juger, mais on est habilité à s’arrêter et à pleurer. À déplorer la souffrance, à se lamenter et à prier. Des SDF dorment dans la rue en plein hiver dans des températures en-dessous de zéro—c’est choquant. Arrête-toi et pleure. Tu ne peux peut-être rien faire d’autre, mais au moins tu peux mettre la main sur la bouche et être « épouvanté » (comme dit Job) par la souffrance des malheureux.

Ton voisin tombe gravement malade, ton ami est abandonné par son conjoint, ton frère fait faillite—« What ! » Je suis stupéfait, et « un tremblement saisit ma chair ». Pourquoi ? Parce que le malheur existe dans ce monde, et c’est une réalité scandaleuse.

5/ Regarde la réalité en face (21.7-34)

Ce qui nous amène au dernier point. Regarde la réalité en face.

On revient au texte, et c’est donc Job qui est en train de répondre à Tsophar. Et maintenant, tout le reste de sa réponse va consister tout simplement à décrire une réalité, dans notre monde, que les amis de Job ne voyaient pas, ou qu’ils refusaient de voir. Je vous rappelle que leur thèse, leur présupposé même, qui fonde toute leur analyse de la situation de Job, c’est que le malheur frappe les gens qui ont fait quelque chose pour le mériter. Mais la réalité que Job va leur décrire, c’est qu’en fait, ici-bas, la plupart des méchants sont rarement inquiétés pour leur méchanceté.

(Lecture de Job 21.7-34)

Voici donc en gros ce que Job est en train de dire à ses amis : « Regardez un peu autour de vous ! Premièrement, contrairement à ce que vous dites, les méchants connaissent le bonheur sur la terre, un bonheur durable, et en plus ils obtiennent ce bonheur en rejetant ouvertement Dieu (v. 7-16). Deuxièmement, ces méchants arrivent à la fin de leur vie sans jamais être châtiés pour leur méchanceté, alors qu’il y a des gens qui souffrent mais qui ne sont pas forcément méchants (v. 17-26). Troisièmement, les méchants ne sont presque jamais inquiétés ou dénoncés, et même après leur mort, on continue de les admirer et de les honorer (v. 27-33). Donc en conclusion, les amis… vous racontez n’importe quoi (v. 34). »

Job invite ses amis à regarder la réalité en face. Et en regardant la réalité en face, ces trois compères devraient revoir leurs présupposés. Non seulement les innocents souffrent (comme Job), mais les méchants prospèrent.

Et cette réalité devrait leur faire baisser la tête. Non, le monde ne fonctionne pas selon un principe de rétribution mécanique (ce que d’autres appelleraient le principe du karma), où si tu fais le bien, tu es récompensé, et si tu fais le mal, tu es châtié. Non, parce que de toute évidence, le mal ça paie bien. En fait, on dirait bien que quand on rejette Dieu, ça rapporte plus !

Et ça, c’est dingue, parce que le reproche que le diable avait fait concernant Job, dans le prologue de l’histoire, c’était qu’il craignait Dieu pour obtenir quelque chose en retour (cf. Job 1.9-11). Le diable avait dit que Job était fidèle à Dieu, certes, mais de manière intéressée. Or Job est en train de dire ici que ceux qui veulent vraiment connaître la prospérité ici-bas, feraient mieux d’être méchants !

Et cette réalité, on la constate aussi aujourd’hui, non ? Qui sont les gens les plus riches ? Qui sont les gens les plus puissants ? Qui sont les gens les plus étincelants dans ce monde ? Qui sont les gens dont on parle dans les médias quand ils meurent, et qu’on commémore même après leur disparition ? Qui voit-on sur les affiches électorales ? Est-ce que ce sont pour la plupart des gens honnêtes, qui craignent Dieu, qui respectent la loi, qui prennent soin de la veuve et de l’orphelin ? Pas sûr.

Et donc quand on observe le malheur autour de soi, on doit regarder la réalité en face. Le malheur existe, et il ne frappe pas seulement les méchants. On dirait même qu’il frappe moins les méchants. On dirait que c’est cool de ne pas croire en Dieu, et de tricher pour devenir riche, et d’exploiter les faibles, et de tromper son conjoint, et d’avoir une vie résolument centrée sur soi-même.

Mais regarder la réalité en face, ça ne doit pas nous conduire au cynisme. Oscar Wilde a dit que « le cynisme, ça consiste à voir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’elles devraient être. » Mais Job voit les choses telles qu’elles sont, et pourtant ça ne le conduit pas au cynisme, puisqu’il a résolu d’être quand même fidèle à Dieu. Autrement dit, il voit les choses telles qu’elles sont, mais il les voit aussi telles qu’elles devraient être.

