Quand on a bien fait, en vain

Par Alexandre Sarranle 18 avril 2021

Il n’y a rien de plus normal que de se plaindre, quand on a l’impression d’avoir tout bien fait pour obtenir un certain résultat, et que c’est le contraire qui se produit. Ça vous est déjà arrivé ? C’est vachement frustrant. Et quand on est croyant, cette frustration a une dimension spirituelle : « J’ai tout bien fait, et comment est-ce que Dieu me récompense ? »

Par exemple : « J’ai toujours été honnête dans mon métier, j’ai refusé la corruption ou la triche, j’ai été intègre et droit, j’ai suivi les règles, j’ai tenu bon dans la vérité malgré la pression des collègues, et je suis quand même licencié ? Mais à quoi bon avoir cherché à honorer Dieu dans mon travail ? Maintenant je suis sur la paille et je peine à retrouver du boulot. J’ai envie de dire tant pis, on ne m’y reprendra pas à deux fois ! »

Ou bien : « J’ai cherché avec beaucoup de sincérité à me détourner du mal dans ma marche chrétienne, j’ai pris à cœur les conseils de mes parents et de mon pasteur et de mes amis, je me suis discipliné, j’ai établi des garde-fous, je me suis éloigné de tout ce qui est inconvenant, grossier, mondain, mais je suis quand même hyper malheureux et je n’arrive pas à m’en sortir, j’ai juste envie de tout envoyer valser et de me libérer de ce carcan insupportable ! »

Ou bien : « J’ai aimé fidèlement mon conjoint pendant 20 ans, j’ai travaillé à mon couple, j’ai mis en pratique tout ce que je savais pour entretenir la flamme, mais mon conjoint est resté insensible, il s’est éloigné de moi, il s’est renfermé sur lui-même, et notre couple ne tient encore que parce qu’il y a la pression de l’église. Chaque jour est une souffrance. À quoi bon ? J’ai envie de tout balancer et de partir avec quelqu’un d’autre ! »

Ou bien : « Je me suis tellement consacré à mes enfants, je les ai emmenés à l’église, je leur ai lu la Bible, je leur ai appris à prier, j’ai cherché à les entourer, à les protéger, à les éduquer dans la vérité, j’ai sacrifié financièrement et professionnellement et socialement pour eux, mais ils ont rejeté leur éducation, ils se sont détournés de Dieu, et ils n’arrêtent pas de faire des mauvais choix ! À quoi bon ? À quoi ça a servi de faire tout ça ? J’aurais dû profiter de la vie à la place. »

Ou bien : « J’ai répondu à l’appel de Dieu et je me suis engagé dans un service chrétien, je suis sorti de ma zone de confort, j’ai fait pas mal de sacrifices, j’ai choisi une vie compliquée… pour Dieu ! Mais je n’ai vu aucun fruit ! C’est même le contraire, je n’arrête pas d’avoir des problèmes, des gens contre moi, des nuits sans sommeil, des fins de mois difficiles… À quoi bon ? J’aurais dû faire footballer ou orthodontiste ! »

Il n’y a rien de plus normal que de se plaindre… quand on a l’impression de ne pas mériter ce qui nous arrive. Il n’y a rien de plus normal que de se plaindre, c’est-à-dire que c’est naturel et que c’est courant, de se plaindre, quand on a l’impression d’avoir bien fait en vain. Mais est-ce qu’on a raison de se plaindre ?

On pourrait être tenté de répondre par oui ou par non à cette question, mais en réalité, c’est plus compliqué que ça, et c’est ce qu’on va voir aujourd’hui, dans le troisième discours d’Élihou à Job.

Rappelez-vous que Job c’est quelqu’un d’extrêmement intègre qui a été extrêmement affligé. Il ne comprend pas pourquoi Dieu autorise de telles souffrances dans sa vie alors qu’il a toujours été fidèle, donc il exprime sa peine et sa perplexité, et il le fait avec beaucoup de sincérité. Il se plaint, et on le comprend. Mais le problème, c’est que les lamentations sincères de Job, c’est une boîte de Pandore qui a été ouverte et qui a besoin d’être refermée.

