Souffrir avec espérance

Par Alexandre Sarranle 31 janvier 2021

Je suis sûr qu’il vous est déjà arrivé de vous plaindre de quelque chose qui vous arrivait, et que quelqu’un de votre entourage, rempli de bonnes intentions, vous a dit : « Allons, allons, ne te plains pas, ça pourrait être pire ! » Est-ce que ça vous a aidé ? Pas sûr !

Moi, je suis le grand spécialiste de cette approche. Demandez à Suzanne, mon épouse : depuis presque vingt ans qu’on est marié, combien de fois elle m’a entendu dire : « Allons, chérie, ce n’est pas si grave. On a déjà de la chance d’être en vie, d’avoir un logement et de quoi se nourrir… Franchement, ce problème, là, c’est un problème de riche ! On ne devrait pas se plaindre. » Et il me semble que jamais Suzanne ne m’a répondu : « Oh merci mon chéri, tu as vraiment su trouver les mots pour me consoler et me rassurer ! »

Eh bien comme Suzanne, vous avez peut-être vous aussi dans votre entourage quelqu’un comme ça, quelqu’un comme moi—un vieux misanthrope sans cœur—qui vous rappelle en permanence que si vous allez mal, finalement ce n’est pas si grave… parce qu’il y a toujours pire dans la vie. « Imagine comment ça pourrait être pire, et maintenant réjouis-toi ! »

Et ce n’est pas impossible que ce soit vos amis chrétiens qui vous disent ça, ou qui vous font comprendre ça—peut-être même le pasteur, à force de répéter chaque semaine à l’église que les humains sont de terribles pécheurs qui ne méritent qu’une chose, finalement, par nature, c’est d’être éternellement séparés de Dieu et de brûler en enfer. Ah, eh bien dans ces conditions effectivement, les souffrances qu’on traverse ici-bas ne sont pas si terribles que ça ! Soyons reconnaissants, parce qu’on mérite tellement pire !

Et j’ai remarqué que cette insistance sur notre indignité, qui est assez caractéristique, en fait, de notre milieu réformé confessant (évangélique), où on a une doctrine très solide du péché originel et de la chute (ce qu’on appelle aussi parfois la doctrine de la dépravation totale), eh bien cet accent qu’on met là-dessus peut produire une sorte de résignation face à la souffrance. « Il y a des trucs qui me font souffrir, eh bien ce n’est pas grave en fait, parce que je ne mérite pas mieux. Alors je ne vais pas me plaindre. »

Est-ce que c’est comme ça qu’on doit affronter la souffrance dans la vie ? En se faisant une raison ? En acceptant avec philosophie qu’on est des êtres fragiles et que la vie c’est dur ?

Quand on fait ça, on est capable d’instaurer une véritable culture—ou une ambiance, si vous préférez—dans nos familles, et dans notre église, où celui qui se plaint est mal vu. Celui qui parle de ses problèmes, c’est celui qui n’a pas encore les épaules très solides en tant que croyant, c’est celui qui n’a pas encore appris l’endurance de la foi, dit-on ! Bref, c’est un faible, tandis que la maturité, ça consisterait à serrer les dents et à continuer d’avancer.

Ça ne vous est jamais arrivé d’hésiter à parler de vos problèmes à vos amis chrétiens, parce que vous aviez peur d’avoir l’air bête ? Et de vous dire : « Bof, c’est quoi finalement ces petits problèmes que j’ai ? Je suis sûr qu’eux, ils ont aussi des problèmes, peut-être des trucs pires, mais on dirait bien qu’ils arrivent à vivre avec. Je vais passer pour quoi, moi, si je commence à parler de mes soucis ? »

Et petit-à-petit, on se retrouve à minimiser la douleur réelle de nos souffrances, on se dissuade implicitement les uns les autres d’en parler, on instaure une forme de déni collectif qu’on assimile à de la foi, et quand finalement on n’arrive tout simplement pas à surmonter la difficulté, et qu’on craque, eh bien on a honte et on culpabilise.

Mais vous savez quoi ? La Bible nous propose une autre voie. Elle nous propose non pas de souffrir avec résignation, mais de souffrir avec espérance. Ce n’est pas du tout pareil. Et c’est ce qu’on va voir dans le passage qu’on va prendre maintenant dans le livre de Job.

