À qui jeter la pierre ?

Par Alexandre Sarranle 7 mars 2021

Est-ce que vous avez déjà remarqué que les gens les plus moralisateurs sont souvent les gens les plus susceptibles ? Vous savez, les gens qui font la leçon aux autres, qui résolvent les problèmes des autres à leur place, qui dénoncent les défauts des autres avec beaucoup de conviction et de zèle… Eh bien quand ce sont eux qui sont en position de recevoir un reproche ou une leçon, bien souvent, ils sont vexés et parfois se mettent en colère.

En anglais, il y a un mot pour décrire ce genre de personne qui se croit au-dessus des autres, ce mot c’est judgemental. C’est un mot très utile pour décrire cette attitude. Alors j’ai cherché comment traduire ce mot en français, et tout ce que j’ai trouvé, ce n’est pas un mot, mais six mots à la suite : « toujours-prompt-à-critiquer-les-autres. » Vous en connaissez des gens comme ça ? On est d’accord que ces gens-là, ils font pitié et qu’on est fier de ne pas être comme eux ? Oh wait.

En jugeant les gens parce qu’on les trouve trop moralisateurs, on est nous-mêmes en train d’être moralisateurs ! Honnêtement, regardons-nous un instant dans le miroir. Regardons-nous en face, et reconnaissons quand même que la plupart d’entre nous, on a dans le cœur le sentiment d’une certaine supériorité morale.

Au fond, on se trouve quand même « moins pire » que les autres, non ? Je veux dire qu’on n’est pas des meurtriers, des violeurs, des toxicomanes, des kidnappeurs d’enfants, ou des terroristes. Donc ces gens-là, on peut quand même parler de leurs défauts, non ? On n’est pas non plus globalement des gens de mauvaise vie, des adultères, des menteurs ou des tricheurs, des escrocs, des gens désagréables et malpolis… contrairement à certains !

Et puis l’âge, l’expérience, ou les études nous ont appris des choses, non ? On n’est quand même pas trop mal placés pour juger les mauvaises décisions des autres. On a une certaine sagesse et certaines connaissances que d’autres n’ont pas… On peut très bien voir quand quelqu’un se met dans une situation pas possible parce qu’il (ou elle) n’a pas voulu écouter les conseils, ou parce qu’il a voulu suivre une mauvaise voie.

Et on pense à ces gens avec une certaine condescendance, un certain mépris, et même parfois, on parle de ces gens avec une certaine condescendance, ou avec un certain mépris.

Et pour couronner le tout ! On est quand même dans la meilleure église de Lyon, non ? On n’est pas comme ces libéraux qui croient pas un mot de la Bible, ni comme ces catholiques romains ritualistes et superstitieux, ni comme ces évangéliques olé-olé sans colonne vertébrale… nous, on est des réformés, des purs calvinistes comme Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, et Jésus ! (J’espère que vous avez compris que c’était de l’autodérision !)

Le problème que je cherche à soulever, c’est celui, donc, du sentiment qu’on a assez naturellement de notre propre supériorité morale. Et le message du texte qu’on va prendre maintenant vise tout simplement à détruire ce sentiment en nous.

Mais avant de prendre ce texte, une petite remarque s’impose. Le texte qu’on va prendre fait l’objet d’une petite controverse parmi les spécialistes de la Bible, parce qu’il y en a qui contestent l’authenticité de ce passage, et qui estiment qu’il ne devrait même pas figurer dans la Bible. Pourquoi ? Parce que ce passage est absent de plusieurs des meilleurs manuscrits et des plus anciens manuscrits qu’on a retrouvés en langue originale.

Il y a des gens qui disent en gros : « Selon toute vraisemblance, ce passage n’était pas dans la version originale de l’évangile que l’apôtre Jean a écrit, c’est quelqu’un d’autre qui l’a inséré à cet endroit, c’est donc une interpolation qu’on devrait aujourd’hui enlever de la Bible, par égard pour l’intégrité du texte. »

Alors je ne vais pas entrer dans tous les détails de la controverse, mais j’aimerais quand même vous rassurer et vous donner quelques raisons pour lesquelles on peut croire, à mon avis, à l’authenticité, à l’inspiration et à l’autorité de ce texte.