Job a soulevé des questions tellement graves qu’on ne peut pas les laisser s’échapper dans la nature, ces questions ! Il y a des enjeux hyper importants, parce que les impressions de Job peuvent conduire à de mauvaises conclusions concernant Dieu. Et donc voilà pourquoi Élihou intervient : c’est pour apporter des éléments de réponse à la perplexité de Job, et pour corriger ces ambiguïtés possibles—pour que Job ne s’égare pas, et nous non plus.

Et là, donc (ch. 35), Élihou va répondre à un truc que Job a dit—ou du moins qu’il a très fortement laissé entendre—c’est que finalement, on dirait que ça ne sert à rien d’obéir à Dieu, puisque souvent, les gens qui sont fidèles souffrent, tandis que les méchants réussissent ! C’est l’expérience que Job a faite, non ? Job a bien fait, en vain. Et donc il s’en plaint, tout naturellement (cf. 9.22 ; 24.22-23).

Mais voici ce qu’Élihou veut lui dire, et ce que ce texte veut nous enseigner à nous aussi aujourd’hui. Écoute bien, mon ami : on peut comprendre que tu te plaignes, mais fais-le avec foi. Quand tu as l’impression d’avoir bien fait en vain, vas-y, plains-toi, mais plains-toi comme un croyant ! Et on va essayer de voir aujourd’hui ce que ça veut dire.

1/ Considérer la gravité de nos complaintes (v. 1-4)

Alors il y a quelques semaines, je vous avais proposé une prédication en 3D ; aujourd’hui, je vous propose une prédication en 4G ! C’est notre texte ce matin qui nous invite à considérer d’abord la gravité de nos complaintes, puis la grandeur de notre Dieu, puis la grogne de nos semblables, et enfin la grâce de notre Juge. Vous êtes prêts ?

D’abord, la gravité de nos complaintes (v. 1-4). Ce qu’on a au début de ce texte, c’est Élihou qui explique pourquoi il reprend la parole une troisième fois. Pourquoi ? Parce que Job, dans ses lamentations, a laissé entendre des trucs graves, ou du moins, il a ouvert la porte à des idées qui seraient inacceptables. En l’occurrence :

« Que me sert-il de ne pas pécher ? » (v. 3)

C’était bien plus tôt, au chapitre 9, où Job avait posé plus précisément cette question :

« Suis-je intègre ? […] Qu’importe après tout ? […] [Dieu] extermine l’homme intègre aussi bien que le méchant. » (Jb 9.22)

Et puis au chapitre 24, Job avait longuement décrit ce qu’il observait autour de lui dans le monde : c’est que les méchants semblent souvent très bien réussir dans la vie ! Et donc Job était en train de déplorer ce constat !

Qu’est-ce que Job était en train de dire ? Il était en train de dire : « Mais c’est horrible ce que je suis en train de vivre ! J’étais super intègre dans ma vie, j’étais fidèle à Dieu, et me voici maintenant, le plus misérable des hommes ! Et pendant ce temps, les méchants réussissent. C’est à croire que ça ne change rien, finalement, si on obéit ou non à Dieu ! »

Vous comprenez pourquoi Élihou réagit ? Parce que Job a soulevé une question qui a absolument besoin d’une réponse. Il y a quelque chose de grave dans la complainte de Job. Pas quelque chose de mal en soi, mais quelque chose de grave. Et j’aimerais vraiment qu’on comprenne cette nuance.

