La paix dans la souffrance

Par Alexandre Sarranle 13 juin 2021

Vous avez sûrement entendu parler de ce qui s’est passé le soir du mercredi 2 juin dernier. Il y a eu une panne des numéros d’urgence : le 15, le 17, le 18, le 112. Plus moyen de joindre les pompiers ou la police par le moyen habituel en cas d’urgence, pendant toute la nuit du 2 au 3 juin ! On estime qu’au moins 5 personnes sont décédées à cause de l’impossibilité de joindre les secours à temps, dont un petit enfant de 2 ans et demi.

Je me mets à la place de ses parents. À la place de la maman qui a appelé pendant une heure le 15, puis le 18, sans réponse. Quel drame. Comment ne pas être complètement détruit par une telle expérience ? « Pourquoi fallait-il que les numéros d’urgence soient en panne précisément au moment où mon enfant s’est mis à s’étouffer ? » Quelle cruauté. Quelle injustice. Et si on est croyant, comment ne pas être profondément en colère… contre Dieu ?

Parfois, le malheur survient comme ça, n’est-ce pas ? Un monde qui s’effondre parce qu’on était au mauvais endroit au mauvais moment. Une vie brisée à une minute près, à un centimètre près, à une décision près, à cause d’un virus microscopique, ou à cause d’une petite flaque d’huile sur la route, ou à cause d’un dysfonctionnement chez un opérateur téléphonique. Ça semblait tellement improbable. Et maintenant il faut vivre avec les conséquences irréversibles de ce malheur. Comment ne pas être en colère contre Dieu ?

Au mois de septembre dernier, quand on a commencé à étudier le livre de Job, c’est précisément cette question qui a été soulevée, n’est-ce pas ? C’est quoi ce monde où le malheur s’abat gratuitement sur les gens ? Et on a dit que c’était peut-être le plus gros problème existentiel des êtres humains ! On a aussi dit que c’était un problème théologique : si Dieu existe, et si la souffrance s’abat gratuitement sur les humains, ça doit vouloir dire, soit que Dieu est faible, soit que Dieu est méchant.

Et c’est à cette problématique que Job a été confronté, très violemment. Rappelez-vous que Job, c’est ce personnage de l’Antiquité qui était extrêmement intègre et qui, en même temps, a été extrêmement affligé. Le malheur s’est abattu sur Job de manière totalement gratuite (cf. Jb 2.3), c’est-à-dire que c’était imprévisible et immérité. Et ça a poussé Job à une perplexité extrême. Si extrême que Job lui-même a commencé à insinuer des choses sur Dieu.

Dans son dernier discours (ch. 31), Job s’est exclamé : « Que Dieu me pèse dans des balances justes, et qu’il reconnaisse mon intégrité ! » (Jb 31.6) Ce qui sous-entend… que Dieu a mal fait son travail, et qu’il n’a pas pesé Job dans une balance juste, ou qu’il l’a pesé dans une balance injuste ! Voilà la crise que traverse Job, une véritable crise même dans sa foi. Job est torturé extérieurement et intérieurement. Et on le comprend, n’est-ce pas ?

C’est quoi ce monde où le malheur s’abat gratuitement sur les gens qui n’ont rien fait pour le mériter ? Comment ne pas être en colère contre Dieu ?

Eh bien tenez-vous bien, parce qu’aujourd’hui, on arrive au moment du récit où Job va obtenir la réponse qui va le satisfaire dans ses souffrances. Après plusieurs dizaines de chapitres de lamentation, d’agitation, de perplexité, on va enfin découvrir la moralité de l’histoire de Job. On va découvrir quelle réponse le livre de Job donne à ces deux questions qui sont omniprésentes dans le texte depuis le début : 1/ pourquoi donc le mal existe-t-il dans notre monde, et 2/ quelle consolation y a-t-il pour ceux qui souffrent ?

