Nos espoirs déçus et nos rêves impossibles

Par Alexandre Sarranle 28 février 2021

Je voudrais commencer par vous poser une question un peu douloureuse ce matin. Est-ce que votre vie ressemble à ce que vous imaginiez ? Est-ce que votre vie aujourd’hui correspond à ce qu’autrefois vous espériez qu’elle fût ? C’est une question douloureuse pour certains, pas seulement pour des raisons de syntaxe et de concordance des temps… mais parce que cette question appuie peut-être là où ça fait mal.

Permettez-moi de poser la question un peu différemment. Est-ce que vous êtes devenu ce que vous auriez aimé être ? Est-ce que vous vous trouvez là où vous comptiez aller ? Est-ce que vous avez obtenu ce que vous espériez avoir ?

Ou bien. Est-ce que vous avez dû renoncer à des projets, parce que ça ne s’est pas passé comme prévu ? Est-ce que la vie vous a forcé à prendre une direction que vous ne vouliez pas prendre, et maintenant c’est impossible de revenir en arrière ? Est-ce qu’on vous a dérobé vos rêves ? Est-ce que vous avez été dépouillé de quelque chose qui vous était tellement précieux et agréable… et vous savez que vous n’allez jamais le récupérer ?

Vous aviez autrefois un super projet d’études bien précis, vous aviez une vision et du potentiel, mais il y a eu des contretemps, vous avez échoué dans votre formation, ou décroché, et maintenant vous ne savez plus quoi faire. Et c’est trop tard pour recommencer.

Vous aviez un plan de carrière bien ficelé, mais vous avez fait des erreurs, ou peut-être qu’il y a eu une crise économique, et vous êtes maintenant au chômage et vous avez toutes les peines du monde à retrouver du travail. Ça vous semble impossible de reconstruire.

Vous vous êtes mis en couple, ou vous vous êtes marié, avec des étoiles dans les yeux, mais votre conjoint a changé, vous allez de frustration en conflit, et vous vous sentez piégé.

Vous vouliez avoir plein d’enfants, mais vous n’arrivez pas à en avoir ; ou bien vous en avez eu—plein—mais ils sont devenus la cause principale de vos soucis, et c’est tellement plus dur que ce que vous aviez imaginé !

Vous étiez dynamique et sportif, et vous aviez plein de rêves de voyages et d’aventures et de découvertes, mais vous êtes tombé malade, ou vous avez eu un accident, et vous avez de la peine maintenant à accomplir les moindres petites tâches quotidiennes.

Ou tout simplement : vous étiez plus jeune, vous aviez la vie devant vous, vous aviez l’excitation de pouvoir apprendre plein de choses, de découvrir plein d’endroits, de rencontrer plein de gens, d’accomplir plein d’exploits… mais vous avez « passé un cap », comme on dit. Vous êtes de toute évidence plus près de la fin que du début, et vous vous posez plein de questions. « Qu’est-ce que j’espérais accomplir ? À quels rêves est-ce que je dois renoncer désormais ? Et si l’herbe était plus verte à côté, finalement ? Est-ce que j’ai encore le temps ou la liberté de le découvrir ? Comment est-ce que je me suis retrouvé dans cette impasse, et est-ce que je peux encore en sortir ? »

Il paraît que c’est quelque chose qui arrive fréquemment aux hommes autour de l’âge de quarante ans… je ne sais pas si c’est vrai, je ne peux ni confirmer ni démentir cette information ! Mais homme ou femme, ce sont des questions qu’on peut se poser au fil de notre vie, et certainement de plus en plus au fur et à mesure qu’on vieillit.

Est-ce que votre vie ressemble à ce que vous imaginiez ? À quoi est-ce que vous avez dû renoncer, dans la douleur… et vraisemblablement pour toujours ?

Alors il y en a peut-être parmi nous qui se disent : « Eh bien moi ça va très bien : jusqu’ici tout ce que j’espérais s’est accompli, je n’ai aucun regret ni aucune insatisfaction dans ma vie ! » Si vous vous dites ça, c’est que vous êtes probablement relativement jeune, mais écoutez bien : le texte qu’on va prendre aujourd’hui va nous parler de ce sujet—celui des espoirs déçus ou des rêves impossibles—et ce texte va à la fois offrir une consolation à ceux qui connaissent la douleur des regrets, et en même temps présenter un avertissement à ceux qui se sentent comblés, jusqu’ici, dans la vie.