1/ Ce passage ne figure peut-être pas dans quelques-uns des meilleurs et des plus anciens manuscrits, mais il figure dans la majorité des manuscrits, dont un en particulier qui est très ancien (fin du 4ème siècle).

2/ Ce passage a toujours figuré dans la traduction latine de la Bible, qu’on appelle la Vulgate, et qui remonte elle aussi à la fin du 4ème siècle.

3/ En tant que croyants, on doit toujours se rappeler que Dieu est souverain et capable de protéger l’intégrité de sa révélation au cours de l’histoire ; et donc il semblerait un peu étrange que dans sa providence, Dieu ait permis que l’Église, pendant environ 1500 ans, puisse se référer à un texte qui en fait n’était pas inspiré par Dieu, et qui se serait retrouvé dans la Bible par erreur !

4/ Il y a quand même un certain nombre de spécialistes plus intelligents que moi qui, encore aujourd’hui, défendent l’authenticité de ce texte et son inclusion dans le canon biblique.

5/ Cinquièmement et dernièrement, puisque ce passage ne contient rien qui soit contradictoire avec le reste de la révélation biblique, je propose qu’on se range à l’avis de Calvin (puisqu’on est des purs calvinistes !) qui était déjà sensible à cette petite controverse, et qui a dit au sujet de cet épisode qu’il « n’y a nulle cause pourquoi nous dussions refuser de l’accommoder à notre profit. »

Donc si vous êtes d’accord, on va tâcher d’accommoder ce passage à notre profit ce matin, en voyant qu’à travers ce texte, Dieu veut tout simplement détruire le sentiment qu’on a de notre propre supériorité morale. Tout simplement qu’on arrête de chercher à jeter la pierre au gens.

1/ Une stratégie de défense (v. 1-6a)

Alors premièrement, le texte attire notre attention sur des gens appelés des scribes et des Pharisiens, et sur leur comportement. Le but, c’est de nous montrer comment se manifeste (ou comment peut se manifester) notre arrogance spirituelle, ou notre sentiment d’être relativement supérieurs aux autres moralement.

Donc le texte nous dit que Jésus va au temple, et qu’il est reçu en grande pompe. « Tout le peuple » s’approche de lui pour l’écouter ; Jésus s’assoit et il les enseigne (v. 2). C’est alors qu’interviennent les fameux scribes et Pharisiens.

Les scribes et les Pharisiens, ce sont les grands spécialistes religieux de l’époque. C’est eux qui savent enseigner la Torah, normalement (la Bible des Juifs, si vous voulez). Le temple, c’est chez eux, c’est leur territoire, c’est leur tribune. Mais voilà ce Jésus, ce fils d’un charpentier de Galilée, qui arrive, et les gens se tournent vers lui pour l’écouter. Il leur vole la vedette, il vient empiéter sur leurs plates-bandes, comme on dit. C’est vachement vexant !

Imaginez qu’à la fin du culte, un inconnu monte sur la scène (pendant que vous êtes encore là), et commence à faire une autre prédication. Et qu’il soit vraiment passionnant et que vous ayez tous envie de rester encore 45 minutes pour l’écouter. Et que ça se passe de nouveau le dimanche suivant, et le dimanche suivant, et que petit-à-petit, il y ait de plus en plus de gens qui viennent à 11h30 pour entendre cet autre bonhomme, et de moins en moins de gens qui viennent à 10h pour entendre Alex ou Denis. Eh bien je ne sais pas pour Denis, mais moi ça me vexerait quand même un petit peu !

Eh bien les scribes et les Pharisiens, bien sûr, ça ne leur plaît pas que Jésus enseigne les gens dans le temple, avec un certain succès ! Ils sont sûrement blessés dans leur amour-propre et jaloux. Et donc pour se défendre, ils vont chercher à attaquer.

Ils amènent une femme qui a été soi-disant « surprise en flagrant délit d’adultère ». Comme ça, elle va être facile à pointer du doigt, parce que une femme adultère, c’est vraiment quelqu’un de corrompu moralement. Ses péchés sont tellement évidents. C’est une cible facile, si vous voulez, « pour nous autres qui sommes plus solides dans la foi et plus sanctifiés, pour nous autres qui sommes des spécialistes de la religion, pour nous autres qui maîtrisons la loi morale de Dieu ! » (Comme le pense sans doute un Pharisien.)