Et peut-être que ces questions vous agitent aussi aujourd’hui. Peut-être que vous êtes tourmenté à l’intérieur, et en crise dans votre foi, à cause de circonstances horribles que vous avez traversées, ou que vous avez observées autour de vous. Peut-être même que vous en voulez à Dieu. Écoutez bien la leçon de ce texte, qui est aussi la moralité du livre de Job.

Dieu ne nous donne pas maintenant d’explication, et il ne nous donne pas maintenant de consolation complète, mais il nous donne la paix si on s’humilie devant lui.

Ça peut paraître décevant, et même choquant. Comme s’il ne suffisait pas que les malheureux souffrent, il faut encore qu’on s’humilie ? Eh bien si on regarde attentivement ce qui se passe dans le texte, on va voir que Job va recevoir précisément le remède à sa perplexité par le moyen de son humiliation—humilié non pas au sens d’être ridiculisé, mais au sens d’être abaissé, ou dépouillé de toute prétention.

On va donc lire la dernière partie de cette grande section du livre de Job qui nous rapporte les prises de parole de Job, de ses amis, du jeune prophète Élihou, et enfin de Dieu. Et là c’est Dieu donc qui reprend la parole, pour faire un second discours.

Vous allez voir qu’il va commencer par s’adresser à Job avec beaucoup d’ironie. Ensuite, il va lui présenter un animal impressionnant, appelé Béhémoth en hébreu (traduit par « hippopotame » dans ma version), et ensuite il va lui présenter un deuxième animal encore plus impressionnant, appelé Léviathan (traduit par « crocodile » dans ma version). Enfin, le texte va nous rapporter la réponse de Job.

1/ On doit accepter qu’on est impuissant (40.6-14)

Dieu ne nous donne pas maintenant d’explication, et il ne nous donne pas maintenant de consolation complète, mais il nous donne la paix si on s’humilie devant lui. Voilà toute la leçon de ce passage, et la moralité-même du livre de Job.

On va voir comment le texte nous en parle. Premièrement, on doit accepter qu’on est impuissant. C’est la première chose que Dieu fait comprendre à Job, et à nous aussi par la même occasion. C’est que devant les problèmes, devant la souffrance, devant le malheur, on doit se montrer modeste plutôt que prétentieux. On est impuissant.

Et Dieu fait comprendre ça à Job avec beaucoup d’ironie (40.6-14). « Job, tu insinues des choses sur moi et sur ma manière de gouverner l’univers. Vas-y alors, explique-moi ce que je fais de mal ! Tu déplores l’existence de la souffrance et de l’injustice, tu t’indignes devant la réussite des méchants et devant le malheur des justes : eh bien vas-y, Job, corrige le mal et rétablis la justice, vas-y je te regarde ! Puisque tu critiques ma façon de faire, c’est que tu dois être plus puissant que moi. Vas-y alors, à toi l’honneur ! » Mais Job est incapable de faire ça.

Il y a donc beaucoup d’ironie dans ces paroles de Dieu, mais ce n’est pas méchant. C’est au contraire une manière très didactique, très efficace, de faire comprendre quelque chose de très important à Job. C’est qu’on ne peut pas à la fois croire en Dieu, et en même temps s’élever comme juge de Dieu. C’est juste incompatible. Si Dieu est Dieu, par définition il n’a des comptes à rendre à personne.

Vous avez peut-être déjà entendu des gens dire : « Je ne peux pas croire en un Dieu qui permet tant de souffrance dans le monde. » C’est une manière de dire : « Je veux bien croire en Dieu, mais il faut qu’il se conforme à ce que j’attends de lui. » Mais c’est complètement contradictoire, vous comprenez ? On ne peut pas juger Dieu à moins d’être supérieur à lui.

Et dans notre texte, Dieu est en train de répondre à ceux qui voudraient soumettre Dieu à leur jugement : « OK, alors. Si tu me juges, c’est que je ne dois pas être Dieu ! Et si je ne suis pas Dieu, alors vas-y, débrouille-toi tout seul avec la souffrance dans le monde ! » Et là on se rend compte que si la souffrance existe sans que Dieu n’existe, on a un plus gros problème que si la souffrance existe et que Dieu existe !

