C'est pas juste !

Par Alexandre Sarranle 28 mars 2021

Comment est-ce qu’on réagit quand on a l’impression qu’il nous arrive un truc super injuste dans la vie ? Comme par exemple ce qui est arrivé à Suzanne cette semaine.

Elle était en train de passer un examen important, dans le cadre de sa formation. Tout se passait en ligne, en liaison directe avec une personne chargée de la surveiller. Il y avait un protocole vraiment strict à respecter pour éviter toute possibilité de fraude. L’examen (payant d’ailleurs) était bien entamé, et paf ! Coupure d’internet. Impossible de se reconnecter. On n’avait pratiquement jamais eu de coupure intempestive d’internet, comme ça, ces derniers temps, et il fallait que ça arrive pile à ce moment-là !

Je ne vous dis pas comment Suzanne a réagi. Mais vous, vous réagissez comment quand il vous arrive un truc qui vous semble quand même vachement injuste ?

Vous connaissez peut-être la chanson d’Alanis Morissette, Ironic (1995), qui décrit toutes sortes de situations dans la vie, où la plupart d’entre nous, on dirait que ce n’est quand même pas juste ! Un bouchon quand on est déjà en retard. La pluie le jour de son mariage. Une entrée gratuite quand on a déjà payé. Gagner au loto la veille de sa mort. Rencontrer l’homme de ses rêves… et sa jolie épouse dans la foulée. Ce n’est… pas juste !

Des fois, on peut vraiment être rempli d’une grande indignation, ou de sentiments de révolte et de colère, quand on traverse des trucs comme ça (ou des trucs peut-être un peu plus graves). Une panne de voiture au pire des moments. Une accusation calomnieuse qui détruit notre réputation. Un cambriolage pendant les vacances. La découverte qu’on a une maladie héréditaire. Le décès accidentel d’un enfant. Comment est-ce qu’on réagit ? C’est à ça qu’on va réfléchir avec le texte qu’on va regarder ensemble ce matin.

C’est la suite du livre de Job, du nom de cet homme extrêmement intègre qui a été extrêmement affligé. Et une des choses qu’on a vues jusqu’ici, c’est que ce qui est arrivé à Job semble, à vue humaine, être très, très injuste. Le malheur s’est abattu sur Job de manière soudaine et inattendue, et Job n’a absolument rien fait pour mériter tout ça. Au contraire ! Si quelqu’un méritait le bonheur sur la terre, c’était bien Job.

Job aurait pu écrire un couplet supplémentaire à la chanson d’Alanis Morissette : « Du jour au lendemain, perdre toutes ses richesses et tous ses enfants, et toute sa stature dans la société, et se retrouver couvert d’ulcères et assis dans une décharge alors qu’on était l’homme le plus intègre du monde, voilà qui semble ironique. » Ce n’est quand même pas juste.

Alors Job s’est lamenté—c’est-à-dire qu’il a déploré à haute voix sa situation, et il l’a fait longuement. Et surtout, comme il est croyant, Job a exprimé ses complaintes à Dieu, et il a exprimé ses complaintes à propos de comment Dieu semblait agir dans sa vie.

Le problème, comme on va le voir aujourd’hui, c’est qu’en faisant ça—en exprimant son désarroi avec une grande authenticité, une grande sincérité—en faisant ça, Job a donné l’impression qu’il était en train de dire que Dieu avait fait quelque chose d’injuste. Et ça, ça fait réagir un jeune homme qui s’appelle Élihou.

On a parlé de lui il y a deux semaines. Élihou intervient dans l’histoire de la part de Dieu, pour apporter des éléments de réponse à la perplexité de Job, mais aussi pour avertir Job par rapport à des choses que Job est en train de laisser entendre sur Dieu. Élihou va faire quatre discours, qui vont s’enchaîner sans objection de la part de Job, sans doute parce que Job reconnaît l’exactitude (la véracité) de ce que dit Élihou.

Donc on va découvrir aujourd’hui le deuxième de ces quatre discours, et Élihou va surtout répondre à Job par rapport à cette insinuation qu’il a faite concernant la manière d’agir de Dieu, comme si Dieu avait commis des injustices dans la vie de Job. Élihou veut avertir Job, peut-être le corriger, et en tout cas lui enseigner comment il devrait réagir dans cette situation.