Imaginez que vous m’appeliez un jour au téléphone et que vous me disiez : « Bonjour pasteur, comment ça va ? » Et que je vous réponde : « Comment ça va ? Eh bien écoute, pour être tout-à-fait honnête… Je suis épuisé. Mon ministère dans l’église ne m’apporte plus aucune joie. J’ai l’impression que tout ça, ça ne sert à rien. Je n’ai pas l’impression que Dieu écoute mes prières, je n’ai pas l’impression qu’il se soucie de moi, de ma famille ou de l’église. Sincèrement, j’ai envie de tout plaquer et de disparaître. »

Est-ce que c’est mal de dire ça ? Je ne pense pas, si c’est tout simplement l’expression sincère de ce que je ressens—de ce que je traverse. Mais est-ce que c’est grave ? Oui ! Est-ce que ça appellerait une réponse de votre part ? Je l’espère, et même une réfutation ! « Je vais te répondre, Alex, ainsi qu’à tous ceux qui t’ont entendu te plaindre de cette manière. » (cf. v. 4)

Ce n’est pas mal, mais c’est grave. Ce n’est pas un péché, mais il y a quand même quelque chose qui a besoin d’être corrigé. On ne peut pas laisser ouverte cette boîte de Pandore.

Et donc il faut bien comprendre que Job et Élihou ont tous les deux raison en même temps. Ce que je veux dire par là, c’est que Job d’une part est légitime dans sa complainte : bien sûr qu’il a l’impression que ça ne sert à rien de ne pas pécher ! Mais Élihou d’autre part est légitimement pressé de répondre, parce que cette question ne doit pas rester ouverte.

Et donc à notre tour, quand on déplore les choses qu’on traverse, quand on pleure et qu’on se lamente en disant : « Mais j’ai l’impression que Dieu s’en fiche de moi, qu’il n’en a rien à cirer des efforts que je fais pour lui obéir », eh bien on doit se rappeler qu’on peut tout-à-fait avoir une impression véritable de quelque chose qui n’est pas vrai.

C’est comme si je n’arrivais pas à allumer mon ordinateur, et que je me dise : « Mais c’est quoi cet objet ? Ça sert à quoi un ordinateur si on ne peut pas l’allumer ? J’ai l’impression que ce truc devrait aller à la déchèterie ! » Mon impression est véritable. Mais quelqu’un pourrait arriver et me dire : « Mais non, Alex. En fait, il faut juste que tu branches ton ordinateur pour recharger la batterie. » J’avais vraiment l’impression de quelque chose qui n’était pas vrai.

Vous comprenez ? Et donc quand on se plaint de quelque chose qu’on n’aime pas, notamment quand on a l’impression d’avoir bien fait, en vain (d’avoir été intègre et que Dieu s’en fiche) on doit considérer la gravité de nos complaintes. Ce n’est pas pour dire qu’on ne doit pas exprimer nos complaintes, mais on doit les exprimer, justement, avec gravité.

On doit reconnaître que nos complaintes sont des questions qui appellent une réponse. Peut-être qu’on devrait s’exercer justement à exprimer nos complaintes sous forme de question, plutôt que sous forme de verdict. « Pourquoi, Seigneur ? J’ai l’impression que… On dirait que… Comment se fait-il que… », plutôt que : « C’est pas juste ! Dieu est cruel ! Dieu est indifférent ! Ça ne sert à rien tout ça ! On ne peut pas se fier à la Bible ! », etc.

Reconnaître la gravité de nos complaintes, ce n’est pas taire nos complaintes, mais les dire avec humilité, le cœur ouvert à une réponse, même si on ne sait pas où la chercher. Mais dans notre texte, heureusement, on a Élihou qui apporte des éléments de réponse.

2/ Considérer la grandeur de notre Dieu (v. 5-8)

Et donc qu’est-ce qu’Élihou veut dire à Job, pour commencer—qu’est-ce qu’il veut dire à ce Job qui a l’impression d’avoir « bien fait, en vain ? » Comment Élihou réfute-t-il cette impression que Job a, que ça ne lui sert peut-être à rien de ne pas pécher ? Eh bien c’est notre deuxième point : il l’invite à considérer la grandeur de notre Dieu (v. 5-8).