On arrive à la toute fin d’une section qui a commencé au chapitre 4, et où les trois amis de Job s’entretiennent avec Job—ou plutôt se disputent avec lui, parce qu’ils n’ont pas du tout la même analyse que Job de ce qui est en train de lui arriver. Le malheur s’est abattu sur Job, et ses amis pensent qu’il a fait quelque chose pour mériter ça, tandis que lui est convaincu que non. Et c’est Bildad qui va prendre la parole maintenant, pour terminer ce cycle, et vous allez voir qu’il ne lui reste plus grand-chose à dire. C’est un peu comme s’il jetait l’éponge.

En fait les trois amis sont à court d’arguments, ils ne savent plus quoi dire, ils sont essoufflés, peut-être même un peu désespérés par l’obstination de Job. D’ailleurs Tsophar, le troisième ami, ne prendra même pas la parole une troisième fois ! Il n’en peut plus !

Les trois amis en tout cas se rendent compte que Job reste ferme dans ses convictions, et donc Bildad, en dernier recours, va pointer ce qu’il pense être le cœur du problème. C’est que Job s’imagine, à la base, qu’il est possible même pour un homme d’être juste devant Dieu. Mais l’homme le plus intègre sur terre n’est quand même pas juste devant Dieu, d’après Bildad, et donc même si Job n’a pas commis de péché particulier (admettons !), de toute façon il ne devrait pas se plaindre, puisque de toute façon il ne peut pas être foncièrement juste !

Mais Job va répondre à ça, et à travers sa réponse, on va comprendre que Job a une vision de Dieu qui est plus complète et plus grande encore que celle de Bildad. C’est cette vision de Dieu qui, jusqu’ici, a aidé Job dans ses souffrances, et qui lui a permis d’échapper au désespoir, tandis que ses amis, eux, n’ont fait que l’enfoncer !

Et donc la leçon de ce texte pour nous aujourd’hui, si on veut affronter la souffrance autrement que par la résignation, c’est qu’on peut considérer toutes nos souffrances, des plus petites aux plus grandes, avec espérance. On peut les regarder en face, et en parler sans honte et sans complexe, comme Job en fait, parce que justement, elles sont un affreux défaut de notre existence, et elles ne vont pas perdurer éternellement.

1/ Souffrir c’est normal (ch. 25)

Premier point : souffrir c’est normal. Alors le texte commence avec Bildad qui prend la parole une dernière fois, dans ce cycle d’échanges entre Job et ses amis, et qui dit à Job, en gros : « Bon, j’en ai marre. Dois-je te rappeler, Job, que Dieu est redoutable et pur, et que nous on est faible et impur, et donc que personne ne peut prétendre être ami avec Dieu ? Donc, que tu aies péché précisément d’une manière ou d’une autre, même si toi tu ne le vois pas, tu devrais juste au moins accepter que ce malheur qui t’arrive, ce n’est rien d’extraordinaire, puisque de toute façon, c’est ce que tu mérites par nature. »

Bildad est donc en train de sous-entendre que Job, s’il avait une bonne perception de qui est Dieu, il ne devrait même pas se plaindre. « Estime-toi heureux, Job, que Dieu ne t’ait pas encore écrabouillé comme le misérable vermisseau que tu es. »

Bildad est un peu virulent, mais ce qu’il dit, en soi, est tout-à-fait vrai (ch. 25). Oui, Dieu est l’Éternel des armées, le chef des légions d’anges dans le ciel, celui dont le royaume s’étend dans tout l’univers (v. 1-3). « Il établit la paix dans les lieux célestes », c’est-à-dire qu’il impose son règne partout, personne ne peut lui résister, un peu comme la pax romana sous l’Empire Romain, c’est-à-dire une paix obligée, une paix impérialiste, la paix de l’assujettissement à une autorité supérieure irrésistible. Dieu est redoutable.

Et Dieu est pur. Si pur que personne ne peut s’approcher de lui. Il est comme le soleil qui rayonne dans toute sa force, ce soleil qu’on connaît si bien, et qui rayonne tellement qu’à un million de kilomètres de sa surface, il fait un million de degrés. Si la lune ou les planètes du système solaire s’approchaient du soleil, elles seraient toutes consumées. Mais si le soleil s’approchait de Dieu, c’est le soleil qui serait englouti et qui disparaîtrait ! Même « les étoiles ne sont pas pures [aux yeux de Dieu] », dit Bildad (v. 5).