Et voici toute la leçon de ce passage pour nous aussi aujourd’hui : plus on comprendra comment est Dieu, mieux on réagira à ce qui nous semble injuste dans la vie. On va lire le texte et vous allez voir que pour Élihou, face à ce qui ressemble à de l’injustice, on a besoin de trois choses : de la réflexion, de la théologie, et de l’humilité.

1/ Un besoin de réflexion (v. 1-9)

Plus on comprendra comment est Dieu, mieux on réagira à ce qui nous semble injuste dans la vie. Pour ça, premièrement, le texte nous dit qu’on a besoin de réfléchir.

Regardez le texte. La première chose que fait Élihou dans ce deuxième discours, c’est qu’il invite son auditoire à marquer une pause, à écouter attentivement, et à utiliser leur cerveau (v. 2-4) ! Il est en train de dire : « OK, vous tous qui m’écoutez, si vous êtes intelligents, vous allez vous calmer un peu, vous allez m’écouter et vous allez prendre le temps de réfléchir. »

« Comme le palais goûte la nourriture », dit-il (v. 3), c’est-à-dire comme quand on prend une bouchée de quelque chose et qu’on le mâche tranquillement, avec discernement, pour en percevoir toutes les saveurs. Un peu comme quand on fait un blind-test de fromages. On a les yeux bandés, on met un bout de fromage dans la bouche, et le but ce n’est pas de l’avaler le plus vite possible, mais au contraire, de prendre le temps de discerner ce que c’est.

Élihou est en train de dire : « Bon, dans cette situation où tout le monde est sur les nerfs, où il y a Job qui souffre horriblement d’un côté, et puis où il y a les trois autres, ses pseudo-amis, qui sont partis dans tous les sens, eh bien stop ! Réfléchissons ensemble. Il ne faut pas se précipiter. On veut prendre le temps, et faire l’effort, d’utiliser notre tête. Non ? »

Ensuite, si vous regardez le texte, c’est un peu dur ce que fait Élihou, mais il va pointer Job (v. 5-9) pour dire : « Regardez ce qui se passe quand on se laisse emporter sans vraiment réfléchir. Notre ami Job reste fixé sur le fait qu’il ne mérite pas toutes ces souffrances. Il ne parle que de ça ! Bien sûr, on peut le comprendre, mais en même temps, regardez où ça l’a conduit : on dirait qu’il est devenu cynique, on croirait même entendre un méchant quand il dit que l’homme, apparemment, ici-bas, n’a aucun intérêt à faire confiance à Dieu, puisque de toute façon, on a beau faire le bien, on va souffrir quand même ! (v. 9) »

Vous voyez ce qu’Élihou reproche à Job ? Ce n’est pas de dire qu’il n’a pas péché, puisque c’est vrai ; et ce n’est pas de dire que ce qui lui arrive est immérité, puisque ça aussi c’est vrai. Ce n’est pas non plus de s’être lamenté à cause de ses souffrances, ni d’avoir répondu aux accusations de ses amis—Job avait raison dans tous ces domaines.

Ce qu’Élihou reproche à Job, c’est de s’être laissé emporter, et de s’être mis à parler pratiquement comme un méchant. Ce qu’on dirait aujourd’hui, c’est que Job a « dérapé ». Ce n’est pas qu’il a commis des choses, ou dit des choses, absolument horribles, mais il a laissé entendre des trucs qui n’étaient pas corrects. C’est un dérapage. « Ses paroles ont dépassé sa pensée », comme diraient les politiciens aujourd’hui.

Et donc Élihou est en train d’appeler tout le monde au calme. Dans ces versets (v. 1-9), il est en train de dire : « Quand on est confronté à une situation qui nous paraît injuste, on a besoin de réflexion. On doit prendre du recul, sans quoi on risque de réagir sous le coup de l’émotion, et on risque de dire ou de laisser entendre des âneries, comme l’a fait Job. »

On dirait aujourd’hui qu’il faut avoir « du sang froid ». Un peu comme les reptiles ou les amphibiens, dont on dit qu’ils ont le « sang froid », parce que la température de leur corps s’adapte à celle de leur environnement—tandis que nous, les humains, on a du « sang chaud », comme on dit, parce qu’on régule la température de notre corps pour qu’elle reste stable. Du coup nous, quand il fait très chaud ou très froid, on dépense beaucoup d’énergie pour réguler la température de notre corps. On réagit fortement à la température de notre environnement.