On est encore dans le livre de Job, et c’est encore Job qui va prendre la parole. La semaine dernière, Job tirait quelques enseignements de tout ce qui s’est passé jusqu’ici dans son histoire, et maintenant, il reprend la parole pour faire un dernier discours. Job est un homme extrêmement intègre qui a été extrêmement affligé, et il va se rappeler tout ce qu’il a perdu, tous ses rêves envolés, et il va se demander si c’est juste, et s’il y a de l’espoir pour qu’il retrouve tout ça et que son cœur soit comblé un jour.

Vous vous posez les mêmes questions ? Vous devriez ! Et voici le message de ce texte pour nous ce matin : venez à Jésus pour obtenir la satisfaction de vos aspirations les plus profondes. Ça vous semble un peu facile comme affirmation ou comme promesse ? Eh bien on va voir ce matin comment Job nous parle de ce qu’on obtient par la foi en Jésus, et on va surtout essayer de voir ce que ça veut dire en pratique pour nous.

1/ La nostalgie de Job : on peut tout perdre (ch. 29)

Pour commencer, on va lire le chapitre 29. Vous allez voir que Job se remémore avec beaucoup de peine ce qu’il avait, et ce qu’il était, avant que le malheur ne s’abatte sur lui. Job va exprimer toute sa nostalgie, et c’est très touchant, parce qu’il va non seulement se rappeler le bon vieux temps, mais il va aussi rappeler les espoirs qu’il avait à l’époque.

Et ce que le texte veut nous faire comprendre dans un premier temps, c’est tout simple : c’est qu’on peut tout perdre. Comme Job.

(Lecture de Job 29)

On peut tout perdre. Si vous vous rappelez bien, au début de l’histoire, « Job était le plus considérable de tous les fils de l’Orient » (Job 1.3). Mais Job a pratiquement tout perdu, et il est déchiré par la nostalgie de cette époque. Verset 2 :

« Oh ! Que ne puis-je être comme aux mois du passé ! »

C’est l’exclamation qui va colorer tout ce qu’il dit ensuite dans ce chapitre : il était épanoui dans sa foi, il avait ses enfants autour de lui, il ne manquait de rien (v. 2-6), on le respectait, on l’écoutait, on l’appréciait, on l’admirait et on le craignait (v. 7-25).

Bref, il réussissait dans la vie. Mais surtout, regardez ce qu’il dit aux v. 18-20. Il se disait à cette époque que sa vie serait longue et tranquille, et qu’il aurait une heureuse vieillesse avant de s’éteindre paisiblement.

Pourquoi le texte nous dit tout ça ? Pour nous montrer que si Job a tout perdu ou presque, du jour au lendemain, eh bien nous aussi, on peut tout perdre, sans qu’on l’ait cherché, et sans qu’on puisse le prévoir. On peut perdre ce qu’on a, et on peut perdre ce qu’on espérait avoir. On peut être dépouillé de nos biens et de nos espoirs ou de nos rêves. C’est l’expérience qu’a faite Job, vous comprenez ?

J’espère qu’on avait tous déjà cette lucidité sur notre vie. Parce que l’exemple de Job, c’est un exemple qui se répète partout autour de nous.

À 58 ans, Richard Cousins était un millionnaire britannique, et le patron du groupe Compass, la plus grande entreprise de restauration au monde. Le 31 décembre 2017, il avait des projets plein la tête. Il comptait prendre sa retraite en mars, et épouser sa deuxième femme en juillet (la première était morte d’un cancer). Mais le petit avion dans lequel il se trouvait avec sa fiancée, et leurs enfants respectifs, s’est crashé et ils sont tous morts. En cause, une fuite de monoxyde de carbone dans la cabine (semble-t-il). Comme ses héritiers sont morts, sa fortune a été reversée à une association caritative.

Michael Jackson, le « roi de la pop », était au sommet de sa gloire au début des années 1990. Il est mort en 2009 à l’âge de 50 ans, d’une overdose de somnifères, avec un endettement estimé à 400 millions de dollars.

Courtney Love, la veuve de Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana, a hérité de 27 millions de dollars lorsque son mari s’est suicidé en 1994. Mais 15 ans plus tard, elle a avoué qu’elle n’avait déjà plus assez d’argent pour se loger ni même pour nourrir correctement sa fille.