Donc ils amènent une femme adultère pour l’accuser, mais le texte précise que ce n’est pas cette femme, au fond, qu’ils veulent accuser ; c’est Jésus (v. 6a). Ils demandent s’il faut lapider cette femme, mais la personne à qui ils veulent vraiment « jeter la pierre », ce n’est pas la femme, c’est Jésus. C’est à lui qu’ils aimeraient faire des reproches, c’est lui qu’ils aimeraient discréditer, pour pouvoir l’éliminer.

Mais derrière tout ça, quel est l’intérêt des scribes et des Pharisiens ? C’est de défendre leur statut et leur pouvoir. Ils sont en mode : « La meilleure défense c’est l’attaque. » Et c’est comme ça qu’on fonctionne nous aussi quand on se sent menacé dans notre statut et notre pouvoir et notre sentiment de supériorité morale par rapport aux autres.

Combien de fois, quand j’étais enfant et que je me suis fait gronder, combien de fois est-ce que j’ai répondu : « Oui, mais lui… » ? Parce qu’au fond, on se dit que ça marche bien de pointer du doigt les fautes des autres pour détourner l’attention des nôtres, de fautes, ou pour les minimiser. Est-ce que vous faites pareil ? Est-ce que ça vous apporte quelque chose, un petit plaisir intérieur, une petite tape dans le dos auto-administrée, une petite consolation secrète, quand vous pensez aux manquements des autres ? Quand vous parlez des manquements des autres ? Quand vous faites discrètement remarquer que ces autres-là, ils sont quand même un petit peu inférieurs à vous ?

Eh bien les scribes et les Pharisiens, c’est ce qu’ils font. Ils se sentent menacés, et ils attirent l’attention sur quelqu’un d’autre, quelqu’un de vraiment mauvais. Ils disent : « Oui mais elle, cette femme adultère, en même temps, regardez… » Ils se sentent menacés, et ils disent aussi : « Oui mais ce Jésus de Nazareth, là, en même temps, qu’est-ce qu’il ferait dans cette situation ? Hein, Jésus ? Hein, maître, est-ce qu’il faut lapider cette femme ? »

Alors c’est un piège, bien sûr. La stratégie de défense des scribes et des Pharisiens est bien huilée. C’est un piège, parce que si Jésus dit oui, ils vont dire à tout le monde : « Ah ! Regardez ! Le Dieu de ce Jésus est un père Fouettard, dénué d’amour, de compassion et de miséricorde ! » Mais si Jésus dit non, ils vont dire à tout le monde : « Ah ! Regardez ! Le Dieu de ce Jésus est un père Noël, dénué de justice, qui fait des cadeaux aux enfants même quand ils n’ont pas été sages ! »

Tout ce qu’ils veulent, c’est accuser cette femme, discréditer Jésus, et se rassurer dans le sentiment de leur supériorité morale. Mais regardez bien le texte. Jésus va complètement retourner la situation.

2/ Une affaire de conscience (v. 6b-9a)

Dans un premier temps, donc, le texte a attiré notre attention sur le comportement des scribes et des Pharisiens et sur leur « stratégie de défense », si j’ose dire. Maintenant, le texte veut éveiller notre conscience—ou peut-être la réveiller (v. 6b-9).

Qu’est-ce qui se passe dans le texte ? On a la réaction de Jésus à la démarche des scribes et des Pharisiens, et c’est très surprenant. Jésus les ignore complètement, il se baisse et il se met à gribouiller par terre ! Alors il y a beaucoup de spéculation par rapport à ce que Jésus faisait. Mais je ne suis pas sûr qu’on doive chercher midi à quatorze heures. Tout simplement : qu’est-ce qu’on ressentirait à la place des Pharisiens dans cette situation ?

Imaginez qu’au lieu de me regarder et de m’écouter, en ce moment-même, vous soyez en train de lire un journal, ou de jouer à Candy Crush sur votre smartphone. Vous pensez que moi, je réagirais comment ? Je ne dirais sûrement rien, mais à l’intérieur je me sentirais un peu offensé. « Non mais celui-là ! J’ai passé des heures à préparer cette prédication, et il ne fait même pas semblant de m’écouter ! On dirait qu’il n’en a strictement rien à faire de ce que je suis en train de dire ! »

À plus forte raison si je vous pose une question, et qu’au lieu de me répondre, vous m’ignoriez complètement, pour aller faire autre chose. Et il me semble dans notre texte que Jésus sait très bien quelles sont les motivations malveillantes de ses interlocuteurs. Et donc il est possible que Jésus fasse tout simplement exprès de les ignorer de manière ostensible, pour leur montrer ce qu’il pense de leur question !