Et le malheur arrive dans notre vie comme un changement brutal de température. Avoir du sang froid, dans cette situation, c’est moins réagir. C’est chercher à rester calme plutôt que s’emporter en réaction à quelque chose qui nous paraît injuste.

Il y a quelques mois, un Français a battu le record du monde de temps passé en immersion dans la glace : 2 heures, 35 minutes et 43 secondes passées dans une cabine en plexiglas remplie de glaçons jusqu’à son cou. Le journal Le Monde nous explique que pour y arriver, cet homme a développé des « techniques neuro-cognitives », c’est-à-dire qu’il a sollicité sa pensée et sa concentration pour ne pas réagir naturellement à l’agression du froid.

Si j’ose le parallèle, on doit faire un peu pareil face à la souffrance, nous dit Élihou. On doit prêter l’oreille, discerner les propos, reconnaître ce qui est bon. On a besoin de réfléchir.

Il nous arrive une tuile, la voiture qui tombe en panne au pire des moments, une énorme fuite d’eau dans le garage en plein milieu du weekend juste avant l’arrivée des invités, ça ne nous semble tellement pas juste ! Mais attention. On serait tenté de lâcher des jurons ou de pousser des grognements de colère ou de taper du poing sur la table—au lieu de ça, activons nos pensées plutôt que nos émotions. Réfléchissons avant de dire ou de faire des bêtises. Tournons sept fois la langue dans la bouche avant de parler, car :

« La langue est un petit membre mais elle a de grandes prétentions ! » (Jc 3.5)

Mais ça peut être quelque chose de beaucoup plus grave aussi. Un licenciement injuste. Un accident dû à la négligence de quelqu’un d’autre. Une maladie incurable, comme un cancer, alors qu’on a mené une vie saine. Une épidémie, qui entraîne des restrictions, qui nous empêchent de vivre normalement—ce n’est pas juste !

Mais bien que la lamentation soit légitime (on l’a vu dans le livre de Job), il faut quand même faire attention de ne pas se laisser emporter. Ne pas déraper. Ne pas sombrer dans la colère, l’amertume, le cynisme. Ne pas brandir le poing contre Dieu, même intérieurement, même de manière subtile ou sous-entendue. Ne pas devenir tellement fixé sur ce malheur (qu’on perçoit comme une injustice) qu’on ne pense plus qu’à ça, et que notre perception du cosmos en soit déformée, comme un trou noir qui aspire tout et qui déforme l’espace-temps !

On a besoin de réfléchir pour garder la tête sur les épaules. Mais réfléchir à quoi ? C’est le deuxième point.

2/ Un besoin de théologie (v. 10-30)

Deuxièmement : on a besoin de réfléchir… à Dieu. On a un besoin de théologie !

Alors ne prenez pas peur, je ne suis pas en train de dire que tout le monde doit aller en fac de théologie et souffrir pendant trois, quatre, ou cinq ans (ou comme moi, pendant neuf ans) jusqu’à obtenir une licence ou un master ! (Même si je ne suis pas contre !)

Non, regardez le texte (v. 10-30). Élihou a invité à la réflexion, il a pointé le manque de réflexion chez Job qui s’est laissé un peu aller à des affirmations ambiguës et imprudentes, et maintenant, Élihou va parler assez longuement… de Dieu.

Il faut bien comprendre que si Élihou est embêté, c’est parce que Job a laissé entendre que Dieu traitait Job injustement (cf. v. 5). Et donc Élihou intervient, notamment dans ce deuxième discours, pour défendre la réputation de Dieu, une réputation qui a été en quelque sorte attaquée ou ternie par les propos de Job.

Rappelez-vous qu’Élihou reprochait à Job de « se dire juste plutôt que Dieu » (cf. 32.2), c’est-à-dire de se justifier plutôt que de justifier Dieu. Job se préoccupait surtout de défendre sa propre intégrité, même si ça devait se faire au détriment de la réputation de Dieu. Mais Élihou, lui, a la préoccupation inverse : il se préoccupe surtout de défendre la réputation de Dieu (rappelez-vous la signification de son nom : « il est mon Dieu »).