Christophe Dominici, le rugbyman français, héros de la demi-finale remportée par la France face à la Nouvelle-Zélande en coupe du monde, en 1999, est décédé soudainement il y a quelques mois dans des circonstances encore quelque peu mystérieuses. Dans la préface de son autobiographie, qui a été rééditée récemment, le père de Christophe Dominici (Jean Dominici) écrit ceci :

« Ne plus te voir. Ne plus t’entendre. C’est dur. On m’a enlevé ta sœur et c’est une partie de moi-même qui est partie avec elle. Maintenant, on m’enlève la moitié qui me faisait vivre, et plus rien n’a de sens. »

On peut tout perdre, vous voyez ? On peut perdre nos biens, nos proches, notre confort, notre santé, notre sécurité… mais on peut aussi perdre nos espoirs, nos rêves, nos projets. On prévoyait de créer une entreprise, de se marier, de faire des enfants, d’acheter une maison, de voyager, de vieillir, de prendre sa retraite… Et on peut perdre ces choses-là avant même de les avoir eues !

Et je sais que cette réalité, pour certains d’entre nous, elle est très douloureuse. Vous l’avez peut-être observée, cette réalité, chez des gens qui vous étaient proches. Vous en avez peut-être vous-même fait l’expérience. Une seule décision à un moment donné, une seule rencontre, un seul accident, un seul petit virus invisible à l’œil nu… et ça peut compromettre tellement de choses, n’est-ce pas ? Ça peut nous dépouiller… non seulement de ce qu’on avait, mais aussi de ce qu’on pensait avoir un jour.

Et on regarde en arrière, et comme Job, on peut être rempli d’une grande nostalgie. « J’aimerais revenir en arrière et prendre un autre chemin. Sûrement que si j’avais fait ceci ou cela, je n’en serais pas là aujourd’hui. J’aurais dû mieux calculer, j’aurais pu prendre un autre chemin pour réaliser mes rêves… Oh ! Que ne puis-je être comme aux mois du passé ! Je voudrais que mon histoire soit différente ! »

Je vais vous faire une confidence. Une des chansons qui me touche le plus, depuis des années, c’est une chanson qui a bercé mon adolescence : Place des Grands Hommes de Patrick Bruel (1989). La chanson raconte les retrouvailles d’un gars avec ses anciens camarades qu’il n’a pas vus depuis 10 ans. Et ça éveille en lui une incroyable nostalgie.

Dans la chanson, le personnage s’approche du lieu de rendez-vous, « sur les marches de la Place des Grands Hommes », et il se dit :

« C’est fou ce qu’un crépuscule de printemps / Rappelle le même crépuscule qu’il y a dix ans / Trottoirs usés par les regards baissés / Qu’est-ce que j’ai fait de ces années ? »

Est-ce que vous avez déjà fait l’expérience de cette nostalgie, ou bien est-ce que c’est juste moi qui ai du mal à passer la quarantaine ? En tout cas le texte nous dit ici, au chapitre 29, qu’on peut tout perdre, et qu’on doit se préparer à cette éventualité. Ce qu’on a, ce qu’on est et ce qu’on fait est fragile, et même nos projets et nos rêves peuvent nous être dérobés.

2/ La complainte de Job : pourquoi ça fait si mal (ch. 30)

Ça nous amène au deuxième point. On va lire le chapitre 30, et vous allez voir que Job, après s’être rappelé le passé, va réfléchir maintenant à sa situation présente. Ce qu’il faut remarquer, c’est le contraste, évidemment, entre les deux chapitres—entre le passé et le présent. À trois reprises, Job va s’exclamer : « Et maintenant [voici comment elle est, ma vie] ! » (v. 1, 9, 16).

C’est une complainte que Job va exprimer, et en observant de plus près cette complainte, on va comprendre pourquoi ça fait si mal—pourquoi la nostalgie de Job est si douloureuse. Et pourquoi la nôtre l’est aussi !

(Lecture de Job 30)

Ce n’était peut-être pas évident à la lecture du texte, mais il y a une symétrie entre ce chapitre (jusqu’au v. 23) et le chapitre précédent. Job est en train de dire que dans son malheur, non seulement il a perdu des choses, mais il a obtenu l’inverse de ce qu’il a perdu ! Avant, on le respectait, on l’écoutait, on l’appréciait, on l’admirait et on le craignait, mais maintenant, le rapport est inversé : même ceux qui sont tout en bas de l’échelle sociale le déshonorent, on se moque de lui, on le déteste, on le repousse et on le méprise.