C’est comme quand je demande à Suzanne de me couper les cheveux. Je ne peux pas à la fois lui demander de faire quelque chose que je ne peux pas faire moi-même, et en même temps lui dire qu’elle le fait mal ! Il lui suffirait de me répondre : « Si tu n’es pas content, vas-y, fais-le toi-même, je te regarde ! » Et là, je serais bien dans l’embarras.

Et pourtant, je la critique ! Parce que c’est toute la contradiction de notre nature humaine, n’est-ce pas ? On est vulnérable, mais prétentieux quand même ! On dépend de Dieu, et pourtant on râle contre lui. On est exposé à la souffrance, et pourtant on s’insurge contre celui qui, seul, peut nous en délivrer !

Voilà pourquoi la première chose qu’on peut tirer de ce passage, c’est que face à la souffrance, on doit accepter qu’on est impuissant. On doit se montrer modeste. Plutôt que se révolter contre Dieu, on doit s’humilier devant lui. La souffrance ne devrait pas nous inciter à repousser Dieu ou à le rejeter comme si on avait des raisons d’être vexé contre lui, mais la souffrance devrait plutôt nous inciter à l’appeler au secours.

C’est aussi ce qu’Élihou avait dit à Job : la souffrance devrait servir à « préserver de l’orgueil l’homme fort. » (Jb 33.17)

Ça peut sembler un peu étrange, mais c’est le point de départ vers la paix. Accepter qu’on n’y peut rien et qu’il n’y a que Dieu qui peut nous délivrer. Peut-être que vous traversez aujourd’hui quelque chose de très difficile, ou peut-être que vous vivez aujourd’hui avec les conséquences irréversibles d’un malheur qui vous a frappé un jour : eh bien au lieu de vous répéter sans cesse : « Quelle injustice ! Quelle injustice ! », entraînez-vous plutôt à dire : « À l’aide, Seigneur ! À l’aide, Seigneur ! »

Devant le malheur, on est impuissant, et il y a une forme de soulagement à le reconnaître. La souffrance devrait donc nous faire appeler Dieu au secours plutôt que nous faire brandir le poing contre lui. C’est le premier point.

2/ On doit accepter que le monde nous dépasse (40.15-24)

Deuxièmement, on doit accepter que le monde nous dépasse.

Revenons au texte. Après cette première partie pleine d’ironie, Dieu poursuit son discours à Job, et maintenant il veut lui faire comprendre—et à nous aussi—qu’il y a quelque chose de vraiment bénéfique à faire quand on est en proie à la souffrance et au doute : c’est observer la puissance de notre Créateur dans le reste de sa création. Observer comment la puissance de celui qui nous a formés se voit dans d’autres choses qu’il a formées autour de nous.

C’est là que Dieu attire l’attention de Job sur le « Béhémoth » (40.15-24). On ne sait pas exactement ce que Dieu désigne par ce terme, puisque c’est une tournure un peu curieuse qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la Bible. Ça semble désigner un animal hyper imposant, apparemment le plus imposant de tous les animaux terrestres, puisque Dieu dit que c’est « la première de ses œuvres » (v. 19), dans le sens où c’est la plus éminente, la plus remarquable, celle qui est la plus difficile à dominer dans le monde naturel.

Comme c’est un animal herbivore (v. 15), Calvin dit que c’est sûrement un éléphant. Ma traduction de la Bible propose un hippopotame, et la traduction Segond 21 propose tout simplement « l’animal par excellence ». Moi, j’aime bien imaginer un dinosaure sauropode, comme un brachiosaure ou un diplodocus, vous savez, ces dinosaures terrestres herbivores avec la longue queue et le long cou, qui pouvaient faire 40 mètres de long, et peser 80 tonnes, soit l’équivalent d’une bonne douzaine d’éléphants !