Et qu’est-ce qu’on est, nous, les humains, comparés à Dieu ? Des vermisseaux. Des petites larves. Des asticots (v. 6) ! Et donc quelle est la logique de Bildad ? C’est que si on est des humains imparfaits qui vivons en présence d’un Dieu parfait, ça va être compliqué. On va souffrir, et c’est parfaitement logique ou normal. Parce qu’on ne peut pas se prévaloir d’autre chose devant un Dieu si redoutable et pur.

C’est un peu comme quand on veut apprendre à jouer du violoncelle. C’est normal que ce soit dur. On veut jouer les suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach, qui sont si « redoutables et pures », mais nous, on n’est pas à la hauteur. Alors on s’y met, mais ça va être dur. Et il va falloir souffrir pour y arriver.

C’est comme quand on dit : « Si on veut être beau, il faut souffrir. » Ou encore : « Il faut souffrir pour réussir dans la vie. » Eh bien Bildad est en train de dire : « Il faut souffrir pour exister en tant qu’humain ! Job, en admettant même que tu n’aies rien fait de particulièrement grave pour mériter spécifiquement ce malheur, de toute façon en tant que misérable vermisseau devant Dieu, qu’est-ce que tu croyais ? »

Alors ce qui est drôle, c’est qu’après avoir dit ça, Bildad ne dit plus rien. Et aucun de ses amis ne dit plus rien non plus. Peut-être parce qu’en disant ça, il se rend compte que lui aussi, puisqu’il est un être humain, eh bien logiquement, lui aussi est un misérable vermisseau qui ne peut pas être juste devant Dieu ! Et donc son discours finit un peu en eau de boudin. Bildad se rend peut-être compte que selon sa logique, ce qui arrive à Job pourrait aussi bien lui arriver à lui aussi. Involontairement, il s’est mis sur un pied d’égalité avec Job.

En tout cas dans un sens, Bildad a raison. Et ce que Bildad dit, Job le sait déjà. Aucun être humain ne peut prétendre être sans péché devant Dieu (à part Jésus). Aucun être humain ne peut faire valoir des mérites pour être bien traité par Dieu en retour. Aucun être humain ne peut dire : « Je suis digne d’être ami avec Dieu ! » Donc : souffrir c’est normal, en fait, étant donné qu’on est des êtres impurs, qui vivons dans un monde impur, devant un Dieu qui, lui, est redoutable et pur.

2/ Souffrir c’est problématique (26.1-4)

Voilà, c’est la fin de ma prédication. Vous vous sentez mieux maintenant ? Non, heureusement, ce n’est que la fin de mon premier point !

Deuxième point : souffrir c’est problématique. Alors ce n’était pas la fin de ma prédication, mais c’était la fin de la prédication de Bildad. Et Job réagit avec un sarcasme assez délicieux (26.1-4). « Eh bien merci Bildad ! Tu as su trouver les mots justes pour me consoler et me rassurer. Qu’est-ce que je ferais sans toi Bildad ! Mais où est-ce que tu as trouvé une telle sagesse ? Je suis rempli d’admiration et de gratitude. »

Job ne sous-entend pas que ce que Bildad a dit était faux, pas du tout. Il sous-entend que ce que Bildad a dit était vrai, mais d’aucune utilité pour apporter la consolation. Oui, c’est vrai qu’aucun homme n’est foncièrement juste devant Dieu, que personne ne peut prétendre être digne d’être ami avec Dieu, et donc, que la vie, c’est dur. Souffrir, c’est normal. Ça fait partie de notre condition. Et après ? Ce n’est pas parce que la souffrance est habituelle… qu’elle n’est pas désagréable ! La souffrance est quand même problématique.