Mais pourquoi ça fait si mal, ce n’est pas à cause de ces moqueries ou de ce déshonneur, ni même à cause des pertes matérielles ou de la maladie. C’est à cause de la première et de la dernière chose que Job dit dans la symétrie de ces deux chapitres—les deux tranches de pain dans le sandwich. Et ce qu’il dit, c’est que sa relation avec Dieu a changé. Plus précisément : il a perdu le sentiment de sa communion avec Dieu.

Regardez le tout début de cette symétrie (29.1-5) où Job commence juste à rappeler le passé. Et ce qu’il dit en tout premier, ce n’est pas : « Ah, c’était trop bien, j’avais ma famille autour de moi, » ou : « J’avais de l’argent, » ou : « J’étais puissant et respecté… » Non, ce qu’il dit, c’est : « Dieu me gardait, il faisait briller sa lumière sur moi, il veillait sur moi comme un ami, le Tout-Puissant était avec moi ! »

Et de l’autre côté de la symétrie (ou du sandwich, 30.19-23) : « Mais maintenant, Dieu m’a jeté dans la boue, je t’appelle au secours et tu ne me réponds pas ; j’aimerais tellement que tu fasses attention à moi ! Mais tu sembles plutôt être cruel contre moi, tu m’attaques, tu m’emportes, tu me fais frémir, tu me conduis à la mort. »

Et une fois que la symétrie est complète (ou le sandwich est refermé), Job conclut (v. 24-31) en disant : « Voilà donc pourquoi je souffre et je me lamente. Normal que je me plaigne. Je me sentais bien avec Dieu, j’espérais le bonheur, et le malheur est venu. » (cf. v. 26)

Voilà pourquoi ça fait si mal. C’est parce que Job a perdu le sentiment de sa communion avec Dieu. Et de manière accessoire, il a perdu le sentiment de sa communion avec le peuple qui l’entoure. Pour le dire encore autrement, Job ne perçoit plus l’amour de Dieu ni l’amour des autres. Il aspire au plus profond de lui-même à retrouver ces choses, et même à les connaître de manière ultime et parfaite et durable—d’une manière qui ne pourra jamais lui être enlevée.

Pour le dire plus simplement encore : la nostalgie douloureuse de Job, c’est la mémoire affective du paradis. Job a été confronté horriblement à la fragilité de sa condition humaine, et il souffre de ces espoirs déçus et de ces rêves impossibles, et ça fait super mal, parce que ça lui évoque ce qu’il désire au plus profond de lui-même mais qu’il n’arrive pas à obtenir : être ami avec Dieu et avec les autres. Pour toujours.

Vous avez certainement déjà entendu parler de « la madeleine de Proust ». C’est Marcel Proust, dans son roman (en sept tomes) À la recherche du temps perdu, qui raconte avoir mangé une madeleine trempée dans du thé, et que la sensation dans sa bouche lui a instantanément rappelé le souvenir de sa tante Léonie qui lui donnait à manger des madeleines trempées dans du thé quand il était enfant.

Il écrit :

« Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (M. Proust)

C’est ce qu’on appelle parfois la mémoire affective. La manière dont on ressent un souvenir plutôt qu’on ne le pense. Et ce que je veux que vous voyiez, ici, c’est la manière dont les espoirs déçus de Job, et ses rêves devenus impossibles, s’expriment sous forme de langueur douloureuse relative à quelque chose de plus grand que simplement la richesse et la santé.

Cette langueur douloureuse, cette insatisfaction intérieure, les philosophes et les psychologues lui ont donné un nom, mais comme il n’y avait pas de mot en français, ils lui ont donné un nom allemand : die Sehnsucht. Littéralement : « le trouble de l’aspiration », ce truc indicible qui nous manque et qui fait mal parce qu’on ne l’a pas. Dans le texte, ce sont les « entrailles » de Job qui « bouillonnent sans relâche » (v. 27, littéralement) !

Eh bien, vous allez comprendre beaucoup de choses sur vous-mêmes et sur vos états d’âme, si vous comprenez ce concept tout simple. C’est que nos projets avortés, nos regrets, nos renoncements, nos déceptions, nos deuils sont difficiles à vivre parce que tout simplement, au plus profond de nous-mêmes, on aspire au paradis.