Quoi qu’il en soit, le but du texte semble être assez clair : « Job, représente-toi le Béhémoth ! Moi, ton créateur, j’ai aussi créé cet animal incroyable, indomptable, invulnérable, d’une constitution si complexe et si imposante, cette merveille que tu serais incapable de concevoir et encore moins de créer. Représente-toi le Béhémoth et pose-toi cette question : est-ce que tu acceptes que le monde que j’ai créé te dépasse ? Et est-ce que tu acceptes que le monde qui te dépasse, c’est moi qui l’ai créé ? »

En fait, Dieu est tout simplement en train d’inciter Job à se montrer docile devant lui alors même qu’il souffre. C’est la posture qu’il veut lui apprendre dans son malheur.

C’est comme un enfant qui aurait une écharde dans la paume de sa main. Il veut l’enlever, parce que ça lui fait mal ! Et il s’acharne dessus, mais il n’y arrive pas. Et sa maman s’approche, mais pourquoi est-ce qu’il lui ferait confiance ? Pourquoi est-ce qu’il lui ouvrirait la main pour se laisser faire ? Peut-être non seulement parce que c’est sa maman, mais peut-être aussi parce qu’elle lui rappelle qu’elle est chef de service de chirurgie à l’hôpital Lyon Sud depuis avant qu’il est né !

« Regarde cette opération à cœur ouvert que j’ai réalisée la semaine dernière, qui a duré plus de cinq heures ! Tu peux me faire confiance avec ton écharde, mon loulou. »

De la même façon dans notre texte : « Regarde le Béhémoth que j’ai formé comme toi, Job. Tu peux me faire confiance avec ta souffrance, si pénible soit-elle. Tu dois accepter que le monde te dépasse. Mais moi, je dépasse le monde. »

Oui, il y a quelque chose de vraiment bénéfique à faire quand on est en proie à la souffrance et au doute : c’est observer la puissance de notre Créateur dans le reste de sa création. L’automne dernier, les responsables de notre église m’ont gentiment accordé un repos sabbatique pendant quelques semaines, et j’ai pu passer une partie de ce temps relativement isolé dans la nature. Et à part le fait de prier et de lire ma Bible, vous savez ce qui m’a fait le plus grand bien ? Me promener en bordure des champs et rencontrer des vaches !

Et je me souviens distinctement d’avoir juste pris le temps d’examiner l’anatomie de cette créature incroyable, pendant de longues minutes. Ce n’était pas un Béhémoth, et pourtant, comme c’était impressionnant ! Et j’en ai tiré quelque chose concernant celui qui avait formé cette créature, et qui m’avait aussi formé, moi. À vrai dire, ça m’a rassuré.

On en a parlé il y a quelques semaines, mais encore une fois : quand on souffre, il y a vraiment une vertu thérapeutique spirituelle à contempler les merveilles de Dieu dans sa création, et à nous laisser impressionner par sa puissance.

D’ailleurs dans un petit livre séculier qu’on m’a offert récemment, et qui vante les mérites de la promenade, j’ai lu ceci concernant l’observation de la nature :

« Ce changement de position, cette manière de se mettre ailleurs nourrit une attention nouvelle à l’environnement, une curiosité bien éloignée de celle de la vie quotidienne. L’observation est sans cesse à l’affût de toute trouvaille. À la recherche d’une autre dimension du monde, qui était à portée de mains, mais jamais encore arpentée. » (David Le Breton, Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur, p. 85-86, mes italiques)

Donc promenez-vous, observez la nature, priez et louez Dieu pour les merveilles de sa création, ça fait du bien à l’âme ! On doit accepter que le monde nous dépasse.

3/ On doit accepter que Dieu maîtrise tout (40.25—41.26)

Troisièmement, on doit accepter que Dieu maîtrise tout.