Et donc c’est très simple : Élihou pense que Job a trop pensé à lui et pas assez pensé à Dieu. Élihou aurait voulu que Job ait une perception de ses propres souffrances qui soit un peu plus centrée sur Dieu plutôt que sur lui-même, vous comprenez ? Et donc Élihou va tout simplement rappeler à Job des choses qu’il aurait dû savoir sur Dieu—des choses qui auraient dû guider un peu plus ses réactions et ses paroles.

C’est un peu comme quand je regarde un match de rugby : moi, je ne connais pas très bien toutes les règles, et donc parfois il se passe des choses sur le terrain qui ne me semblent vraiment pas justes. Et donc dans mon canapé, je vais m’agiter, je vais râler, je vais protester, et quelques secondes plus tard je vais me retrouver tout bête quand je vais me rendre compte qu’en fait, tout ça c’était à cause d’une règle que je ne connaissais pas ou que je connaissais mal. Si j’avais eu une meilleure connaissance des règles, j’aurais gardé mon calme.

Pareil pour Job. S’il avait eu une meilleure connaissance de Dieu, il n’aurait pas dérapé. Théoriquement. Il y a des choses qu’il n’aurait pas dites, ou du moins, qu’il aurait dites différemment. Il y a des ambiguïtés ou des imprudences qu’il aurait évitées.

Voilà ce qui explique le cours de théologie qu’Élihou fait à Job dans les versets 10-30. Il lui rappelle un certain nombre d’attributs de Dieu. Qu’est-ce qu’il lui dit ?

Dieu est juste (v. 10-12). Aucune faute ne sera jamais impunie, Dieu exercera pour sûr, un jour, un jugement complet et parfait. Dieu ne fait jamais d’entorse à la justice.

D’autant plus que Dieu se suffit à lui-même (v. 13 et v. 16-18). Dieu n’est soumis à rien qui soit extérieur à lui. Il n’est donc pas soumis à une justice « neutre » ou « objective », comme un ordre moral universel qui serait indépendant de lui. Il est lui-même la source de la justice, celui qui définit la justice. Sous-entendre que Dieu puisse agir en contradiction avec la justice, c’est soit supposer que Dieu n’est pas Dieu, soit supposer qu’il puisse agir en contradiction avec lui-même, ce qui est une absurdité.

Dieu est souverain sur toutes choses (v. 13). Il gouverne le monde entier. Rien n’échappe à son décret éternel, c’est ce qu’on appelle la doctrine de la providence.

Dieu soutient le monde par sa grâce (v. 14-15). Si le monde est plutôt stable et si les humains peuvent y survivre, c’est en vertu de la grâce commune de Dieu. On devrait être reconnaissant de pouvoir non seulement survivre, mais a fortiori, de pouvoir de temps en temps, éprouver du plaisir et de la joie dans ce monde ! C’est grâce à Dieu !

Dieu est impartial et impassible (v. 19). C’est-à-dire qu’il juge parfaitement selon le droit, sans se laisser influencer. Il ne change pas selon les situations ou les gens à qui il a affaire.

Dieu est tout-puissant (v. 20 et v. 25-26), ou omnipotent. Rien ne lui résiste. Notre Dieu est au ciel et il fait tout ce qu’il veut (Ps 115.3). Ça veut dire qu’il a les moyens d’exercer parfaitement ses jugements et d’appliquer ses sentences au moment voulu.

Dieu est omniscient (v. 21-24). Il sait tout. Rien ne lui échappe. Il sonde complètement, de manière exhaustive et instantanée et permanente, tous les cœurs de tous les humains à la fois. Il n’a pas besoin d’enquêter avant de pouvoir prononcer un jugement. C’est facile pour lui.

Dieu est attentif aux hommes, notamment aux malheureux (v. 27-28). Il est condescendant au sens noble du terme, il est bienveillant, il est rempli de compassion, il tient compte de nos souffrances, il voit nos besoins, il n’est pas indifférent.