C’est très simple, ce que fait Élihou. Il veut mettre la question en perspective. Il veut replacer la question dans son véritable contexte. Et en faisant ça, Élihou est en train de dire à Job : « Tes complaintes sont légitimes, ta question est compréhensible… mais si tu y réfléchis un peu, en fait, Job, je suis désolé, mais ta question est absurde. C’est une mauvaise question ! »

Qu’est-ce qu’il lui dit, exactement ? Il lui dit que Dieu est tellement élevé au-dessus des hommes, tellement transcendant, tellement radicalement « autre », qu’on ne devrait pas s’attendre à voir un rapport entre ce qu’on fait pour lui, et ce qu’il fait pour nous.

En théologie, on parle de l’aséité de Dieu, c’est-à-dire que Dieu se suffit à lui-même : les humains ne peuvent rien lui apporter qui ferait que Dieu pourrait devenir redevable aux hommes ! On parle aussi de la liberté de Dieu, une liberté absolue qui veut dire que rien n’oblige jamais Dieu à faire quoi que ce soit, et rien ne l’en empêche non plus. On parle aussi de l’impassibilité de Dieu, c’est-à-dire que rien ne peut produire de réaction en Dieu comme si Dieu pouvait subir des effets sur lui-même, de choses extérieures à lui.

Oui, c’est de la théologie, c’est compliqué, mais c’est exactement le médicament qu’Élihou administre à Job (on l’avait vu la dernière fois déjà). Élihou rappelle à Job comment est Dieu. Il veut remettre sa question—sa complainte—dans la bonne perspective. Il veut que Job réfléchisse aux implications de ce qu’il est en train de dire ou de laisser entendre.

« Job, tu déplores le fait que ta fidélité ne soit pas récompensée par Dieu. Ça se comprend, bien sûr. Mais en fait, réfléchis, Job : est-ce que tu serais en train de sous-entendre que Dieu te devrait quelque chose ? Est-ce que Dieu te doit même une explication pour les souffrances qu’il a autorisées dans ta vie ? Quelle absurdité, Job ! Tu peux t’agiter autant que tu veux, mais Dieu et nous, on n’est pas dans la même division ! Que tu fasses le bien ou que tu fasses le mal, ça ne va rien changer à Dieu, ça ne va pas produire d’effet sur lui, ça ne va pas l’influencer ou l’inciter à agir d’une manière ou d’une autre. »

Pour Élihou, quand on considère la grandeur de notre Dieu, quand on y réfléchit vraiment, on ne va tout simplement pas se poser la question de savoir si la manière d’agir de Dieu dans notre vie est corrélée à notre manière d’agir.

C’est comme si je regardais le ciel et que je me demandais pourquoi les nuages ne partent pas alors que je souffle de toutes mes forces dessus.

« Regarde les nuées, comme elles sont au-dessus de toi ! » (v. 5)

De la même façon, considère la grandeur de notre Dieu, combien il est au-dessus de toi ! Il n’entre pas dans nos mécanismes, dans nos systèmes, il n’a pas de comptes à nous rendre.

Et donc quand nous, on a l’impression d’avoir « bien fait, en vain », quand on a l’impression que le fait de s’écarter du mal, ça ne nous apporte pas grand-chose de la part de Dieu, on doit prendre un peu de recul et réfléchir à ce qu’on est en train de sous-entendre sur Dieu. On doit se rappeler que Dieu est absolument souverain, qu’il n’a de comptes à rendre à personne, et que l’univers tout entier lui est suspendu, y compris notre vie, et que c’est quand même vachement osé de critiquer ce que Dieu tout-puissant est en train de faire !

Bien sûr, comme on l’a vu depuis le début du livre de Job, et comme on le voit dans le livre des Psaumes, et comme on le voit à de maintes reprises chez les prophètes, bien sûr, il est légitime de se plaindre quand on traverse quelque chose de difficile ou d’incompréhensible, dans le sens d’exprimer notre douleur et notre perplexité—bref, de pleurer et de dire tout haut qu’on n’aime pas ce qui nous arrive.