Job est en train de dire : « Merci Bildad, mais cette merveilleuse théologie que tu as… ne change absolument rien à ma douleur. Ce n’est pas en me rappelant que je suis un vermisseau devant un Dieu redoutable et pur, que mes enfants vont moins me manquer, ou que ces terribles ulcères qui me couvrent de la tête aux pieds vont me faire moins mal, ou que je vais tout d’un coup me mettre à penser avec optimisme à l’avenir. »

Ça me fait penser à ce qui est arrivé il n’y a pas très longtemps quand ma maman m’a appelé, légèrement inquiète, pour me dire : « Alex, est-ce que tu pourrais venir à la maison ? J’ai de l’eau qui sort sous mon évier, et qui s’écoule par terre dans la cuisine. » Je ne pouvais pas venir tout de suite parce que j’étais en train de travailler sur ma prédication, mais finalement je lui ai dit : « Ne bouge pas, j’arrive. »

J’ai regardé sous son évier, et ensuite, j’aurais pu dire à ma maman : « Ça a été super mal assemblé, ton truc. Les flexibles sous le mitigeur sont tout pliés et tordus, pas étonnant qu’il y en ait un qui se soit percé ! En plus, la vanne pour couper l’alimentation d’eau est défectueuse, donc même quand on éteint il y a encore de l’eau qui arrive dans le circuit, c’est vraiment mal fichu ! Ah oui, et puis franchement, ce mitigeur, regarde comme il est tout abîmé. Il a vraiment fait son temps ! Voilà. De rien. Au revoir. »

Alors j’aurais peut-être dit plein de trucs tout-à-fait vrais, mais ça n’aurait aidé ma maman en rien ! Ce n’est pas en décrivant le problème, ou en l’expliquant, ou en philosophant sur le problème, que le problème va disparaître ou devenir moins un problème. Il y a toujours de l’eau qui va s’écouler par terre dans la cuisine, et ça va toujours être aussi embêtant.

De la même façon, on peut tout-à-fait reconnaître que ce que dit Bildad est vrai, et quand même désirer plus. On peut reconnaître qu’on est des vermisseaux comparés à Dieu, et qu’on n’est pas digne d’être ami avec lui, et quand même déplorer le malheur quand il survient dans notre vie, parce que ça fait mal, tout simplement ! Oui, la vie c’est dur, je comprends pourquoi c’est dur… et ça me dérange ! Ce n’est pas parce que souffrir c’est normal, que souffrir c’est banal !

Et ce qu’on a constaté chez Job depuis le début de ce récit, c’est que Job n’a pas peur de se lamenter. Il se lamente, ou plutôt, il lamente sa situation. Il la regrette, il la déplore. Parce que ce n’est pas un genre d’apitoiement malsain, centré sur lui-même, mais c’est tout simplement le fait de s’insurger, en quelque sorte, contre ce truc qui fait partie de son existence et qui fait tellement mal. C’est « normal », peut-être, mais c’est douloureux quand même.

Et nous, on ne doit pas avoir honte de nos souffrances non plus. Quand quelque chose ne va pas dans notre vie, il y a peut-être une explication, certes. Peut-être que ce n’est pas extrêmement grave dans l’absolu. Peut-être même qu’on le mérite. Mais si ça fait mal, ça fait mal. On peut le dire. Et on peut désirer que ça ne fasse plus mal. Et on doit pouvoir en parler, surtout avec nos amis dans la foi, sans avoir peur d’être regardé de travers.

3/ Souffrir c’est providentiel (26.5-10)

Donc souffrir, c’est normal, mais souffrir c’est quand même problématique. Troisième point : souffrir c’est providentiel.

Job a donc répondu d’abord avec du sarcasme, mais ensuite il va quand même développer un peu plus précisément sa pensée, et il va reprendre à son compte la description que Bildad avait faite de la grandeur de Dieu, pour aller plus loin encore. Bildad avait sous-entendu que Job n’avait pas une vision assez majestueuse de Dieu ; mais Job répond en disant que sa vision de Dieu (à lui, Job) est en réalité plus grande que celle de Bildad (26.5-10) !

Bildad avait dit : « Dieu est redoutable et pur, et les humains sont indignes », ce qui sous-entend que ça clashe entre les deux, et que les humains ne devraient pas être surpris de souffrir. Mais Job répond : « Oui Dieu est redoutable et pur, et les humains sont indignes, mais Dieu est aussi transcendant et il gouverne toute réalité par sa providence », ce qui sous-entend que la souffrance des humains, elle-même, est soumise à la providence de Dieu.