Il se pourrait même qu’il fasse exprès de les ignorer pour les humilier et les blesser un peu plus dans leur amour-propre. Un peu comme si Jésus voulait attiser leur susceptibilité exprès pour qu’ils deviennent sensibles à l’état de leur cœur. En fait, en bon pédagogue, Jésus est peut-être en train de préparer le terrain pour sa vraie réponse qui va venir dans un instant. Il les conditionne, en quelque sorte, pour que la suite fasse son effet.

Et donc les scribes et les Pharisiens s’agacent (normal), et ils « persistent à le questionner ». Donc Jésus se redresse et leur dit : « OK. Allez-y, lapidez-la, cette femme, puisque c’est ce que prévoit la loi de Moïse. Mais que celui de vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre. » Et Jésus lâche le micro et retourne, impassible, à ses gribouillis dans la poussière !

Alors pour comprendre la portée de ce que dit Jésus, il faut comprendre sous quelles conditions la lapidation était prévue dans la loi de Moïse. Certes, l’adultère était passible de la peine de mort par lapidation, mais 1/ la sentence n’était jamais prononcée sans un vrai procès, 2/ il n’y avait jamais de vrai procès sans la présence de témoins (Dt 19.15-20), et 3/ à l’issue d’un vrai procès, avec de vrais témoins, si la personne était condamnée à être lapidée, c’était aux témoins de jeter les premières pierres (Dt 17.2-7). Comme ça, les témoins étaient forcés à vraiment mesurer l’enjeu, le sérieux, le poids, de leur témoignage et de leurs accusations.

Donc Jésus est en train de s’adresser aux accusateurs de cette femme et il leur dit : « Oui, bien sûr, si cette femme est adultère, elle mérite d’être lapidée, c’est écrit dans la loi de Moïse ; mais vous, est-ce que vous êtes prêts à assumer jusqu’au bout vos accusations ? »

Et donc les scribes et les Pharisiens réfléchissent, et ils se rendent compte qu’ils ne sont pas prêts à assumer leur rôle de témoins à charge, selon la loi de Moïse. Pourquoi ? Parce qu’ils savent ce que c’est que le « péché », et le texte nous dit que leur conscience les accuse (v. 9). Ils savent qu’ils ne sont pas en position de condamner cette femme. Ils se retirent donc « un à un, à commencer par les plus âgés », peut-être parce que l’âge et l’expérience ont davantage aiguisé leur conscience que les plus jeunes—ou peut-être tout simplement parce que les plus âgés ayant vécu plus longtemps, ont accumulé plus de péchés que les autres !

Et le texte nous renvoie ici à notre propre conscience. Est-ce que vous savez ce que c’est que Jésus appelle le « péché » ? Jésus se réfère bien sûr aux Écritures saintes, et d’après les Écritures saintes, le péché, c’est tout le mal qu’on fait… additionné à tout le bien qu’on ne fait pas—et tout cela selon la définition de Dieu ! Donc : que celui qui n’a jamais péché lève la main ! Le texte nous humilie à notre tour, vous comprenez ?

Le but, c’est de détruire l’illusion de notre propre supériorité morale par rapport aux autres. Est-ce que vraiment, quand nous on est enclin à faire des reproches à quelqu’un, ou enclin à souligner les manquements de quelqu’un, ou enclin à pointer du doigt et à penser ou parler avec condescendance ou avec mépris de l’infériorité flagrante de cette autre personne par rapport à nous, est-ce qu’on est prêt à être « jugé du même jugement que celui dont vous jugez, à être mesuré de la même mesure que celle dont vous mesurez » (Mt 7.2) ?