Et à notre tour, on doit regarder la réalité en face, pour que cette réalité nous fasse mal, comme elle fait mal à Job, et comme elle devrait faire mal à ses amis.

On devrait regarder la réalité en face pour voir que cette réalité est effroyable. On vit dans un monde profondément dysfonctionnel, où le malheur existe, et où le malheur n’est pas corrélé à la moralité des gens. Si c’est vrai, alors quand on observe la souffrance autour de soi, ça devrait avant tout nous maintenir dans une forme d’effarement et de crainte. Un peu comme quand on se trouve devant un volcan en éruption, ou une tornade, ou une avalanche. « Waouh c’est un truc horrible qui existe, et ça nous dépasse complètement. »

Comment donc réagir au malheur quand je l’observe autour de moi ? Eh bien on l’a dit en introduction : la leçon de tout ce passage, c’est qu’en observant le malheur autour de nous, on devrait être incité à une extrême humilité qui procède d’une extrême lucidité. « Ferme la bouche, et ouvre les yeux », voilà le message de Job pour nous.

Quand tu observes le malheur, remets-toi en question, ne joue pas aux devinettes, descends de tes grands chevaux, arrête-toi et pleure, et enfin, regarde la réalité en face. C’est un monde cruel que celui dans lequel on vit.

Bien sûr qu’il y a aussi beaucoup de joie autour de nous, beaucoup de plaisirs à partager, beaucoup de bonheur (avec un petit b) qu’on peut observer chez les gens. Mais le malheur est aussi une effroyable réalité. Il peut s’abattre du jour au lendemain, sans explication, sans cause qu’on puisse discerner, sans discrimination, sur des gens qui n’ont rien demandé à personne, et même sur des gens particulièrement fidèles à Dieu, ou sur des innocents fragiles comme des bébés ou de jeunes enfants. Le malheur et l’injustice sont là, on y est confronté, facilement, tous les jours.

En réaction, on peut être tenté d’opter pour le déni, ou pour la colère, ou pour le repli sur soi, ou pour le jugement, ou pour le désespoir… Mais ce texte nous dit d’opter pour la stupeur et la compassion.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas tenir longtemps dans cette posture sans avoir au moins quelques certitudes. Et comme on l’a vu jusqu’ici dans cette série de messages, si Job est capable de persévérer dans son extrême affliction, sans tomber dans un désespoir absolu ou sans devenir fou, c’est parce qu’il a des certitudes concernant le caractère de Dieu. Et même dans notre passage, Job fait allusion à ce qu’il sait sur Dieu. Il est persuadé que Dieu est juste (21.19), et que Dieu est souverain (21.22). Ça fait partie des raisons pour lesquelles Job est convaincu que Dieu exercera sa justice au moins dans l’au-delà—et donc Job peut persévérer.

Mais un des trucs qu’on a vus aussi dans le cadre de cette série, c’est que nous, en 2021 après Jésus-Christ, on est tellement mieux équipé encore que Job pour avoir des certitudes sur le caractère de ce Dieu juste et souverain, qui gouverne notre monde cruel.

On sait, parce qu’on a toute la Bible, et parce qu’on a le témoignage de l’histoire, on sait comment Dieu a manifesté sa compassion et son amour pour les malheureux, et on sait comment il a accompli la rédemption sur laquelle Job comptait tant. Dieu s’est approché lui-même des hommes par Jésus-Christ, il a fait l’expérience de ce monde cruel, et il en a souffert lui-même, jusqu’à la mort sur la croix.

Et là, il a pris sur lui la peine ultime de nos fautes qui nous séparaient spirituellement de lui, et qui avaient plongé notre monde dans le malheur et l’injustice et la souffrance, justement pour que dans l’au-delà, si on fait confiance à Dieu, on soit accueilli dans son paradis pour toute l’éternité, où il n’y aura plus « ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap 21.4).

Jésus est ressuscité des morts le troisième jour, et aujourd’hui il est vivant et il prépare la place des croyants dans son royaume. Et il n’y a que cette espérance-là qui peut nous faire tenir en face du malheur aujourd’hui, et qui peut nous libérer pour regarder le malheur en face, dans toute sa violence et sa laideur, et nous permettre de lamenter l’existence du mal, et de déplorer la présence de l’injustice et de la souffrance dans notre monde et dans la vie de notre prochain—et de faire tout ça avec une authentique humilité.

Parce qu’on ne comprend pas. Mais on craint Dieu qui est notre Sauveur.

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