Revenons encore au texte, et maintenant, on arrive au paroxysme de ce discours de Dieu, et aussi de tout le livre de Job (40.25—41.26, ou ch. 41 selon le découpage). C’est curieux comme paroxysme, parce que c’est encore la présentation d’une créature, cette fois appelée Léviathan. Et cette créature-là est absolument redoutable et terrifiante.

L’idée-même qu’on puisse l’apprivoiser est juste risible, tellement cette bête est dangereuse (40.25—41.1). Et son anatomie, c’est celle d’un monstre abominable et irrésistible (41.4-26). Il y a comme une surenchère : le Béhémoth était impressionnant, mais voici le Léviathan !

Calvin imagine que c’est une baleine, puisque c’est un animal marin. Ma traduction propose un crocodile. En réalité, on est probablement plus proche du monstre du Loch Ness, ou d’un dragon ou d’un gigantesque serpent de mer comme on en rencontre dans les légendes un peu partout dans le monde. Si vous aimez Le Seigneur des anneaux, imaginez un Balrog de la mer. L’idée est simple : c’est que le Léviathan, c’est votre pire cauchemar.

En fait, le Léviathan, c’est très vraisemblablement la représentation qu’on se faisait à cette époque des forces du mal. C’est une image probablement tirée de la mythologie du Proche-Orient, qui est utilisée dans la Bible pour représenter sous ses traits les plus terrifiants le prince du mal, à savoir le diable.

Le prophète Ésaïe, quelques siècles plus tard, dit qu’un jour, Dieu châtiera de son épée « Léviathan, serpent fuyard, Léviathan, serpent tortueux, et il tuera le monstre qui est dans la mer. » (És 27.1) Rappelez-vous que la mer, dans la pensée de l’Antiquité, c’est le lieu d’habitation des forces du mal. Léviathan, c’est donc l’incarnation de l’adversaire ultime de Dieu, de celui qui mène la guerre à Dieu et à son projet ; c’est le serpent, le nahash, « le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, » comme dit l’apôtre Jean dans le livre de l’Apocalypse (Ap 12.9).

Et Job lui-même avait conscience de son existence. On le sait parce qu’il avait déjà affirmé que Dieu était capable de le transpercer de sa main (Job 26.13). Mais Job avait aussi évoqué le Léviathan dès sa première prise de parole, lorsqu’il avait ouvert la bouche la toute première fois pour se lamenter et pour maudire le jour de sa naissance. Il avait espéré que « ceux qui savent réveiller le Léviathan » maudissent la nuit où ses parents l’avaient conçu (Jb 3.8).

Mais voici la réponse de Dieu, 38 chapitres plus tard. « Nul n’est assez farouche pour le réveiller », dit Dieu, en plein milieu d’une description cauchemardesque de ce monstre (41.2).

C’est comme si Dieu disait : « Job, tu voulais parler du Léviathan ? Parlons-en ! Tu as raison, le Léviathan a un rôle important dans cette histoire. En même temps, tu ne te rends pas vraiment compte de ce que tu dis. Tu invoques ceux qui savent réveiller le Léviathan, mais tu parles de qui ? Ils n’existent pas ces gens-là ! Le Léviathan n’obéit à personne… sauf à moi qui l’ai créé ! C’est moi qui fais de lui ce que je veux ! »

Et voilà pourquoi Dieu ajoute juste après :

« Qui donc me résisterait en face ? Qui m’a fait des avances pour que je le lui rende ? Sous tous les cieux tout est à moi. » (41.2-3)

Autrement dit, « le Léviathan est la plus redoutable des créatures, c’est vrai—mais c’est quand même une créature, ma créature, et c’est moi qui la domine et qui peux la réveiller si je veux. »

Dans le texte, c’est comme si Dieu était en train de se vanter de la force du Léviathan, pour montrer combien lui, est fort, puisqu’il domine ce Léviathan. Imaginez un cowboy qui arriverait à dompter un cheval sauvage dans un rodéo. Pour souligner son talent et sa prouesse, on aurait envie d’insister sur le caractère vraiment redoutable de ce cheval, n’est-ce pas ? C’est ce qui se passe dans le texte. Dieu insiste sur le caractère vraiment redoutable du Léviathan—c’est-à-dire du diable, pour souligner sa force à lui.