Job décrit (26.5-10) la suprématie de Dieu sur toute réalité en commençant par le séjour des morts qui se trouve au fond de l’abîme (v. 5), et en remontant progressivement jusqu’au firmament (v. 9). Job balaie toute la création, comme s’il faisait un grand travelling avec sa caméra, pour montrer toute l’étendue du contrôle que Dieu exerce sur sa création.

En parlant du séjour des morts ou de « l’abîme de perdition » (Abbadon, v. 6), Job fait référence au monde des esprits mauvais, à ces profondeurs de la mer où habitent les démons et les forces du mal, dans la culture de l’Antiquité. Et puis Job parle de l’ordre de la nature qui est soutenu en permanence par Dieu (v. 7-9). Et puis il parle du cercle qui représente la limite de l’univers (v. 10) ; c’est Dieu qui a fixé cette limite entre la lumière et les ténèbres. Bref, Dieu gouverne tout, partout, dans le monde visible et invisible. Il est l’auteur de toute réalité créée, et il commande toute réalité créée. Rien n’échappe au contrôle de sa main !

Bildad avait décrit un Dieu impérial, qui avait le pouvoir dans l’univers comme un grand roi qui avait conquis un territoire. Mais Bildad ne laissait pas entendre que Dieu était le maître souverain, même des lois de la nature, du séjour des morts et du monde des esprits ! Job amplifie donc encore davantage la grandeur de Dieu.

Et bien sûr, la question qui est derrière tout ça, c’est celle de la souffrance des hommes. Job est en train de dire : « OK, Dieu est redoutable et pur. Mais Dieu est plus encore que ça. Il est absolument souverain, donc ma souffrance lui est soumise, elle aussi, et en fait, quand j’y pense, ça, ça me rassure un peu ! » C’est rassurant, quand notre souffrance est gouvernée par un spécialiste.

Il y a une différence, n’est-ce pas, entre perdre sa jambe parce qu’on se l’est fait manger par un crocodile, et perdre sa jambe parce qu’on se l’est fait amputer par un médecin. Ou disons, entre se faire piquer par une épine de ronce et se faire piquer par la seringue d’une infirmière. Il y a une différence, non ? Pourtant c’est le même… désagrément, dans l’absolu !

Quand vous êtes allongé sur la table d’examen d’un bon médecin (je ne parle pas d’un mauvais médecin mais d’un bon médecin comme ceux qui viennent à l’église Lyon Gerland), et quand ce médecin vous dit : « Attention, ça va piquer un peu », ou : « Attention, ça va être désagréable mais c’est nécessaire », vous savez intérieurement que cette douleur est gouvernée par un spécialiste. Et ça change quelque chose à votre perception de la douleur. Ça ne la rend pas moins forte, mais ça peut vous aider à la traverser avec plus d’optimisme.

Notre belle confession de foi dit ceci :

« Dieu le grand Créateur de toutes réalités, soutient, dirige, emploie et gouverne toutes les créatures, actions et choses, des plus grandes aux plus petites, par sa très sage et sainte providence. » (Westminster V.1)

Quand on souffre, quand quelque chose va mal dans notre vie, on n’est pas temporairement déplacé dans un secteur de l’univers qui échappe au contrôle souverain que Dieu exerce sur « toutes les créatures, actions et choses, des plus grandes aux plus petites ». Même si on était jeté au fond de l’abîme, ou si on était aspiré par un trou noir, ou si on était attaqué par des démons, notre situation serait quand même, toujours, gouvernée par Dieu.

4/ Souffrir c’est temporaire (26.11-14)

Donc souffrir c’est providentiel. Et si on s’en rappelle, ça peut nous aider à porter un regard optimiste sur nos souffrances plutôt qu’un regard résigné. Surtout à cause de ce que Job nous dit à la fin. C’est le quatrième point : souffrir c’est temporaire.

Après avoir rappelé que Dieu est l’auteur de toute réalité créée et qu’il commande toute réalité créée, Job maintenant ajoute quelque chose : c’est que Dieu est capable d’intervenir et de renverser l’ordre du monde. Il est susceptible de secouer l’univers pour accomplir sa volonté.