Considérer la grandeur de notre Dieu, ce n’est pas une incitation au stoïcisme, c’est-à-dire au fait de devenir nous-mêmes impassibles devant les difficultés : « J’ai été injustement licencié ? M’en fiche, Dieu est souverain. J’ai 40 ans de vie chrétienne et je suis en même temps profondément malheureux ? Je ne vais pas le montrer, par égard pour Dieu. Mon couple est au bord de la rupture ? Aucune inquiétude, Dieu règne. Mes enfants rejettent la foi ? Tant pis pour eux, c’est Dieu qui choisit qui il veut sauver. »

Vous comprenez ? Ce n’est pas du tout ça que ce texte veut nous enseigner ! On doit considérer la gravité de nos complaintes, et considérer la grandeur de notre Dieu, encore une fois, non pas pour taire nos frustrations, mais pour qu’on les exprime d’une meilleure manière. On va y revenir, mais d’abord regardons ce que dit Élihou dans les versets suivants.

3/ Considérer la grogne de nos semblables (v. 9-13)

Et dans la suite de son discours, justement, Élihou nous décrit l’exemple complètement inverse du stoïcisme (v. 9-13). Il nous décrit des gens qui se plaignent « bien comme il faut », sauf qu’ils se plaignent sans Dieu. Vous voyez, nous on a imaginé des gens qui auraient Dieu et donc qui ne se plaindraient pas du tout (et on a dit que ce n’est pas ce que le texte veut qu’on fasse), et là on a des gens qui se plaignent, mais qui n’ont pas Dieu. Et ce n’est pas non plus ce que le texte veut qu’on fasse !

Élihou est en train d’inviter Job (et nous aussi par la même occasion) à considérer la grogne de nos semblables. C’est-à-dire à regarder autour de nous comment les gens se plaignent bien souvent, justement quand ils subissent des choses qui leur paraissent injustes. Quand ils ont l’impression de « faire bien, en vain ». Et bien souvent, ils déplorent très vigoureusement la souffrance et l’injustice, mais sans se tourner vers Dieu.

Élihou est en train de dire à Job : « Écoute Job, dans ta perplexité qui est légitime, tu as soulevé une question qui pourrait laisser entendre des choses assez fausses sur Dieu. Si tu en restais là, le risque c’est que tu te détournes de Dieu et que tu commences à faire comme ces gens-là qui te ressemblent en quelque sorte. Parce que eux aussi, ils déplorent l’oppression et la violence, ils se lamentent devant cette souffrance qu’ils ne méritent pas. Mais regarde d’un peu plus près encore, écoute bien ce qu’ils disent : ils ne cherchent pas Dieu, ils ne reconnaissent pas qui Dieu est et ce qu’il fait, ils ne confessent pas sa transcendance, sa bonté, sa sagesse, ils ne considèrent pas sa grandeur comme je t’ai invité à le faire. »

Et Élihou ajoute que dans ce cas-là, on peut facilement comprendre pourquoi Dieu ne répond pas aux cris de ces personnes qui souffrent : c’est parce que leurs complaintes expriment l’orgueil plutôt que l’humiliation.

C’est quoi la différence ? Eh bien écoutez bien. Chez moi assez régulièrement je dois intervenir pour régler des disputes entre mes enfants. Bien souvent, c’est parce que un de mes enfants a l’impression de subir une injustice de la part d’un autre. Et c’est souvent vrai. Mais voici ce qui est très intéressant et que mes enfants ont du mal à comprendre : c’est que la manière dont la victime réagit à l’oppression conditionne en partie la manière dont le souverain juge de la maison va rendre la justice.

Entre une victime qui hurle : « Oh, espèce de sale voleur, rends-moi mon jouet, tu ne m’as jamais demandé si tu pouvais le prendre, en plus regarde : tu l’as cassé ! » Et : « Ma petite sœur que j’aime tant, sauf erreur de ma part, il ne me semble pas que tu m’aies demandé si tu pouvais prendre ce jouet, et maintenant que tu l’as cassé, j’ai vraiment le cœur brisé—je vais aller en parler à papa pour voir comment il peut nous aider à régler ce problème entre nous. »

Entre les deux, il y a un monde de différence n’est-ce pas ? (Comment ça, j’ai des attentes irréalistes pour mes enfants ?)