Et beaucoup, beaucoup de nos désirs sont l’expression de cette aspiration profonde. On recherche l’amour, l’amitié, la sécurité, la santé, la paix, la joie, l’épanouissement, le plaisir, le savoir, l’intelligence, le repos, l’émerveillement… et en fait, on recherche le paradis. Et quand ces choses nous échappent, ou quand elles nous sont enlevées, ça fait mal, parce que ça réveille cette « mémoire affective »—celle du paradis auquel on appartient mais dont on a été chassé et qu’on n’arrive pas à retrouver.

3/ La plaidoirie de Job : d’où viendra la délivrance ? (ch. 31)

Ce qui nous amène au troisième et dernier point. On va lire le chapitre 31, c’est la suite et la fin de ce monologue de Job. Il vient de comparer le passé (ch. 29) avec le présent (ch. 30), et il nous a fait comprendre (si je peux simplifier un peu) qu’il souffrait terriblement de se rendre compte qu’il n’était pas au paradis.

Mais maintenant, il va protester sa situation, en exprimant une intuition très profonde. C’est qu’il lui semble avoir fait tout ce qu’il fallait, pourtant, pour être au paradis. Il a fait tout ce qu’il fallait pour être ami avec Dieu et avec les autres pour toujours !

(Lecture de Job 31)

Voilà, c’est vraiment la « fin des paroles de Job » dans tout ce livre, en fait, à part pour quelques mots qu’il va prononcer à la toute fin (ch. 42). Et ces dernières paroles, c’est une véritable plaidoirie : Job cherche à montrer qu’étant donnée la manière dont il a mené sa vie, il aurait dû, normalement, avoir une communion perpétuelle avec Dieu et les autres.

Et donc voici comment Job structure sa plaidoirie. D’abord, il parle d’un « pacte » qu’il a fait avec ses yeux, s’interdisant de porter son regard sur « une vierge » (v. 1). En fait, c’est probablement une manière imagée de décrire sa détermination générale à rester fidèle à Dieu, ce qui est énoncé un peu plus clairement dans les v. 2-6. Donc versets 1-6 : c’est l’introduction de la plaidoirie et la thèse générale. « Que Dieu examine ma vie, et il verra que je suis digne de connaître le bonheur plutôt que le malheur ! »

Et cette thèse est répétée en conclusion, aux v. 35-40, avec à la fin une autre manière imagée de décrire la fidélité de Job à Dieu, à travers le témoignage de la terre qu’il a cultivée—une image très évocatrice pour les Hébreux notamment, qui savaient que la terre pouvait « vomir » ses habitants en cas d’infidélité à Dieu (Lv 18.25).

Et entre ces deux tranches de pain, Job passe en revue une dizaine de domaines de sa vie où il affirme avoir été fidèle à Dieu : il n’a pas obéi à la convoitise (v. 7-8), il n’a pas commis d’adultère (v. 9-12), il n’a pas maltraité ses employés (v. 13-15), il n’a pas été avare à l’égard des pauvres (v. 16-20), il n’a pas profité de la faiblesse des vulnérables (v. 21-23), il ne s’est pas confié dans les richesses matérielles (v. 24-25), il n’a pas rendu de culte à des idoles (v. 26-28), il ne s’est pas réjoui du malheur de ses ennemis (v. 29-30), il n’a pas repoussé les étrangers (v. 31-32), et il n’a pas caché ses fautes quand il en a commis (v. 33-34) !

Voilà la plaidoirie de Job. Comme dans la plupart des procès, le dernier mot revient à l’accusé (à la défense), et Job réaffirme donc son intégrité, avec beaucoup d’éloquence. Et après, il va poser le micro et on ne l’entendra plus !

Ce discours de Job révèle l’intuition profonde qui est en lui : c’est qu’en faisant le bien, normalement, on devrait avoir la faveur de Dieu. Mais le problème qu’on a à la fin du chapitre 31, c’est que l’expérience de Job ne semble pas corroborer cette théorie. Parce que Job était extrêmement intègre, et pourtant il a été extrêmement affligé, et il a perçu très douloureusement son éloignement du paradis. D’où viendra la délivrance, alors ?

Voici ce que Job découvre, et qu’on découvre avec lui, si on est attentif à cette histoire : c’est que nos meilleurs efforts ne peuvent pas nous faire retrouver le paradis. Et voilà toute la douleur et la perplexité de Job.