Les « colonnes » qui soutiennent la voûte du ciel (d’après le langage de l’Antiquité) « s’ébranlent » à la « menace » de Dieu (v. 11). La mer (qui est le lieu de résidence des forces du mal) tremble devant sa force, et elle est humiliée par son intelligence (v. 12). Les nuages menaçants disparaissent par son souffle, et surtout, le « serpent fuyard » est transpercé (v. 13). Le serpent (nahash), dans ce contexte, c’est le grand monstre marin qui représente le chaos dans la mythologie mésopotamienne. C’est un horrible dragon qui incarne le mal dans l’univers. Il est aussi appelé le Léviathan. Il est décrit comme étant « fuyard » parce qu’il est normalement impossible à contrôler.

Mais même le « serpent fuyard », même le Léviathan, ne peut pas échapper à Dieu, si Dieu décide de le « transpercer », c’est-à-dire de le détruire. Et le serpent, ça désigne qui en premier, dans l’Ancien Testament ? C’est le diable (le nahash, Gn 3.1).

Donc vous voyez ce que Job est en train de dire ? Dieu est capable de renverser l’ordre du monde. Il est capable de secouer l’univers et d’aller attraper le prince des ténèbres et de lui tordre le cou pour le faire disparaître et pour rétablir la paix et l’harmonie dans toute la création. Et Job dit qu’on peut le deviner, ça, en considérant ne serait-ce que ce qu’on peut déjà voir de la puissance de Dieu dans la nature.

Regardez les tempêtes et les ouragans, le tonnerre, les tornades, les volcans, les avalanches, les raz-de-marée, les tremblements de terre, les météorites, les éclipses, les virus… Ce n’est qu’un « écho léger » de la puissance de Dieu (v. 14) !

Et encore une fois, la question qui est en arrière-plan, c’est celle de la souffrance des hommes, et celle de Job en particulier. Job est en train de dire : « Je souffre terriblement, et ce n’est pas ta vision d’un Dieu redoutable et pur qui m’aide, Bildad ; c’est plutôt ma vision d’un Dieu redoutable et pur et absolument souverain et qui va certainement un jour accomplir une œuvre spectaculaire de rédemption pour écraser la tête du serpent et détruire le mal. J’ai une vision de Dieu qui est plus grande encore que la tienne, Bildad, et c’est ça qui m’aide ! »

Une fois de plus, les intuitions de Job (conduites par le Saint-Esprit) sont tellement justes, n’est-ce pas ? Dieu avait promis à Adam et Ève qu’une descendance viendrait un jour écraser la tête du nahash (Gn 3.15), c’est-à-dire vaincre l’ennemi de Dieu et des hommes, qui est le prince du mal et qui se délecte de tout péché et de toute souffrance dans ce monde que Dieu avait créé bon à l’origine (cf. És 27.1).

Cette descendance, c’est le Christ. C’est Jésus, qui est né sans péché, exprès pour porter les péchés des croyants sur la croix, où il s’est donné volontairement en sacrifice (ou en rançon) pour désarmer le diable. Satan se frottait les mains, si j’ose dire, parce qu’il avait mis les humains dans la situation que Bildad a décrite : « Personne n’est juste devant Dieu, ha ha ha ! Tout le monde mérite de souffrir ! »

Mais Jésus intervient et renverse l’ordre des choses ; il secoue l’univers en naissant, lui, sans péché, un homme parfaitement juste devant Dieu. Il est même Dieu tout-puissant, revêtu de la nature humaine, capable de faire trembler la mer et de rendre le ciel immaculé, quand il a calmé la tempête (Mc 4.35-41). Et lui, le seul juste, se charge des péchés des autres ! Lui, le seul pur, va être consumé par la colère de Dieu le Père qui va rétribuer en lui les péchés des croyants, eux qui étaient impurs et incapables de s’approcher de Dieu (2 Co 5.21). Et Christ, le seul qui ne mérite pas de souffrir, va souffrir plus que n’importe qui d’autre, volontairement !

Non seulement ça, mais après être descendu au séjour des morts, Jésus va ressusciter le troisième jour en vainqueur absolu. Il aura terrassé le serpent fuyard, il aura véritablement bouleversé tout le cosmos pour y rétablir le shalom de Dieu (sa paix).