On se dit peut-être : « Oui, mais quand même ! Il y a des gens qui font bien plus de mal que moi ! » Certes, mais est-ce qu’on se rend compte que ce mal procède d’une nature humaine identique à la nôtre ? Ce mal habite dans notre cœur à nous aussi, et c’est seulement en vertu de la grâce de Dieu que ce mal ne s’est pas encore manifesté de manière aussi spectaculaire dans notre vie que dans la vie des autres.

On est fait de la même pâte, comme je le disais la semaine dernière. Et dans cette pâte, il y a un poison mortel—celui du péché. Quelle que soit la quantité de poison qu’on arrive à déceler dans notre vie, de toute façon on n’est pas comestible ! On mérite tout autant, par nature, qu’on nous jette la pierre, que les gens à qui on voudrait la jeter.

3/ Une étonnante absence (v. 9b-11)

Et ça nous amène au dernier point. L’histoire ne s’arrête pas là, et heureusement pour nous ! Les deux derniers versets de ce texte sont vraiment remarquables. Pourquoi ? Parce qu’il y a bien une personne dans cette histoire qui est « sans péché », c’est Jésus ! Alors il aurait pu être conséquent avec lui-même, et montrer à tout le monde, en toute légitimité, sa propre supériorité morale—il aurait pu ramasser une pierre, tranquillement, et la jeter à la figure de cette pauvre femme. Mais ce n’est pas ce qui se passe.

Dans les versets 9 à 11, en conclusion de cet épisode, il y a une étonnante absence. L’absence, d’une part, d’accusateurs (ils sont tous partis), mais l’absence aussi, et surtout, de condamnation. La femme reste seule devant Jésus (v. 9b), et en réalité, c’est devant lui, n’est-ce pas, qu’elle devrait trembler, bien plus que devant les scribes et les Pharisiens. Mais Jésus lui dit :

« Moi non plus, je ne te condamne pas. » (v. 11)

Notez bien que Jésus ne dit pas : « Allez, ce n’est pas grave, on oublie, on fait comme si rien ne s’était passé ! » Il lui dit qu’il ne la « condamne » pas, ce qui sous-entend qu’elle était passible de condamnation. Elle encourait une condamnation. Il y avait des raisons qu’elle soit condamnée.

En termes juridiques, on dirait de nos jours non pas qu’elle a été acquittée, mais qu’elle a été absoute. Quelqu’un qui a été acquitté, c’est quelqu’un qui a été reconnu innocent des charges qui étaient amenées contre lui. Mais quelqu’un qui a été absout, ou qui reçoit une exemption de peine, c’est quelqu’un qui est coupable, mais à qui on dispense de subir une peine.

Mais comment Jésus peut-il avoir une réaction au péché de cette femme, si diamétralement opposée à celle des scribes et des Pharisiens ? Les scribes et les Pharisiens n’étaient pas en position de condamner cette femme, mais Jésus, qui est Dieu incarné, qui est sans péché, qui est saint et parfaitement juste, et qui respecte la loi de Moïse, lui, aurait , quand même, condamner cette femme, et prononcer la sentence : la lapidation !

Eh bien il est impossible de comprendre ce que Jésus dit dans ce passage, si on ne comprend pas ce que Jésus va faire, dans un autre passage. L’évangile selon Jean (cette biographie de Jésus, que Jean écrit), comme les autres évangiles, et comme la Bible tout entière en fait, pointe vers un événement capital dans la vie de Jésus—c’est l’événement de sa mort.

Jésus a été crucifié, ce qui correspond à la peine de mort, destinée spécifiquement par les Romains aux criminels. Jésus a subi la mort d’un criminel alors qu’il était sans péché. Il était innocent. Mais il a subi cette mort au profit de gens coupables. Il s’est échangé contre des coupables, pour subir à la place des coupables la peine de leurs péchés, de façon à ce que tous ceux qui sont coupable mais qui se confient en lui reçoivent le pardon de leurs péchés ! De façon à ce qu’ils soient absouts, puisque la peine qu’ils encourraient aura déjà été subie par quelqu’un d’autre qui s’est proposé volontairement de la subir !

Le prophète Ésaïe dit que :

« [Jésus] a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui. » (És 53.5)

En mourant sur la croix, Jésus a subi le châtiment de la loi à la place de tous les criminels qui croient en lui—je veux dire par là les meurtriers, les violeurs, les toxicomanes, les kidnappeurs d’enfants, ou les terroristes qui croient en lui et qui se repentent de leurs péchés. Je veux dire les gens de mauvaise vie, les adultères, les menteurs ou les tricheurs, les escrocs, les gens désagréables et malpolis… qui croient en Jésus et qui se repentent de leurs péchés.