En fait, Job a une intuition qui est juste : oui, il faut être fidèle pour connaître perpétuellement la faveur de Dieu—mais même l’homme le plus fidèle sur terre n’y arrive pas ! Parce qu’il est prisonnier de sa condition déchue. C’est-à-dire que les raisons fondamentales pour lesquelles les humains sont coupés du paradis, ces raisons sont insurmontables pour les humains, même pour les plus fidèles d’entre eux, comme Job.

Cette condition déchue de l’homme, la Bible l’appelle le péché—non pas tel ou tel péché qu’on commet, mais le péché qui habite en nous, comme un poison qui nous contamine de l’intérieur. Imaginez une pâte à crêpes dans laquelle on aurait versé 1g de toxine butolique pure, le poison le plus puissant du monde. D’après mes recherches, 1g, ça suffirait pour tuer 14 millions de personnes. Est-ce que vous pensez qu’en rajoutant des œufs, du lait et de la farine, on pourrait rendre cette pâte à crêpes comestible ? À partir de combien d’ajout d’ingrédients sains est-ce que vous seriez prêt à manger de ces crêpes ?

Et les humains sont un peu comme ça. On a un poison à l’intérieur (même Job), et toutes les bonnes actions du monde qu’on pourrait ajouter par-dessus ne suffiront pas pour nous rendre dignes du paradis. Parce que Job, Hitler, et moi, on est fait de la même pâte.

Et pourtant, l’intuition de Job est juste ! Oui, il faut être fidèle pour entrer au paradis et connaître la satisfaction de notre Sehnsucht, de notre langueur douloureuse. Mais voici la bonne nouvelle : c’est que quelqu’un d’autre a accompli ça… pour nous !

La Bible nous dit que Jésus, lui, est entré dans le monde sans péché. Dans ce sens, il n’était pas fait de la même pâte que nous, parce qu’il est né d’une vierge et qu’il n’a pas hérité de ce poison qui est en nous. Il a été comme un nouveau « premier homme », il a bénéficié de conditions dans lesquelles il pouvait obéir parfaitement à Dieu, et il l’a fait.

Et non seulement ça, mais étant parfaitement intègre et fidèle, Jésus a aussi voulu s’échanger contre nous, si j’ose dire, pour prendre sur lui les conséquences de notre condition déchue, et nous obtenir ainsi le pardon de Dieu. Et ça s’est passé à la croix. Et donc si on place notre confiance en Jésus, il y a deux choses qui se passent : 1/ la malédiction du péché nous est enlevée parce que Jésus en a supporté la peine sur la croix, et 2/ l’obéissance parfaite de Jésus à Dieu nous est imputée (attribuée) parce qu’il a voulu opérer cet échange.

Donc si vous suivez bien. Oui on est sauvé par les œuvres, mais pas par les nôtres qui ne pourraient jamais être suffisantes—on est sauvé par les œuvres de Jésus, qui est né sans péché, qui a toujours obéi parfaitement à Dieu, qui est mort en rançon pour notre délivrance, et qui est ressuscité le troisième jour en vainqueur ! Job sait qu’il faut plaider l’innocence et le mérite pour pouvoir accéder au paradis, et il a raison—mais sans le savoir, il nous parle en fait de Jésus, le seul capable de plaider efficacement son innocence et ses mérites pour faire entrer au paradis tous ceux qui placent leur confiance en lui plutôt qu’en eux-mêmes.

Dans un sens, on pourrait dire que la plaidoirie de Job au chapitre 31, c’est en fin de compte la plaidoirie de Jésus devant le Père, en faveur des croyants.

« Si quelqu’un a péché, » dit l’apôtre Jean, « nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste. Il est lui-même la victime expiatoire pour nos péchés [c’est-à-dire le sacrifice qui nous obtient la faveur de Dieu]. » (1 Jean 2.2)

Alors tout ça pour dire quoi ? On a commencé en se demandant si notre vie ressemblait à ce qu’on imaginait. On s’est posé la question de nos espoirs déçus et de nos rêves impossibles, et on a vu que ce texte à la fois offre une consolation à ceux qui connaissent la douleur des regrets, et en même temps présente un avertissement à ceux qui se sentent comblés, jusqu’ici, dans la vie.