Et Jésus est venu, il a souffert, il est mort, et il est ressuscité, de sorte que tous ceux qui lui font confiance sont débarrassés de la condamnation de leurs péchés, et peuvent devenir par la foi les amis de Dieu. Et une fois qu’on est réconcilié avec Dieu, on peut vivre maintenant en attendant un jour plus glorieux encore : le jour du retour de Jésus, où toute la création sera renouvelée, et où on entrera pour toujours dans le paradis de Dieu, et où toute souffrance, y compris la souffrance de nos péchés, sera abolie définitivement, et où on sera parfaitement consolé de toutes nos larmes et de toutes nos douleurs.

Souffrir c’est temporaire. L’auteur de l’épître aux Hébreux dit :

« En soumettant [à Christ] toutes choses, Dieu n’a rien laissé qui reste insoumis. Cependant, nous ne voyons pas encore maintenant que toutes choses lui soient soumises. » (Hé 2.8)

L’apôtre Paul dit :

« Christ remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir aboli toute principauté, tout pouvoir et toute puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort. » (1 Co 15.24-26).

Donc pour conclure. Aujourd’hui, quand la souffrance vient taper à la porte de ma vie, comment est-ce que je dois traverser ça ? Quand ça ne va pas bien, est-ce que je dois juste serrer les dents et accepter avec philosophie et résignation que la vie, c’est dur, c’est comme ça et ce n’est pas étonnant parce que je suis un être faible et pécheur ? Ça pourrait toujours être pire, alors je ne vais pas me plaindre, et je ne vais surtout pas embêter les gens de mon entourage avec mes problèmes de riche !

Mais vous voyez, je crois que ce texte, et la Bible tout entière, nous propose une autre voie. Certes, les problèmes de riche ça existe, et on devrait aussi cultiver notre reconnaissance à Dieu pour toutes les bonnes choses qu’il nous donne. Mais en général en tout cas, quand les difficultés viennent taper à la porte de notre vie, plutôt que souffrir avec résignation, on peut souffrir avec espérance. Parce que nos souffrances, en fait, et quelles qu’elles soient, des plus grandes aux plus petites, sont un affreux défaut de notre existence, et elles ne vont pas perdurer éternellement.

J’espère qu’à l’église de Lyon Gerland, on va se sentir libre de partager nos difficultés les uns avec les autres, même quand on a l’impression que ce ne sont que des « petits » problèmes. La foi, ça ne consiste pas à faire le dos rond sous la douleur, comme si c’était de toute façon notre misérable vocation en tant qu’êtres humains pécheurs. On ne mérite pas mieux, donc on va supporter ça en silence, presque comme si on devait expier nous-mêmes une partie de notre condition déchue !

Mais non, c’est Christ qui a expié, entièrement, notre condition déchue, si on est croyant. Et donc certes, c’est vrai qu’on va souffrir ici-bas à la suite de Christ, on va « souffrir avec lui » (Rm 8.17) parce que le serviteur n’est pas plus grand que son maître, mais la foi, ça va consister à regarder ces souffrances en face et à leur proclamer la victoire de Christ. Et on peut s’entraider à ça dans l’église, sans peur et sans honte et sans complexe.

On doit continuer d’être scandalisé par la souffrance, et on doit porter notre attention vers l’avenir, vers le jour où Jésus reviendra. Il reviendra pour sûr, et il nous consolera pour sûr, parce qu’il est déjà venu une première fois et qu’il a scellé sa victoire par sa résurrection.

Et voici les deux applications les plus pratiques de toute cette prédication, et je vais finir avec ça. La première : souffrir avec espérance, ça consiste à relativiser notre souffrance, non pas en la comparant à ce qu’on pourrait connaître de pire, mais en la comparant à ce qu’on connaîtra de meilleur.

La seconde : vous pouvez faire cela, déjà très facilement en revenant au culte la semaine prochaine, où on aura le plaisir d’accueillir le pasteur Florent Varak qui va nous parler de « l’espérance glorieuse de notre résurrection » !

« Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire à venir qui sera révélée pour nous » (Rm 8.18), dit l’apôtre Paul.

Jésus lui-même a dit :

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » (Mt 5.4)

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