Et comme ça, Dieu est en train d’ajuster la perception que Job avait de l’univers, y compris du monde surnaturel ou invisible. Dieu est en train de rappeler à Job que même le diable est subordonné à Dieu. Même les pires malheurs que Job a traversés, et qu’il est encore en train de traverser, sont subordonnés à Dieu. Rien ni personne ne peut résister à Dieu, et c’est toujours son décret qui s’accomplit.

« Job, regarde en face le Léviathan. Regarde en face l’ennemi de ton âme, celui qui te fait souffrir. Regarde comme il est horrible et effrayant. Combien je dois être puissant et redoutable pour arriver à le dominer sans aucune résistance ! » Vous comprenez ?

Donc on doit accepter que Dieu maîtrise tout. Il maîtrise même le monde surnaturel. Il maîtrise même les forces du mal. Oui, le malheur peut s’abattre sur nous ou sur nos proches, comme sur Job. Oui, on peut voir la main redoutable de l’adversaire derrière les choses qui nous arrivent, et cette main est bien là, toute dégoûtante et monstrueuse. Mais derrière sa main, il y a celle de Dieu, qui n’est en aucun cas l’auteur du mal, mais qui a « formé » le Léviathan et qui « se joue de lui » (Ps 104.26) pour accomplir en fin de compte ses desseins. Même si on ne comprend pas exactement maintenant comment c’est en train de se passer.

C’est ce qui nous amène au quatrième et dernier point

4/ On doit accepter que notre foi est incomplète (42.1-6)

Quatrièmement et dernièrement, on doit accepter que notre foi est incomplète.

À la fin du passage qu’on a lu, Dieu s’arrête de parler, et on a la réaction de Job, en quelques versets (42.1-6). Qu’est-ce qui se passe ? Job dépose les armes et il s’incline humblement devant Dieu. Il confesse que Dieu est souverain et que ses projets sont irrésistibles (v. 2). Il confesse que son intelligence à lui est limitée, et qu’il s’est exprimé de manière téméraire sur des choses qui le dépassaient (v. 3). Enfin, il confesse qu’il a grandi dans sa connaissance de Dieu, grâce à cette manifestation spéciale de Dieu (v. 4-5).

Et la conclusion est abrupte. Job se condamne et se repent « sur la poussière et sur la cendre » (v. 6). C’est une expression qui décrit une contrition sincère et sans réserve.

C’est frappant, n’est-ce pas ? Ça peut même nous déranger un peu, non ? Job est dans une situation de souffrance extrême, et maintenant il se repent ? Il s’incline à terre, il demande pardon ? Mais quand même, le pauvre ! C’est l’homme le plus intègre de son temps ! Et s’il a un peu craqué, il n’a pas des circonstances atténuantes ? On peut l’excuser, non ?

Mais justement, c’est l’intégrité de Job qui nous aide à comprendre ce qui se passe ici. Job est blessé dans sa conscience par sa propre incrédulité qui s’est exprimée dans ses lamentations. Si intègre qu’il ait pu être, Job n’avait pas une foi parfaite. Dans son malheur et dans ses souffrances extrêmes, Job a parfois insinué des choses qu’il n’aurait pas insinuées si sa confiance en Dieu avait été plus grande encore.

Maintenant, il s’en rend compte, et il se repent de ce qui manque à sa foi. Sa connaissance de Dieu et de ses projets n’est pas devenue parfaite, mais il reconnaît maintenant qu’il ne comprend pas tout. C’est Job qui doit faire confiance à Dieu, et non pas Dieu qui doit des explications à Job. Pourquoi ? Tout simplement parce que Dieu est Dieu.