L’idée, c’est tout simplement qu’on peut se plaindre avec orgueil, ou on peut se plaindre avec humilité. On peut se plaindre en se détournant de Dieu, ou on peut se plaindre en cherchant Dieu. Pensez à tous ces mouvements de contestation politique et sociale qui sont apparus depuis quelques années : les Indignés, les Nuits Debout, les Manifs pour Tous, les Bonnets Rouges, les Zadistes, les Gilets Jaunes…

« On crie à cause de la multitude des oppresseurs… mais nul ne dit : Où est Dieu, lui qui m’a fait ? » (v. 9-10)

Considérons la grogne de nos semblables. Et regardez : nous aussi, quand on est face à ce qui nous semble injuste, quand on a l’impression de « bien faire, mais en vain », il y a une manière de se plaindre sans Dieu, qui est dure et revendicatrice, qui peut être parfois pleine de colère et même de violence, et puis il y a une manière de se plaindre—ou peut-être plus exactement de se lamenter—qui est contrite et docile, et qui est résolument tournée vers Dieu, dans l’attente de sa grâce.

Et c’est là où Élihou veut en venir, à la fin de son discours.

4/ Considérer la grâce de notre Juge (v. 14-16)

C’est le dernier point. Le texte nous invite à considérer la grâce de notre Juge (v. 14-16).

Alors ces derniers versets sont assez difficiles à traduire, notamment le v. 14. Il est possible que dans votre traduction, vous ayez tout autre chose que ce que j’ai lu. Mais la portée générale de ce qu’Élihou est en train de dire à Job semble être assez claire quand même : il veut inciter Job à examiner la manière dont il se plaint. Il veut encourager Job à intégrer dans son cœur la réalité de la foi, et à ne pas s’exprimer comme les incrédules.

Et cette réalité de la foi, elle devrait se fonder sur plusieurs convictions, auxquelles Élihou fait allusion dans ces versets.

Premièrement, la conviction que Dieu est bel et bien attentif à la situation de Job. Il est attentif à la situation des malheureux, il n’est pas distant ou indifférent. « Ta cause est devant lui. » (v. 14) Deuxièmement, la conviction que Dieu est bel et bien en colère contre le mal. Sa colère n’intervient peut-être pas encore, mais elle existe ! Dieu déteste les choses qui nous font du mal. Troisièmement, la conviction que Dieu va bel et bien intervenir un jour, même si on ne le voit pas maintenant. Il va intervenir pour juger le monde et pour neutraliser le mal et pour consoler les croyants, comme Job.

Tout simplement, Élihou cherche à replacer Job devant le Juge attentif et compatissant et fidèle, qu’est Dieu. Il est grand, certes, tout-puissant, souverain, auto-suffisant, libre et impassible—mais il n’est pas absent, distant, froid, indifférent, ou impersonnel.

Et cette conviction doit alimenter la foi de Job, une foi qui à son tour doit conditionner la manière dont Job se plaint de sa situation, lui qui semble avoir « bien fait, en vain », lui qui avait l’impression que Dieu s’en fichait qu’il fasse le bien ou qu’il fasse le mal.

Et c’est vrai, n’est-ce pas, que nos convictions influencent énormément notre comportement. Ce qu’on croit se voit, ou parfois s’entend. Je suis suspendu à une corde au-dessus du vide. Est-ce que je crois que cette situation est normale, ou est-ce que je crois qu’il y a un problème ? Est-ce que je crois que la corde est solide ou est-ce que je crois qu’elle va se casser au bout de 5 minutes ? Est-ce que je crois que la personne qui tient la corde à l’autre bout est gentille, ou est-ce que je crois qu’elle veut me tuer ?