Dieu est sage (v. 29-30). Il fait toujours ce qui est bien, il accomplit son projet selon sa volonté qui est bonne et parfaite, il n’est pas obligé de nous expliquer ce qu’il fait. Il agit toujours dans l’intérêt de ses desseins—tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, mais toujours selon sa divine sagesse.

Est-ce que vous voyez comment ces choses-là peuvent orienter la manière dont on va réagir au malheur quand il va survenir dans notre vie ? Ou quand on va l’observer autour de nous ?

On m’a dérobé un objet très précieux—je suis dégoûté ! On me calomnie au travail—c’est tellement dur à vivre ! La crise sanitaire m’a ruiné—je n’en peux plus ! Je tombe gravement malade—je n’ai pas beaucoup d’espoir pour l’avenir ! Mon conjoint est mort soudainement—quel déchirement, je n’ai plus le goût de vivre !

Mais voici ce que je peux faire. Je peux me rappeler qui est Dieu.

Et pour ça, vous savez ce que je vous conseille ? J’aimerais pouvoir le faire ici, mais on n’a pas le temps. Prenez la confession de foi de notre église (Westminster), et lisez lentement et intégralement l’article II, intitulé : « Dieu, la sainte Trinité. » Et qui commence comme ça :

« Il n’est qu’un seul, vivant et vrai Dieu, infini en son être et en sa perfection, très pur esprit, invisible, incorporel, indivisible, impassible, immuable, immense, éternel, incompréhensible, tout-puissant, très sage, très saint, très libre, absolu… »

Et ça continue encore pendant une trentaine de lignes !

Et ceux qui voudront méditer un peu plus sur chacun de ces attributs, la confession de foi indique les références de passages bibliques qui illustrent ces attributs. Allez les chercher, ces passages, et lisez-les. En tout cas, d’après Élihou, vous voyez : quand on est confronté à ce qui ressemble à de l’injustice dans notre vie ou autour de nous, on a besoin de théologie. De bonne théologie.

3/ Un besoin d’humilité (v. 31-37)

Mais cette réflexion, et cette théologie, ça doit engendrer quoi, plus précisément, comme réaction face à ce qui nous paraît injuste ? Eh bien c’est le troisième point.

Troisièmement, on a besoin d’humilité.

Dans le texte, maintenant, Élihou va tirer des applications de ce qu’il a dit, pour Job. Il lui a dit : « Il faut réfléchir, et il faut réfléchir à Dieu. » Et maintenant il lui dit : « Voici en quoi tes lamentations auraient été différentes si tu avais plus réfléchi à Dieu. »

Alors il faut admettre que certains de ces versets sont difficiles à traduire, comme d’ailleurs d’autres versets dans ce chapitre. C’est, à vrai dire, un des chapitres les plus compliqués à comprendre de tout le livre de Job ! Mais d’après la teneur générale des paroles d’Élihou dans ce chapitre, voici ce qu’on peut supposer qu’il est en train de dire.

« Job, honnêtement, est-ce que tu fais partie des gens qui s’humilient devant Dieu quand ils sont touchés par la souffrance ? (v. 31-32) Ou bien est-ce que, à l’inverse, tu t’es plutôt vexé, et indigné, de ce qui t’arrivait, en laissant entendre tu étais plus intelligent que Dieu ? (v. 33) On a eu l’impression, Job, que tu disais que tu savais mieux que Dieu ce qu’il fallait faire dans ta situation. Est-ce que c’est vraiment ce que tu veux dire ? Moi je pense que la question elle est vite répondue ! Tes paroles ont manqué de recul, elles ont manqué de réflexion (v. 34-35). Tous ceux qui observent cette situation et qui prennent le temps d’y réfléchir vont être d’accord, Job ! Puisque tu réponds mal aux difficultés que tu traverses, tu as besoin d’être encore éprouvé (au sens d’être examiné, testé, interrogé), parce que ta manière de répondre ne te ressemble pas ! (v. 36) On ne peut pas en rester là, avec un Job qui se comporterait comme un méchant, qui dit des choses imprudentes qui ternissent la réputation de Dieu ! (v. 37) Job, réfléchis. Réfléchis à Dieu. Et prends une posture différente. »

Alors comment les lamentations de Job auraient été différentes s’il avait plus réfléchi à Dieu ? Eh bien au lieu de surtout défendre sa justice, il aurait surtout défendu celle de Dieu. Au lieu de remettre Dieu en question, il se serait remis lui-même en question—même s’il n’avait rien à se reprocher ! « Seigneur, il y a peut-être quelque chose que je ne vois pas, montre-le moi ! » (v. 32) Et nous, on sait qu’il y avait quelque chose qu’il ne voyait pas, n’est-ce pas ? Il y avait ce qui se passait au ciel entre Dieu et Satan (ch. 1-2).