En fait, il y a un élément qui est extrêmement important à comprendre pour nous. C’est que si Dieu avait expliqué à Job quelle était la raison de tous ses malheurs, c’est sûr que ça aurait aidé Job, mais ça aurait aussi fait échouer le projet de Dieu. Il ne fallait pas que Job comprennent comment ses souffrances s’inscrivaient dans le bon projet de Dieu, autrement le diable aurait pu utiliser ça contre Job et contre Dieu, en disant : « Ah ! Ben bien sûr que Job demeure fidèle, puisqu’il comprend ce qui se passe ! Ce n’est donc pas de manière désintéressée que Job te craint ! » (cf. Jb 1.9)

Mais la moralité de l’histoire, c’est que Job demeure dans l’ignorance. Il ne sait toujours pas ce qui se trame au ciel, au verso de la réalité. Il n’est toujours pas au courant du défi que Satan a lancé à Dieu, et de la manière dont sa persévérance à lui va glorifier Dieu dans le ciel. Mais il reconnaît humblement qu’il ne sait pas tout et que Dieu est quand même digne de confiance.

En fait, à la fin de cette histoire, la repentance de Job, c’est paradoxalement le triomphe de son intégrité. Et c’est la défaite du diable (le Léviathan), qui perd son pari face à Dieu.

Qu’est-ce que ça veut dire pour nous ? Ça veut dire qu’on doit accepter, comme Job, que notre foi est incomplète aujourd’hui. Et pourtant, elle peut s’appuyer sur des choses tellement plus solides que ce que Job avait à sa disposition !

Dieu ne nous dit pas tout, loin de là ! Mais avec les Saintes Écritures, on a une révélation spéciale tellement plus complète et suffisante pour fonder notre foi en Dieu et persévérer dans les afflictions. Si Job voyait ce qu’on a aujourd’hui, il nous dirait : « Mais c’est de la triche ! Quand le malheur s’abat sur vous, en 2021, vous avez pour 1,50 EUR dans n’importe quelle librairie, tous les prophètes et les apôtres qui vous parlent de l’ordre de l’univers et du caractère de Dieu et de son projet et de toutes ses promesses ! »

« Et surtout, cette merveilleuse et précieuse révélation de Dieu qu’est la Bible vous parle de Jésus-Christ et de sa venue parmi les hommes pour combattre le Léviathan, et triompher de lui par sa mort et sa résurrection ! Vous, pour 1,50 EUR, vous pouvez savoir que le Fils de Dieu s’est offert volontairement sur la croix pour vous délivrer de vos péchés—si vous croyez en lui—et pour vous garantir une place auprès de Dieu dans l’éternité. Vous pouvez savoir qu’il a scellé la défaite du mal et de la mort par sa résurrection le troisième jour. Vous pouvez savoir qu’il est monté au ciel et qu’il règne, et que les jours du diable sont comptés, et que si le dragon s’acharne contre vous, ce n’est que temporaire (Ap 12.12), et que c’est sûr que votre Rédempteur est vivant et qu’il se lèvera le dernier sur la terre ! »

« Comme vous êtes des privilégiés ! », nous dirait Job. « Parce que vous avez la Bible, et l’Église, et des pasteurs, et des signes tangibles que le Sauveur lui-même a institués, comme la sainte-cène, pour vous maintenir dans la foi ! ».

Et pourtant, notre foi est encore incomplète, n’est-ce pas ? Le malheur s’abat sur nous, ou autour de nous, et on ne comprend vraiment pas comment ça peut servir la gloire de Dieu. La pensée-même que ça puisse contribuer au bon projet de Dieu nous heurte et nous choque.

Mais c’est parce qu’il manque encore quelque chose à notre foi, et on doit accepter cette réalité. On doit la confesser. Ce n’est pas Dieu qui nous doit des explications ; c’est nous qui devons à Dieu notre confiance. Un jour, au jour du retour glorieux de Jésus et de la réparation du monde, on comprendra et on admirera la perfection du projet de Dieu. Et on n’aura que des louanges à la bouche.