Oui, on peut tout perdre, non seulement ce qu’on a mais aussi ce qu’on prévoit d’avoir. Oui, ça peut faire très mal, et la raison c’est parce que ça nous renvoie à notre aspiration la plus profonde qui est celle du paradis tout simplement. Et la délivrance, on n’arrivera jamais à l’obtenir par nous-mêmes—c’est Jésus, seul, qui a fait ce qu’il fallait pour qu’on puisse retrouver le paradis perdu et vivre dans l’amour de Dieu et dans l’amour des autres croyants, pour toujours. Et le jour de la pleine réalisation de cette promesse arrive.

Donc comme on l’a dit, le message de ce texte pour nous ce matin, c’est : venez à Jésus pour obtenir la satisfaction de vos aspirations les plus profondes.

Avant tout autre chose, dès maintenant, sans attendre, venez à Jésus par la foi. Laissez-le porter vos fardeaux, parce qu’il a envie de le faire. Il a dit :

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » (Mt 11.28)

Comme l’a dit aussi Saint Augustin (Ve siècle) en s’adressant à Dieu dans une prière :

« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi. »

Donc la déception de votre échec dans vos études, ou de votre faillite sur le plan professionnel, ou tout simplement la douleur des frustrations, et la douleur de devoir renoncer à certains de vos projets et à certaines de vos ambitions, c’est normal. C’est parce qu’on n’est pas encore au paradis, et pourtant, c’est ce qu’on désire au plus profond de nous-mêmes. Mais prenons courage, parce que si on est croyant, on est en train d’y aller !

Les difficultés que vous rencontrez dans votre mariage, ou dans votre famille, avec vos enfants ou avec vos parents, c’est normal que ça fasse mal. C’est normal que vous aspiriez à autre chose, c’est normal en fait d’être tenté de regarder ailleurs, d’imaginer que l’herbe est plus verte chez le voisin ou chez la voisine, d’avoir envie de tout plaquer et de disparaître en espérant trouver le repos ailleurs. C’est normal, parce que ces désirs reflètent notre envie du paradis ! Et on peut être consolé, et on peut persévérer, parce que si on est croyant, on est en train d’y aller !

Votre jeunesse révolue, votre santé abîmée, votre énergie disparue, et tous les désirs frustrés et les espoirs déçus de rencontre, et de conquête, et d’aventure, et de découverte, et même de service—tout ça, ça peut faire mal, et c’est normal. Mais il ne faut pas céder à la tentation d’une gratification facile, mais illusoire—et souvent immorale. Il faut plutôt revenir encore à Jésus. C’est lui seul qui nous présente, en vertu de sa mort et de sa résurrection, ce qu’on recherche en fait, au plus profond de nous-mêmes.

On a des espoirs déçus et des rêves impossibles—et si vous n’en avez pas encore, vous allez en avoir un jour, à condition de ne pas vivre dans le déni jusqu’à la fin ! Cette langueur douloureuse à l’intérieur, notre Sehnsucht, qui s’exprime par tant de désirs différents, des désirs parfois si puissants qu’on a l’impression qu’ils vont nous submerger—cette langueur, c’est notre mémoire affective du paradis.

Dans un sermon intitulé le Poids de la gloire, C.S. Lewis dit que cette nostalgie, cette langueur, c’est « le secret qui nous perce d’une telle douceur que lorsqu’il émerge à peine dans l’intimité d’une conversation, on en devient embarrassé et on fait mine d’en rire ; c’est le secret qu’on ne peut ni dissimuler, ni raconter, bien qu’on aimerait faire les deux. Il est impossible qu’on le raconte, parce que c’est le désir de quelque chose qui ne s’est encore jamais réalisé dans notre expérience. Mais il est impossible qu’on le dissimule, parce que notre expérience nous l’évoque en permanence, et on se trahit soi-même comme un amoureux à la mention d’un prénom. » Au fond, comme Job, on désire le paradis.

On est fait pour ça, en fait, et comme le chantait le groupe de rock Noir Désir dans la chanson Tostaky (1992), une autre chanson qui a bercé (ou plutôt agité) mon adolescence, eh bien on avance dans cette vie, parmi nos espoirs déçus et nos rêves impossibles, en nous demandant en permanence :

« Combien à attendre, encore combien à attendre, combien à attendre, encore combien à attendre ? »

Prenons courage parce que le paradis arrive. Avec la venue de Jésus, c’est le royaume des cieux lui-même qui s’est approché de nous (Mt 4.17), et on y est destiné, si on a foi en lui.

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