Je veux dire aussi les scribes et les Pharisiens, les plus grands spécialistes de la religion, les plus grands champions de la morale, les sages et les intelligents, les meilleurs théologiens, les auteurs les plus érudits, les réformés les plus solides, et les calvinistes les plus purs… qui croient en Jésus et qui se repentent de leurs péchés.

Donc quand Jésus dit à cette femme adultère que lui non plus, il ne la condamne pas, il est en réalité en train d’accepter, tacitement, d’être lapidé à sa place. C’est la seule façon dont Jésus peut dire ça sans mentir. Et si Dieu pardonne nos péchés aujourd’hui, n’oublions pas (n’oublions surtout pas !) que c’est parce que Jésus a voulu être condamné à notre place.

Le Dieu de Jésus n’est pas un père Fouettard dénué d’amour, de compassion et de miséricorde, mais il n’est pas non plus un père Noël dénué de justice, qui récompense les enfants même quand ils ne sont pas sages. Dieu est un Père céleste dont la justice et l’amour ont été satisfaits ensemble à la croix, de façon atroce et spectaculaire, par la mort de celui qui était innocent et parfait : Jésus-Christ le juste. Et cela au profit de tous ceux qui placent leur confiance en lui.

Alors voilà. C’est comme ça que ce texte vise à détruire le sentiment qu’on a de notre propre supériorité morale. C’est par l’évangile. C’est par la bonne nouvelle de qui est Jésus et de ce qu’il est venu faire.

L’apôtre Paul nous dit :

« Que toute amertume, animosité, colère, clameur, calomnie, ainsi que toute méchanceté soient ôtées du milieu de vous. Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, faites-vous grâce réciproquement, comme Dieu vous a fait grâce en Christ. » (Ép 4.31-32)

Est-ce qu’on imite la grâce de Dieu envers nous quand on s’élève au-dessus des autres pour les juger et les condamner ? Quand on perd patience vis-à-vis des gens qui ne sont pas aussi intelligents ou sages ou matures que nous ? Quand on pointe dans son cœur, ou pire, à haute voix, les fautes et les manquements des autres ? Voire même de simples défauts mineurs, ou de simples faiblesses, chez les autres ?

Combien notre cœur est dur quand on parle avec arrogance ou condescendance ou moquerie des gens qui n’auraient pas aussi bien compris que nous les saintes Écritures ! Ou qui n’auraient pas une aussi bonne théologie que nous ! Ou qui n’auraient pas un sens moral aussi aiguisé que le nôtre ! On devrait se réjouir de ce que Dieu a fait par sa grâce dans notre vie, mais c’est une perversion de cette grâce que de se retourner ensuite et de mépriser les autres.

« Ne faites rien par rivalité ou par vaine gloire, mais dans l’humilité, estimez les autres supérieurs à vous-mêmes. » (Ph 2.3)

Est-ce qu’on peut imaginer la femme adultère de notre passage rentrer chez elle et se vanter, ou se gausser, d’avoir été absoute, et regarder de haut les autres femmes adultères, et les mépriser et les juger dans son cœur ? Ça nous semblerait absurde et choquant !

On doit impérativement revenir à l’évangile. On est comme les scribes et les Pharisiens, enclins à pointer les autres du doigt. Mais on est aussi comme la femme adultère, seule et vulnérable devant les exigences de la justice de Dieu. Et comme eux tous, j’espère que notre conscience nous accuse, parce qu’on ne vaut pas mieux que les uns ou que les autres.

Mais on doit vivre dans l’humilité et la crainte et la reconnaissance. Parce qu’il y a bien un homme, un seul, qui a vécu une vie parfaite, qui était digne de jeter la pierre (et de nous la jeter), mais qui a préféré la prendre sur lui, et il a fait ça, justement, pour que tous ceux qui se confient en lui puissent s’entendre dire (alors même qu’ils ont le poison mortel du péché dans leur propre cœur) :

« Il n’y a maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Christ-Jésus. » (Rm 8.1)

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