Ce que je crois va se voir, et peut-être s’entendre. De la même façon, nos convictions sur Dieu influencent énormément notre comportement, notamment quand on fait face à la perplexité d’une situation qui nous semble injuste. « J’ai tout bien fait, et c’est ça qui m’arrive ? C’est comme ça qu’on me remercie ? »

Mais considère la grâce de ton Juge. Qu’est-ce que tu crois sur Dieu ?

Est-ce que tu crois que Dieu a été dépassé par les événements, qu’il a été pris par surprise, qu’il y a eu un grain de sable dans sa gestion de l’univers, que sa souveraineté a rencontré un problème… ou bien est-ce tu crois que cette situation est totalement suspendue à sa volonté et soumise à sa providence ?

Est-ce que tu crois que l’avenir est incertain pour Dieu, qu’il va faire ce qu’il peut pour essayer de rétablir la justice dans le monde, et qu’il n’est pas sûr de gagner à la fin mais avec un peu de chance ça va passer… ou bien est-ce que tu crois pour sûr qu’il est impossible que le mal ait le dernier mot, puisque Dieu a saisi ce problème à bras le corps lorsqu’il a pris la nature d’un homme en Jésus-Christ pour combattre le mal, le diable et la mort, et triompher définitivement de ces choses par sa mort et sa résurrection ?

Est-ce que tu crois que Dieu est indifférent à ta perplexité et à tes souffrances, qu’il est distant et qu’il s’en fiche, ou qu’il s’amuse peut-être à t’envoyer le malheur en « récompense » pour ta fidélité, ou peut-être même qu’il est délibérément mal intentionné envers toi… ou bien est-ce que tu crois que Dieu est compatissant et qu’il fait grâce, qu’il est lent à la colère et riche en bienveillance et en fidélité (cf. Ex 34.6), et qu’il a démontré la richesse inépuisable de son amour par la venue de Jésus et par sa mort sur la croix ?

Est-ce que tu crois que Dieu a tant aimé les croyants que Jésus, Dieu fait homme, s’est offert volontairement sur la croix en sacrifice pour se substituer aux croyants et pour détourner sur lui-même le châtiment de leurs fautes, afin de les délivrer de la puissance du mal et leur donner l’assurance indestructible d’être pardonnés et d’être destinés à ressusciter comme Jésus et à vivre éternellement avec Dieu au paradis ? Est-ce que tu le crois ?

Considère la grâce de ton Juge !

« Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi tout avec lui, par grâce ? » (Rm 8.32)

Alors Élihou n’en dit pas autant dans notre texte, mais il veut mettre Job sur cette trajectoire. Il lui dit qu’il doit faire attention à ce qu’il dit, et qu’il doit nourrir ses lamentations d’une meilleure connaissance de Dieu—de comment il est et de comment il agit.

Job se plaint de son malheur et il a raison. Mais il a laissé entendre que peut-être que Dieu s’en fichait de sa situation, et qu’il s’en fichait qu’il fasse le bien ou non. Mais Élihou ramène Job à la souveraineté absolue de Dieu, à sa sagesse parfaite et à sa bienveillance sans égale. Et il veut que ces convictions changent quelque peu l’attitude de Job.

Comme le dit Arthur Pink, un pasteur anglais du début du XXe siècle, dans un livre vraiment incontournable intitulé : La Souveraineté de Dieu :

« La souveraineté divine n’est pas la domination d’un despote tyrannique, mais l’activité de la volonté de celui qui est doué d’une sagesse et d’une bonté infinies ! En raison de sa sagesse infinie, il ne peut se tromper, et en raison de sa sainteté infinie, il ne peut mal agir. Là se trouve la grande valeur de cette vérité. La réalisation du caractère irrésistible et irréversible de la volonté de Dieu me remplit de crainte ; mais quand je réalise que Dieu désire seulement mon bien, mon cœur se réjouit. » (p. 120)

Alors oui, il n’y a rien de plus normal que de se plaindre quand on a l’impression de ne pas mériter ce qui nous arrive. Quand on a l’impression d’avoir « bien fait, en vain. » Mais est-ce qu’on a raison de se plaindre ?