Aujourd’hui, notre existence est empreinte de souffrance, et c’est parfois très douloureux. C’est comme, en musique, un intervalle de septième majeure ou de seconde mineure. C’est moche et on ne comprend pas comment ça peut s’intégrer dans quelque chose de bon et d’agréable. Mais un jour, on entendra aussi la tierce et la quinte et la mélodie, et tout aura du sens, et on sera satisfait, consolé et émerveillé pour toute l’éternité !

Les dissonances d’aujourd’hui vont servir l’harmonie du monde à venir. Tout contribue à la réalisation du projet de Dieu, selon sa pensée parfaite et souveraine. Personne dans l’éternité ne pourra détecter la présence d’une seule fausse note. Alléluia !

Alors tout ça pour dire quoi ? On a commencé en rappelant combien ce monde semblait cruel et combien il était facile, ne serait-ce qu’en suivant l’actualité, d’éprouver de l’amertume et de la colère contre Dieu, qui permet que ces choses horribles arrivent.

Pourquoi donc le mal existe-t-il dans notre monde, et quelle consolation y a-t-il pour ceux qui souffrent ? Et on a vu ce matin quelle était finalement la moralité du livre de Job : Dieu ne nous donne pas maintenant d’explication, et il ne nous donne pas maintenant de consolation complète, mais il nous donne la paix si on s’humilie devant lui.

Oui, on dirait bien que le malheur s’abat gratuitement sur les gens ici-bas. Et c’est peut-être même votre expérience personnelle. Je sais que ça l’est pour certains d’entre nous. Mais le remède à notre perplexité, c’est notre humiliation—notre dépouillement de toute prétention. On doit accepter qu’on est impuissant, que le monde nous dépasse, que Dieu maîtrise tout, et que notre foi est incomplète. On doit se rappeler qui on est, et qui est Dieu.

Comme le dit Calvin : « Nous nous prosternons devant la face de notre bon Dieu, en connaissance de nos fautes, le priant qu’il nous les fasse mieux sentir que nous ne les avons senties jusqu’ici ; et que de plus en plus nous apprenions à le glorifier, et même de telle sorte que nous soyons pleinement abattus […]. Et qu’en le glorifiant, nous ayons la bouche close de notre côté, pour ne rien présumer qui soit […], mais que nous apprenions à nous connaître tels que nous sommes, afin de nous rendre pleinement sujets à sa majesté. » (Jean Calvin, Sermons sur Job, sur le ch. 40, p. 796)

Vous voyez, la paix ne se trouve pas aujourd’hui dans l’explication de nos souffrances, ni même dans une consolation parfaite, et encore moins dans une délivrance spectaculaire, même si ça peut arriver. Le pasteur Tim Keller, dans son livre intitulé La Souffrance, fait remarquer que notre société se concentre beaucoup sur les moyens de gérer, de compenser ou d’éviter la souffrance. Mais la Bible nous parle plutôt de traverser la souffrance (p. 303-304).

C’est aussi ce que dit le théologien Dan McCartney dans son livre Pourquoi faut-il souffrir ?, où il encourage les chrétiens à accepter par la foi la souffrance comme une partie ordinaire de leur vocation ici-bas. Mais il ajoute : « Nous ne sommes pas pour autant appelés à être lugubres. La joie de l’Évangile doit faire son chemin, même au milieu de nos souffrances. […] Notre appel consiste plutôt à supporter la souffrance d’une certaine manière. » (p. 120)

Supportons la souffrance comme des chrétiens. Supportons la souffrance comme Job à la fin de notre texte. Et ça consiste à faire tout simplement ce que l’apôtre Pierre a recommandé à des chrétiens de son époque, qui souffraient eux aussi terriblement : « Humiliez-vous donc sous la puissante main de Dieu, afin qu’il vous élève en temps voulu. » (1 Pierre 5.6)

Que Dieu nous dépouille de toute prétention, et qu’il nous accorde ainsi la paix pour traverser la souffrance et la supporter comme des chrétiens.

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