Si Job avait plus réfléchi à Dieu, eh bien d’après Élihou, il n’aurait pas parlé sans connaissance, il n’aurait pas dit des choses aussi téméraires, il n’aurait pas gesticulé et il n’aurait pas multiplié ses discours contre Dieu. Il n’aurait pas laissé entendre que Dieu agissait de manière injuste. Il n’aurait pas terni sa réputation, même involontairement.

Devant un monde qu’on ne comprend pas, et qu’on ne maîtrise pas, mais qui est tout entier et à tout moment suspendu à la volonté souveraine de Dieu qui est parfaitement juste et bon, eh bien on a besoin d’humilité.

On est comme un enfant allongé sur un lit d’hôpital, qu’on est en train d’emmener à la salle d’opération. Il y a des inconnus avec des blouses, des gants et des masques, il y a des tuyaux et des aiguilles, il y a des machines qui font des bruits inquiétants, il y a des lumières éblouissantes et des mots qu’on ne comprend pas et des odeurs qu’on n’a jamais senties auparavant… Il n’y a rien d’agréable, et pourtant… ce n’est pas le moment de protester, de gesticuler et de crier à l’injustice.

Mais comment ne pas paniquer si on est un enfant ? Seulement si on nous a expliqué au préalable ce que c’était qu’un hôpital, et pourquoi on pouvait faire confiance aux gens qui travaillaient là. Et du coup, si on croit à la compétence de ces gens, cette connaissance va orienter notre réaction, et nous aider à être docile et humble. Mais il y aurait mieux encore : si papa ou maman nous tenait la main et nous accompagnait tout le long.

Eh bien c’est pareil pour Job et pour nous, en tant qu’adultes dans un monde brutal et effrayant. On a besoin de croire à la compétence de Dieu, et alors cette connaissance va nous aider à être humbles face aux choses qui nous semblent injustes.

Mais il y a mieux encore : en réfléchissant à Dieu, en faisant de la bonne théologie, on ne va pas seulement découvrir les attributs de Dieu, mais on va aussi découvrir ses actes. On va découvrir que Dieu est si bon qu’il s’est approché de nous en la personne de Jésus, et qu’il s’est donné lui-même en échange pour nous, pour nous délivrer du mal et de la mort. Jésus s’est offert lui-même sur la croix pour prendre sur lui la peine de nos fautes, pour que nous, en retour, on reçoive le pardon de Dieu et l’assurance de la vie éternelle.

Jésus est ensuite ressuscité le troisième jour en vainqueur, il a laissé nos péchés dans la tombe et il est monté au ciel pour prendre place sur le trône de l’univers. Et il a envoyé dans la vie des croyants le Saint-Esprit, le Consolateur, l’esprit de Jésus qui nous tient la main tout le long, comme on le chante dans un de nos cantiques :

« L’Esprit de Dieu, ton plus puissant secours dans les affres de l’histoire, te conduira par son fidèle amour, de l’échec à la victoire. »

Car en effet, les projets de Dieu vont continuer de se réaliser inexorablement jusqu’au dernier jour, lorsque Jésus reviendra pour le jugement dernier, lorsque tout mal sera définitivement rétribué, et toute injustice parfaitement corrigée. Et nous, les croyants, on sera reçu dans la gloire de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, pour nous réjouir en lui, pour toujours, dans son paradis !

Voilà pourquoi on peut ne pas paniquer malgré notre vulnérabilité dans un monde qui nous semble imprévisible. Voilà pourquoi on peut traverser des choses qui nous semblent injustes, ou observer des choses qui nous semblent injustes, tout en restant humbles et dociles sous la main de notre grand Dieu.