Dans un sens, oui. On a vu que la lamentation, la complainte, n’est pas une mauvaise chose en soi. Même Jésus s’est « plaint », si j’ose dire. Jésus a pleuré devant la tombe de Lazare (Jn 11.35), et il a pleuré devant Jérusalem (Lc 19.41). « Mon âme est triste jusqu’à la mort », a-t-il dit dans le jardin de Gethsémané (Mt 26.38). « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », s’est-il lamenté sur la croix avant de pousser un grand cri et de rendre l’esprit (Mt 27.46-50).

On peut se plaindre, se lamenter… mais ce que le texte d’aujourd’hui nous a appris, c’est qu’il faut le faire avec foi. Plains-toi comme un croyant.

Alors à quoi ça peut ressembler en pratique, quand tu as été injustement licencié par ton patron, ou quand tu as l’impression de traverser un désert spirituel malgré tous tes efforts pour grandir dans la piété, ou quand tu as l’impression de t’investir à perte dans ton couple, ou quand tes enfants te rejettent malgré tout ce que tu as fait pour eux, ou quand tu sers Dieu de tout ton cœur et que tu as l’impression qu’il ne t’envoie que le malheur en retour ?

Voici à quoi ça peut ressembler, en pratique, de se plaindre comme un croyant.

Premièrement, ça peut paraître évident, mais : plains-toi à Dieu, dans la prière, avant d’ouvrir la bouche à la légère devant les hommes—notamment devant tes enfants ou tes collègues ou tes camarades de classe ou tes voisins.

Ensuite, exprime-toi avec sincérité à Dieu, dis-lui sincèrement ce que tu penses et ce que tu ressens, même si c’est assez hideux, mais ne t’arrête pas là : ouvre aussi ton cœur à Dieu d’une manière docile, comme les yeux des serviteurs se tournent vers la main de leur Seigneur, dit l’auteur d’un psaume (Ps 123.2).

Applique-toi à te remémorer les attributs de Dieu (qui il est, comment il est), et aussi les actes de Dieu (ce qu’il a fait), de manière à être renouvelé dans ta conviction que Dieu est vraiment compatissant et riche en bonté. Qu’il t’est propice si tu es attaché à Jésus par la foi.

Révise la vérité en te replongeant dans les Écritures, en récitant des versets que tu connais par cœur, ou en chantant ou en écoutant des chants bibliques au milieu de ton épreuve.

En ayant cette vérité sous les yeux ou dans les oreilles, résous-toi fermement, au moins au niveau de ton intelligence (de ta pensée, de ton esprit), à fuir le péché. « Cette situation que je traverse est douloureuse, presque insupportable, je ne la comprends pas, mais voici au moins ce que je ne vais pas faire, et même si ma chair est faible, au moins mon esprit sera bien disposé. Je vais faire le bien, non pas pour produire un effet sur Dieu, mais parce que je crois, avec mon intelligence, que ce que Dieu me demande de faire est bien—parce que j’ai confiance en lui ! »

Partage ta perplexité et tes luttes avec des frères et des sœurs dans la foi. Dis-leur sincèrement ce que tu ressens, mais en t’ouvrant à eux, dans l’attente d’être instruit ou conseillé.

Cherche enfin ton remède avant tout dans les moyens de grâce que Dieu a établis pour ton bien, et pas avant tout dans les moyens du monde. Bien sûr que la médecine, la psychologie, le sport, les vacances, le régime, tout ça c’est bien (en vertu de la grâce commune de Dieu). Mais ça ne vaut pas le culte, la prière, la sainte-cène, l’étude de la Bible, ou la communion des croyants—tout cela étant des moyens établis par Dieu pour nous communiquer sa grâce spéciale, par le moyen de la foi en Jésus.

Alors quand tu as l’impression d’avoir bien fait en vain, vas-y, plains-toi, mais plains-toi comme un croyant ! Plains-toi comme quelqu’un qui ne sera jamais séparé de l’amour de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur (Rm 8.39).

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