Alors comment est-ce qu’on réagit quand on a l’impression qu’il nous arrive un truc super injuste dans la vie ? Comment est-ce qu’on va réagir, dorénavant ? Des trucs les plus triviaux, comme un contretemps vraiment embêtant, aux trucs les plus graves, comme un accident avec des conséquences irréversibles, ou le décès soudain d’une personne qui nous était proche.

On a envie naturellement de se révolter, et de crier : « C’est pas juste ! ». C’est ce qu’a fait Job, en quelque sorte, mais il s’est aventuré en terrain dangereux. Il est allé un peu trop loin, il s’est laissé peut-être emporter par son indignation. Et donc Élihou intervient, et à son tour, il dit : « Job, c’est pas juste ! Ce n’est pas juste que tu dises que ce n’est pas juste en sous-entendant qu’il y ait peut-être de la méchanceté en Dieu ! »

Et donc quelle que soit la façon dont nous, on exprime notre indignation, soit de manière très ostentatoire, soit en nous renfermant complètement sur nous-même et en coupant le monde extérieur, réfléchissons un instant. Contre qui sommes-nous en colère ? Qui accusons-nous implicitement d’injustice ? Vers qui sont dirigés nos grognements ?

Est-ce qu’on serait en train de viser notre grand Dieu, dont les œuvres sont parfaites, dont toutes les voies sont équitables, ce Dieu fidèle et sans injustice, qui est toujours juste et droit ? (cf. Dt 32.4)

Attention, nous dit ce texte. On ne veut pas « cheminer de pair avec les méchants. » On ne veut pas sous-entendre qu’on puisse donner des leçons à Dieu. On ne veut pas parler « sans la connaissance ». On ne veut pas « répondre comme font les hommes injustes », et « multiplier nos discours contre Dieu. »

On a un besoin de réflexion. On veut activer notre intelligence, la nourrir de la vérité, et lui apprendre à penser selon Dieu. On a besoin, pour ça, de passer moins de temps devant les séries TV, les jeux vidéos et les réseaux sociaux, et plus de temps dans la lecture et la méditation de la Bible et l’écoute de podcasts chrétiens de qualité, par exemple. Comme ça, on aura un rapport plus réfléchi au monde et à nos circonstances, et moins impulsif.

On a un besoin de théologie. De bonne théologie. On a besoin d’être fidèle au culte le dimanche pour écouter les lectures bibliques, pour chanter les chants qui nous parlent de Dieu, et pour nous laisser instruire par la prédication—comme ça, on va grandir dans notre connaissance de Dieu. On aurait aussi besoin de lire par exemple le super livre de James Packer intitulé : Connaître Dieu. Un livre incontournable.

Et puis on a un besoin d’humilité. On a besoin de se rappeler tous les jours que notre grand Dieu qui gouverne le monde s’est fait tout petit en Jésus-Christ pour nous sauver. Devant la croix où le Fils de Dieu a agonisé, on pourrait être tenté de dire : « C’est pas juste ! » Mais ce ne serait pas juste de dire « c’est pas juste », parce que c’est à la croix précisément que la justice de Dieu a été satisfaite, selon sa divine sagesse. En méditant tous les jours sur ce truc de dingue—l’évangile—que seul Dieu pouvait inventer pour nous sauver, eh bien on grandira en humilité devant les difficultés de la vie même quand elles nous paraissent injustes.

Ce texte ne nous dit pas qu’on ne doit pas se lamenter ! Ce texte ne nous enseigne pas à être stoïques devant la souffrance ! Ce texte ne nous dit pas qu’on doit accepter passivement, sans objection, sans résistance, tout ce qui nous arrive dans la vie, pas du tout ! Ce que ce texte nous encourage à faire, c’est travailler à ce que notre piété soit moins centrée sur nous et plus centrée sur Dieu. C’est avoir une vision du monde plus grande qui ne soit pas limitée par notre propre expérience. C’est nous rappeler en permanence quelle est notre juste place devant Dieu, et quelle est la juste place de Dieu dans notre univers.

C’est apprendre à nous lamenter, certes, mais avec du discernement, de la prudence, de la crainte. Bref, plus on comprendra comment est Dieu, mieux on réagira à ce qui nous semble injuste dans la vie.

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